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LE MARQUIS D'ALIGRE

la veille des grands jours. La paix était sur toutes les frontières. Au dehors, nul cri de bataille : la France n'eut à s'émouvoir que de ses batailles du dedans.

Comment dire le trouble qui s'empara de la noblesse? On vit bien alors ce que valaient cette protection fastueuse, cette sorte d'élégante complicité dont les grands seigneurs, pendant la vie de Voltaire et de Rousseau, s'étaient plu à entourer la philosophie. En ce temps-là, on aimait à détacher de l'ombrage de ses parcs des ermitages qu'on offrait avec

grâce, comme des asiles inspirateurs, à la pensée; les princes sollicitaient des lectures ; la main des dames de cour aidait à parer le cabinet de travail. Courtoisie de la vanité ! Car, dès qu'il fut question d'aller au delà du bon goût de la mode; dès qu'il parut, par un décret solennel, que ces livres qu'il ('•tait charmant d'applaudir quand le bourreau les brûlait, devenaient des assemblées et allaient devenir des lois, l'alarme fut dans la noblesse, et de son éclatante bienveillance il ne resta que l'orgueil. Seule, parmi les nobles, une petite mino-

rite se montra généreuse et demeura calme; dans tout le reste il n'y eut crue co*ère et confusion.

Encouragé par les sourires de la reine, un bruyant étatmajor de gentilshommes courroucés se forma autour du comte d'Artois, du prince de Gondé, du duc de Bourbon, du duc d'Enghien, et, plus tard, Louis XVI reçut, rédigée par M. de Monthyon, la Lettre des princes. On y déclarait le royaume en péril; on y montrait de loin la majesté du trône livrée aux hasards d'un débat public, les droits des deux premiers ordres injurieusement discutés, la mine ouverte sous les fortunes et l'inégalité des biens dénoncée après celle des rangs; on y parlait d'une protestation passible des nobles en armes, d'un soulèvement des provinces à prévoir.... « Le roi, s'écriaient enfin les princes ligués, le roi pourra-t-il se résoudre à sacrifier, à humilier cette brave, antique et respectable noblesse, crui a versé tant de sang pour la patrie et pour les rois? »

Du milieu de la foule, on répondit par ce cri : « Et le sang du peuple est-il de l'eau? »

Aux démonstrations imprudentes des chefs de 1 aristocratie. un groupe de seigneurs plus graves essayait d'opposer l'exemple d'une générosité théâtrale : trente ducs et pairs se rendirent solennellement au Louvre pour offrir au roi l'abandon de leurs privilèges pécuniaires. Mais les transactions sont suspectes quand la nécessité commande, et le génie des révolutions a le droit de se montrer soupçonneux. Dans une démarche qu'amoindrissait l'ostentation, le peuple vit une ruse, la noblesse une perfidie. La gaieté française s'en mêla. « Avez-vous vu la lettre des ducs et pairs? » devint le mot de cet incident.

Mais pour connaître le véritable esprit de la majorité de l'ordre, c'est aux cahiers de la noblesse qu'il faut recourir.

Que demandaient, pris dans leur ensemble, la plupart de ces cahiers? Des garanties contre le roi, contre le clergé, contre le tiers état :

Contre le roi, la suppression de la Bastille, redoutable à tant de gentilshommes, la convocation périodique des états généraux, la nullité de tout impôt non consenti par l'assemblée ;

Contre le clergé, l'abolition des dîmes, la vente d'une partie des biens de l'Église en vue du payement de la dette, l'extinction des ordres religieux;

Contre le tiers, la création d'un ordre des paysans, la consécration de l'étiquette au sein des assemblées, la formation d'un ordre héraldique pour la vérification des titres de noblesse, et le droit de porter l'épée réservé exclusivement aux gentilshommes.

Quant à sa part de dévouement, voici ce que la noblesse accordait : le partage de l'impôt, mais temporairement et à condition qu'on distinguerait la taille noble; l'abolition des droits féodaux, mais- moyennant une indemnité de haut prix, payable en dix ans.

Tels étaient donc les sentiments du corps de la noblesse ; el la générosité de quelques-uns de ses membres ne servant qu'à irriter l'orgueil de la majorité, cet orgueil se répandait, dans la mêlée des passions, en brochures innombrables, en réunions tumultueuses, en rixes sanglantes qui conduisaient des provinces entières, comme la Bretagne, sur la pente des guerres civiles.

Le clergé s'étudiait à la sérénité; car enfin son ministère lui commandait la paix, lui prescrivait l'abnégation. Et toutefois, sa secrète inquiétude se trahissait par le désordre de ses vœux et des contradictions étranges. Ainsi, dans leurs cahiers , les prêtres avouent humblement les scandales de l'Église et que la discipline est relâchée. Mais en même temps, ils attribuent la démoralisation du siècle à l'influence

de la philosophie; et, pour y obvier, que proposent-ils? qu'on leur livre l'éducation publique. Au surplus, et en dehors des préoccupations purement sacerdotales, le clergé montrait des tendances vraiment libérales. Il renonçait à ses privilèges, il acceptait l'égale répartition des impôts, il demandait l'abolition des entraves onéreuses au commerce et à l'industrie, il se prononçait pour l'admissibilité du tiers à toutes les charges de robe et d'épée jusqu'alcfrs réservées exclusivement à la noblesse. Quelques cahiers exprimèrent un vœu touchant, le vœu que les outils du pauvre ne pussent jamais être saisis, et que, seul en France, le journalier fût affranchi de l'impôt. N'oublions pas que le clergé avait dans son sein les hauts dignitaires et les simples desservants, une noblesse et un peuple.

Parmi le tiers, l'enthousiasme était au comble. Là régnaient l'activité de l'intelligence et l'audace; de là montaient vers les ordres supérieurs le trouble et les inspirations généreuses; là seulement il était question de victoire: ailleurs on n'organisait que la défaite, on s'arrangeait pour mourir.

Lorsque, dans l'arrêt où il faisait la promesse des états généraux, Biïenne avait dit : « Tous les savants et personnes instruites du royaume, et particulièrement ceux qui composent l'Académie des inscriptions et belles-lettres de sa bonne ville de Paris , sont invités à adresser à M. le garde des sceaux les renseignements et mémoires sur les objets contenus au présent arrêt, » le ministre ne s'attendait sans doute pas à un pareil débordement de recherches et d'idées. 11 interrogeait le savoir, la passion répondit. Mais ce fut là précisément ce qui devait faire la grandeur de ces jours : le savoir était la passion.

Kersaint, dans le Bon sens; Brissot, Clavière, Gondorcet, Target, Cérutti, Antonelle, Volney dans le Moniteur; Thouret et Servan, l'un à Rouen, l'autre dans le Midi; Mounier en Provence, invoquaient ardemment les droits du tiers, parlaient avec éloquence de la justice, du droit, de la raison. Dans l'Orateur pour les étals généraux, pamphlet dont la véhémence obtint un succès immense, Carra s'indignait du nom de sujets donnés aux membres des états assemblés; il rappelait cpie la nation était le souverain véritable, et le roi son subdélégué seulement. Des brochures concises, énergiques, des proclamations pittoresques passaient de boutique en boutique, de rue en rue, parvenaient au village, et, malgré des alarmes vigilantes, pénétraient jusqu'au foyer du pauvre : — Avis aux Parisiens, — Avis au public, — Avis aux bonnes gens, — Manière de s'assembler. Tous ces textes, on les commentait en plein vent, et ils portaient à la foule l'émotion des lettrés. Des avocats donnèrent, en forme de mémoires, des consultations pour la cause du tiers. Le médecin Guillotin, dont le nom allait devenir le baptême de l'échafaud, rédigea une Pétition des citoyens de Paris, signée par les six corps des marchands et offerte aux signatures chez les notaires. Et aussitôt le parlement de mander à sa barre, avec le rédacteur de l'écrit, les notaires chargés des adhésions; mais l'entraînement populaire avait quelque chose de si impérieux que la magistrature n'osa sévir et balbutia même des éloges. Puis, c'étaient, chaque jour, des écrivains qui partaient de Paris pour aller répandre dans les provinces cette vie enflammée de la capitale. Volney s'établit à Rennes, comme une sentinelle. Mangouiït publia le Héraut de la nation, et passionna la Bretagne. Géruttî écrivait : a Le peuple est le seul corps qui ne vive pas d'abus el qui en meure quelquefois. »

Bientôt, nous venons le Palais-Royal devenir le principal foyer de ces ardeurs. Ses trois longues galeries, construites par le duc d'Orléans, ses allées de jeunes tilleuls remplaçant

i ERii.LAT-jAVARIN

II. CHABROUD — III. TARGET — IV. TRF. ILHARD — V. GIJII.I.OTIN

les sombres avenues de marronniers seront le rendez-vous permanent de la foule. Dans un jardin de prince, camp et forum tout à la fois, des tribuns inconnus viendront monter sur des chaises et lire au peuple d'éphémères brochures, destinées au commentaire des acclamations ou des huées. Mais son orageuse célébrité, le Palais-Royal ne l'avait pas conquise encore. Déjà, néanmoins, de nombreuses boutiques de libraires, approvisionnées de tous les pamphlets nouveaux, en faisaient la bibliothèque des passions; déjà il promettait un théâtre à deux orateurs que feront repasser sous nos yeux les scènes populaires : le marquis de Saint-Huruge, sorti de Gharenton depuis quelques années et parlant de la liberté avec la colère de la prison, et Camille Desmoulins, qui, par sa fougueuse jeunesse, par les saillies de son esprit athénien, commençait à charmer cette révolution dont il fut la victime, spirituelle, inconséquente et légère jusqu'à l'échafaud.

Deux questions vives occupaient les esprits.

Le tiers état nommerait-il, à lui seul, autant de députés que les deux autres ordres réunis?

Dans l'assemblée des états généraux, le vote aurait-il lieu par ordre ou par tête?

Quoi! vingt-cinq millions de Français n'auraient pas le même nomhre de représentants que quelques centaines de privilégiés! Quoi! d'un côté une caste, un seul intérêt sous deux formes ; de l'autre mille intérêts divers, l'agriculture, le commerce, l'industrie, le barreau, les universités, les administrations; ici une seule voix et tout au plus deux, là mille voix à entendre.... Et l'on osait contester à ce corps si important, si nombreux, si multiple, si actif, du tiers une représentation égale à celle de deux ordres qui n'exprimaient que l'idée des autels et l'idée des armes !

Sans doute, répondaient les publicistes de la noblesse et du clergé, on pourrait accorder au tiers l'égalité de représentation s'il consentait à la délibération par ordre; mais ne réclame-t-il pas la délibération en commun, le vote par tête, et de quelle importance n'est pas alors ce doublement du tiers?

On conçoit combien il fut facile à Mounier, à Malouet, aux écrivains de la bourgeoisie, de réfuter d'aussi vains arguments. Le doublement du tiers était décisif : impossible de le nier; mais n'était-il pas raisonnable qu'il en fût ainsi? Avec trois chambres délibérant à part et possédant le droit de veto sur les deux autres, quels abus corrigerait-on? Laisser à ceux qui profitaient, du mal la faculté d'arrêter le bien par leur opposition, n'était-ce pas folie? Le moyen, d'ailleurs, d'arriver à l'unité au travers de tant d'invincibles obstacles que créerait l'antagonisme de trois chambres souveraines? C'était l'impuissance même, et l'impuissance par l'anarchie.

De ces débats sortit un livre terrible.

Chamfort avait abandonné aux controverses des salons ce dialogue expressif : « Qu'est-ce que le tiers état? — Tout ou lien. » De là le célèbre ouvrage de l'abbé Sieyès. Les ordres privilégiés? branches stériles, bonnes à couper. Le tiers était tout, il n'avait été rien, il demandait à être quelque chose; et, dans un traité bref, dogmatique, sentencieux, les trois fatales expressions revenaient sans cesse comme les mots du texte dans un sermon emporté. Le prêtre politique reprenait sèchement, avec empire, les questions débattues et il les tranchait d'une façon hautaine, au nom de l'Église.... de la raison. « Vous tenez votre noblesse de la conquête, dites-vous; eh bien, le tiers état deviendra noble en conquérant à son tour. »

Une autre publication qui fit époque, ce fut celle du Mémoire sur les états généraux, par Avenel, comte d'Entraigues,

gentilhomme du Vivarais. « Nous qui valons autant (pie vous, nous promettons de vous obéir si vous maintenez nos droits ; sinon, non. » Telle était l'épigraphe qu'avait empruntée l'auteur aux traditions de la liberté aragonaise.

Le tiers état eut pour lui ces livres, la noblesse eut le parlement. Appelé à enregistrer une déclaration du roi qui annonçait la prochaine convocation des états généraux, le parlement ajouta : Suivant la forme observée en 1614. Clause imprudente qui dévoilait enfin les secrètes tendances des parlementaires et mettait à nu le mensonge de leur patriotisme ! Leur popularité récente tomba donc en un clin d'œil, et de l'appui que venait de lui prêter la magistrature, l'ordre de la noblesse ne recueillit rien, si ce n'est un redoublement de sarcasmes et d'attaques. L'érudition, en effet, devint aussitôt une arme. On rechercha avidement ce qui s'était passé en 1614, et l'on trouva dans l'histoire des exemples dont on lit des arguments nouveaux. En 1614, le tiers état avait parlé au roi à genoux : fallait-il aussi se mettre à genoux en 1789? En 1614, l'orateur du tiers ayant osé comparer les trois ordres à trois frères, M. de Sénecey, président de l'ordre des nobles, était allé se plaindre au roi de la comparaison comme d'un affreux scandale : un autre baron de Sénecey allait-il se lever aux prochains états et protester contre toute parole de fraternité? En 1614, la noblesse avait demandé que des habits différents distinguassent les différentes classes de la nation, qu'il fût interdit aux roturiers d'avoir des armes à feu et des chiens dont les jarrets ne fussent pas coupés : allaiton reprendre ces insolentes pétitions?

Ainsi, le combat était partout.

Or, pendant qu'avec cette impétuosité d'esprit, la France semblait préparer une arène aux futures assemblées, le gouvernement se montrait irrésolu et troublé. Devait-il se laisser aller tranquillement au cours des idées et des choses? Pouvait-on reculer? A tant de vœux contraires que répondre? Et quand paraîtrait enfin devant le trône une assemblée portant dans ses flancs tous les orages de l'opinion, la livrerait-on à ses propres élans?

Les hommes voués aux inspirations de la petite prudence, Malouet, Mounier, l'archevêque de Bordeaux (M. de Gicé), l'évêque de Langres (M. de La Luzerne) entouraient Necker de leurs appréhensions et de leurs remontrances. Confier le lendemain au hasard, faire de la Révolution une aventure! non, non : il fallait prévenir les envahissements, imposer un cadre aux réformes voulues; sur le marbre de cette tribune qu'on allait donner à l'audace de l'esprit nouveau, il fallait, que, dès le premier jour, le ministre pût venir déposer, au nom du roi, un programme libéral, mais limité et inflexible, en avertissant l'assemblée qu'on lui apportait des solutions, non des problèmes, et qu'il n'y aurait point à aller au delà. Contenu de la sorte et dirigé, le torrent passerait emportant les abus sans emporter la monarchie. De l'initiative, de la volonté dans le gouvernement ! sinon, la révolte se ferait gouvernement elle-même, et alors toutes les portes étaient ouvertes à l'inconnu.

Étranges conseillers, qui recommandaient la force à l'épuisement! bOn a vu de combien de moyens, tantôt sages en apparence, tantôt violents et extrêmes , la monarchie avait essayé pour se suffire. Si elle n'y avait pas été absolument impuissante, si elle ne s'était pas sentie incapable d'ajouter paisiblement l'avenir à son passé, elle n'aurait pas appelé au secours. Son imprévoyance ici ne fut qu'un résultat forcé de sa faiblesse. L'inconnu n'était pas seulement sa terreur, c'était aussi et surtout sa misère.

Aussi la royauté ne marchait-elle qu'avec une émotion

MOUVEMENT DES ELECTIONS

croissante au rendez-vous solennel. Necker, qui avait poulies formes de la constitution anglaise un penchant décidé, n'était cependant pas sans concevoir de vagues inquiétudes. Quant à Louis XVI, sa frayeur était visible. L'ouverture des élats fut d'abord fixée au 1" mai 1789, puis avancée au mois de janvier, puis renvoyée au mois d'avril, et enfin au 4 mai : on hésitait sur le moment parce qu'on hésitait sur la chose, et le financier Necker laissait trop voir qu'il regardait la date comme une échéance.

Une ordonnance, fort imprévue, acheva de trahir le secret des incertitudes du pouvoir : on apprit que le 6 novembre

1788 il y aurait une seconde convocation de notables. Pourquoi celle petite assemblée avant la grande? N'osant trancher les graves questions, Necker était bien aise de diminuer autant que possible sa part de responsabilité dans les événements qui s'annonçaient. Les notables devaient lui servir à éprouver une dernière fois les emportements possibles de l'opinion. Or, l'expérience fut décisive en faveur de la Révolution, précisément par suite de la résistance des notables. Oar, dès qu'on sut qu'à l'exception d'un seul bureau, celui de Monsieur, ils repoussaient le doublement du tiers, la France entière retentit de clameurs furieuses. De toutes les munici-

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