‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 45 sur 156 · I. ABBE SIEYES · texte numérisé non relu

I. ABBE SIEYES

palités provinciales, de toutes les corporations partirent des .-.dresses au roi. Et comment n'aurait-on pas cédé à un mouvement si général, si impétueux? Louis XVI, qui le redoutait, ne pouvait, par moments, se défendre de le subir; et lorsqu'on était venu lui annoncer que , parmi les notables, une seule voix se prononçait pour le doublement du tiers, il avait dit avec une vivacité honorable quoique peut-être involontaire : « Qu'on ajoute la mienne. »

Alors le parlement essaya de reconquérir sa popularité perdue, et il prit tout à coup un arrêté dont il espérail que les récentes décisions des notables Beraienl ressortir l'intention libérale. On se plaignait de n'avoir pas été compris, on rap-

pelait des vœux émis pour l'égale répartition des impôts, ['établissement de la responsabilité des ministres, la consécration de la liberté individuelle, etc.... Mais il était trop tard. Les ordres privilégiés s'indignèrent, la bourgeoisie se moqua du parlement, et le roi le reçut à Versailles de majiière à lui faire comprendre que son rôle était, fini.

Cependant, le 27 décembre 1788, Necker, bien résolu à passer outre, provoqua la réunion des membres du conseil. La reine, contre les usages, avait été appelée, à. la délibération. Le ministre exposa que la cause du tiers aurait toujours pour elle l'opinion publique, se trouvant liée aux aspirations généreuses, les seules qu'il fut permis de manifester

hautement. Il ajouta qu'il y avait une multitude de choses dont le tiers possédait exclusivement la connaissance, comme les transactions commerciales, par exemple, l'état des manufactures, les moyens les plus propres à les encourager, le crédit puhlic, l'intérêt de la circulation de l'argent, l'abus

des perceptions, etc Necker demandait qu'on prêtât l'oreille

« à ce bruit sourd de l'Europe entière qui favorisait confusément toutes les idées d'équité générale. » Il proposa, il fit adopter des mesures populaires, et c'est une justice à rendre à Marie-Antoinette, que son assentiment appartint, cette fois, aux décisions réclamées par l'intérêt public.

Le 1er janvier 1789, un arrêté royal parut, qui, « prenant en considération l'avis de la minorité des notables, l'opinion de plusieurs princes du sang, le vœu de l'Assemblée du Dauphiné , la demande de plusieurs assemblées et députations provinciales, l'avis de divers publicistes et le vœu exprimé par un grand nombre d'adresses, ordonnait que le nombre des députés serait de mille au moins ; qu'il serait formé en raison composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que le nombre des députés du tiers serait égal à celui des deux premiers ordres réunis. »

L'enthousiasme dépassa les proportions connues ; à Paris . on illumina comme après une victoire. Faisant allusion à la date, 1er janvier 1789, Rarrère dit, dans ses mémoires: « C'étaient les étrennes du peuple. » Les pamphlets de la noblesse, ses cris, ses lamentations, ses cris de fureur furent couverts par une acclamation irrésistible, immense.

La question du vote par ordre ou par tête n'était pas résolue ; mais le doublement du tiers faisait assez pressentir l'issue et révélait suffisamment les vues du ministre, puisque le vote par ordre eût rendu le doublement du tiers complètement illusoire. Ici, on doit le dire, Necker manqua de franchise et de courage. Ses convictions auraient dû lui défendre, à lui qui posait les prémisses, de laisser à l'assemblée prochaine les périls de la conclusion.

Ce fut le 24 janvier seulement que le règlement pour les élections des états généraux fut publié.

Il était donc arrivé ce jour des élections, si impatiemment attendu ! Après s'être efforcés en vain de les prévenir, les en nemis de la Révolution n'avaient plus d'autre ressource que de les ensanglanter ou de les corrompre.

Le règlement du 24 janvier était très -confus, et l'on y trouve reilété, comme en un miroir fidèle, le chaos de l'ancienne France. L'élection était directe ici, là elle était à deux degrés, ailleurs à trois et même à quatre degrés. En vertu de certaines distinctions, débris encore respectés du droit féodal, les nobles possédant fief avaient un privilège refusé aux simples nobles : celui de se faire représenter par un mandataire. De leur côté, les ecclésiastiques possédant, un bénéfice étaient mieux traités que les autres, les premiers ayant personnellement le droit électoral, tandis que les seconds, réunis chez le curé de la paroisse, élisaient un électeur à raison de vingt votants. Du reste, pas d'exclusion absolue , si ce n'est à l'égard des domestiques et dans l'intérêt de l'indépendance des votes. Le droit de participer aux élections, soit directement, soit d'une manière indirecte, était reconnu à tout Français, âgé de vingt -cinq ans, domicilié, et compris au rôle des impositions directes pour une contribution quelconque. Quant à l'éligibilité, nulle condition restrictive, et faculté accordée au tiers état de choisir ses représentants dans tous les ordres. Ce n était pas le suffrage universel direct, mais enfin c'était le suffrage universel.

La Fiance, à qui l'expérience électorale manquait, se prit

à étudier ardemment le mécanisme des élections, tel que le définissait le règlement du 24 janvier.

La convocation n'était ni uniforme ni simultanée dans tout le royaume. Chaque bailliage devait être réuni par lettres spéciales. La première de ces lettres porte la date du 7 février et est adressée à la province d'Alsace ; la dernière , adressée au pays des Quatre-Vallées, est du 3 mai 1789. Paris procéda à ses élections après toutes les provinces et ne les avait pas encore terminées quand s'ouvrirent les états généraux.

Le mouvement électoral commença donc par toute la France. Heures pleines d'enivrement, d'anxiété, d'espérance I Necker attendait , le visage impassible mais le cœur ému. Il avait voulu laisser aux élections leur liberté et retirer en quelque sorte sa main de ces urnes redoutables. Toutefois, la royauté, qu'il poussait en avant et ne dominait pas d'une manière absolue, prenait ses précautions ; les gouverneurs des provinces avaient reçu ordre de se rendre à leur poste ; les pouvoirs subalternes redoublaient de vigilance, et sur le chemin de celte foule conviée à la conquête de la souveraineté civile, on voyait briller l'uniforme du soldat.

La noblesse arriva, hautement irritée contre le ministre. Les candidats présentaient leur haine pour titre. De là, dans les assemblées féodales, au dire d'un écrivain du parti même, une indécence peu commune, un frivole tumulte, des scandales. Ajoutons que, partout les nobles de province firent opposition aux nobles de cour, rejetant avec une sorte d'effroi les grands seigneurs : « Ils trafiqueraient, disaient-ils, des intérêts de la noblesse. »

Les élections du clergé montrèrent aussi deux partis bien distincts : les évêques et les curés ; mais il y eut entre les deux ordres cette différence, importante à noter, que dans celui de la noblesse , les suspects de patriotisme et de philosophie ce furent les grands seigneurs , tandis que , dans celui de l'Église, ce furent les modestes curés et les simples prêtres.

Le comte de Clermont-Gallerande l'avoue : pour le calme et la dignité, les assemblées du tiers contrastèrent vivement avec celles des deux autres ordres. Il n'y avait là qu'une intelligence et un cœur, tout allait vers la liberté. La liberté! mot puissant et mystérieux qui réunit les âmes tant qu'il n'est pas défini ! Mais la définition ne devait venir que plus tard : alors tous ceux qui le prononçaient y confondaient leur enthousiasme.

Et même il arriva qu'au sein de la mêlée électorale, des hommes d'opinions opposées firent échange de fraternelles espérances et de courtoisie. « J'ai loué, disait Maury à Railly, un appartement à Versailles ; vous aurez chaque jour votre couvert chez moi, et nous nous unirons pour faire le bien. ■ Ils ne s'unirent pas, ils se combattirent.

Au reste, dans plusieurs provinces, les élections touchèrent à la guerre civile. La noblesse, qui regardait l'esprit nouveau comme une conspiration, avait résolu de conspirer à son tour, et, dès l'année 1788, le Dauphiné, la Rretagne, le Réarn avaient entamé des négociations secrètes pour former une ligue qui devait s'étendre sur toute la France. Mais l'énergique attitude du tiers déconcerta ces projets.

La Rretagne était, on le sait, province d'états; et les états s'étaieni assemblés à Rennes, le 30 décembre 1788, selon l'usage. Mais combien leur physionomie avait changé depuis cette lettre de Mme de Sévigné : « Les états ne doivent pas être longs; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi, on ne dit mot : voilà qui est fait.... Une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie (luxe),

MOUVEMENT DES ÉLECTIONS

voilà les états. Il semble que tous les juives se soienl métamorphosés en gentilshommes. >• La noblesse accourait maintenant pleine de fureur. Il n'était plus question de comédie et de jeu, mais de lutte. Alors, toutefois, comme aux jours de la marquise, le tiers faisait médiocre figure aux états, n'y étant représenté que par quarante-sept membres , dont cinq n'avaient pas voix délibérative ; et encore ces membres du tiers n'étaient-ils pas librement élus et ne se trouvaient-ils là qu'en leur qualité de maires et d'officiers municipaux, tandis que tous les pavés se métamorphosaient en gentilshommes, à qui il suffisait d'avoir vingt-cinq ans pour paraître.

L'arrêté du 7 décembre, qui voulait que. dans les assemblées électorales, le tiers fût représenté en nombre égal à celui des deux autres ordres réunis, n'était pas encore arrivé en Bretagne, mais la pensée du conseil du roi à cet égard était connue. Le tiers état de Rennes demanda donc l'égalité de représentation. Il réclamait, en outre, le vote par tète et l'égale répartition des impôts, conformément aux instructions secrètes de Necker, disait-on, déclarant d'ailleurs avec fermeté qu'il ne prendrait part à aucune délibération tant que sur ces points justice n'aurait pas été rendue. Aussitôt la noblesse s'emporte , la bourgeoisie tient bon , les villes voi-

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