‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 59 sur 156 · O — C* CO · texte numérisé non relu

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serviteurs de la Révolution, ce fut Mounier qui proposa le serment du Jeu de paume. Et il le proposa, il l'a déclaré luimême, sans en pressentir la portée, par modération, en vue • de l'autorité royale à sauver, pour détourner de leurs projets les audacieux, pour occuper et déjouer leurs transports! « Les membres de l'Assemblée nationale, disait l'arrêté que Mou nier rédigea, prêteront le serment solennel de ne se séparer jamais jusqu'à ce que la constitution du royaume et la régénération de l'ordre public soient établies et affermies sur des bases solides. » Bailly donne lecture de cette formule. En qualité de président, il réclame pour lui l'honneur de jurer le premier. Et tous les bras se lèvent, et un cri s'échappe de toutes les bouches, cri spontané, irrésistible, immense. Elle est devant nous cette scène dont la Constituante confia au pinceau de David l'héroïque procès-verbal, et qui fut la gloire de nos pères. Les voilà tous. Celui qui, debout sur une table, domine l'assemblée, aussi calme, aussi impassible que la loi, c'est Bailly. Celui qui, les vêtements en désordre, le regard tourné vers le président, tient une plume et se dispose à écrire, c'est le rédacteur du Point du Jour, Bertrand Barère. Robespierre appuie violemment ses deux mains sur sa poitrine, comme s'il avait deux cœurs pour la libellé. Une exaltation commune éclate, quoique diversement exprimée, dans l'attitude de, Pétion , de Garât , de Le Chapelier,, de Thouret, de Guillotin, de l'impétueux Dubois-Crancé. de l'élégant Barnave. Le corps raidi, la tète haute, Mirabeau frappe du pied la terre. Sieyès, isolé au milieu de la foule de ses collègues et assis au centre de leur mouvement, ne fait aucun geste, ne regarde personne : il prête serment dans son intelligence. Le lendemain lui apparaissait peut-être. Et qui sait. en effet, si ces hommes réunis ne se diviseront pas bientôt en juges et en condamnés? Qui sait si au fond de la formule de serment que Bailly prononce n'est point enveloppé son arrêt de mort? A la garde de Dieu! En attendant, leurs âmes s" cherchent, leurs espérances se confondent; et le chartreux dom Gerle, le protestant Rabaut- Saint-Etienne, le curé philosophe d'Emberménil se tiennent embrasses.

Un seul protesta, et ajouta ainsi à la grandeur du spectacle. Car, à braver seul l'indignation d'une assemblée entière et à défendre contre un enthousiasme aussi puissant ses croyances désespérées, il ne saurait, y avoir un médiocre courage. Plus lard, Mounier, qui avait proposé le serment, se fit l'apologiste de Martin d'Auch, qui refusa de le prêter. On mit sur le registre de la délibération h; nom de ce dernier, et à la suite le mot opposant. De sorte que cette noble journée se termina par un hommage rendu aux droits de la conscience humaine et par une vengeance vraiment digne de la liberté.

Tant de sagesse et de vigueur aurait dû, ce semble, amener la cour à mettre quelque gravité dans ses colères : il n'en fut rien; et, comme s'il eût suffi d'insulter au perd pour l'éviter, on se plut aux airs fanfarons. Depuis quelque temps il s'était formé autour de la reine un parti qui affectait de placer en elle toutes les espérances de la noblesse et le salut de la France chevaleresque. Ce parti se composait de la jeune aristocratie d'épée et s'appuyait sur un certain nombre de prélats fanatiques. Il embrassai! les eastels, les demeures épiscopales, les couvents, les chaires, le confessionnal. Il n'appelait plus Marie-Antoinette que l'intrépide fille de Marie-Thérèse; et sur des espèces d'autels que les fidèles dressaient dans l'intérieur de leurs maisons, vous eussiez trouvé le buste de la reine et cherché vainement celui du roi. Quelques-uns, avec un mépris qu'ils se, donnaient à peine soin de dissimuler, accusaient la molle condescendance de Louis XVI,

ses irrésolutions, son penchant à prêter l'oreille aux acclamations de la rue, son habitude de reculer. Était-ce bien là un roi-gentilhomme? Que n'allait-il à- Rambouillet s'occuper d'horlogerie, laissant aux mains plus vîTiles de la reine et le sceptre et le glaive? Car c'était trop de patience : il fallait enlin balayer cette cohue révolutionnaire. Et si le peuple remuait, on avait des soldats; et si les régiments français s'avisaient de désobéir, on avait les régiments étrangers : ceux qu'on soldait, ceux qu'on pouvait, au besoin, appeler d'Allemagne. Il ferait beau voir un ramas de séditieux en haillons tenir tête aux kayserlicks, aux dragons de la Tour, à la cavalerie hongroise, aux chasseurs tyroliens ; et ne pas trembler, rien qu'à la vue de leurs longues moustaches enduites de suif! A ces ridicules propos la faction féodale joignait des bravades en action qui affligeaient les gentilshommes de la bonne cause et faisaient rougir la partie grave de la noblesse. Alors s'amassa ce trésor d'humiliations téméraires qu'on destinait au duc d'Orléans; alors fut préparée contre Mirabeau

te guerre toute composée de cartels qu'il se bornait à écrire sur ses tablettes, remettant les petits combats au lendemain de la grande bataille, et trop orgueilleux, trop sûr de lui, pour se, croire obligé à la preuve du courage.

Ainsi. d'un côté, la religion du droit, une prudence fière, de la mesure dans l'audace: de l'autre, mainte illusion sacrilège et d'aveugles mépris. Il ne faut donc pas s'étonner si le comte d'Artois crut étouffer les suites du serment du Jeu de paume en faisant retenir la salle, et si l'on renvoya la séance royale au 23 juin, afin que, durant tout un jour, les Communes, jetées sur le pavé de la ville, offrissent le spectacle d'un attroupement défendu. Mais, selon le mot de Mme de Staël, c'était opposer des jouets à des armes; et ces vulgaires insultes de la cour eurent cela de remarquable que chacune d'elles fournit à la nation le sujet d'un nouveau triomphe. Les princes pouvaient bien profaner par le scandale de leurs amusements la place où la Révolution venait de camper; mais pouvaient-ils fermer la maison commune, le palais du peuple, l'église? On enlevai I une salle de jeu à la patrie errante : elle entra dans un temple.

Le 22 juin, les représentants occupèrent l'église de Saint- Louis, que le curé Jacob, quoique attaché à la cour, n'avait ose leur refuser. Soudain, les portes du chœur s'ouvrent, et l'on voit paraître , gravement émue , l'assemblée des prêtres. Ils s'avancent et, prenant la parole, l'archevêque de Vienne annonce que le clergé vient se soumettre à la vérification commune. La religion et la patrie semblaient se réconcilier . l'attendrissement fut général et profond. Ces plébéiens, jusqu'alors si hautains, s'empressèrent de céder respectueusement aux hommes du sacerdoce les places d'honneur : déférence que Barère, dans le Point du Jour, blâma en ces nies : « Sont-ce là les représentants qui veulent détruire les distinctions? » Mais ici la déférence du tiers, c'était la courtoisie du patriotisme, c'était la modestie de la victoire. Deux nobles, le marquis de Blacons et le comte Antoine d'Agoust, se présentèrent : ils furent accueillis comme des frères impatiemment attendus. Sur les cent quarante-huit membres du clergé réunis à la famille nationale, on comptait cent trente-quatre curés, cinq prélats, deux grands vicaires, six chanoines, un abbé commendataire. « Imprimons cette liste, » dirent ceux 'des Communes; et, les yeux mouillés de larmes, Bailly s'écria : « Il faut l'imprimer en lettres d'or. »

La mer montait, montait toujours; l'invincible Révolution gagnait les hauteurs. El sur l'étroite cime que le flot atteignait en grondant, la cour souriait et menaçait à la fois!

ASSEMBLÉE NATIONALE

Necker, naguère encore si présomptueux, était tombé, clans jour pour lui prouver que, doué d'une force ifltériei

un découragement amer et subxt. Un jour, il avait suffi d'un immense, le mouvement pouvait englouti ^conque Turau

DUBOIS-CRANCE

ia prétention de le conduire. Débilité de la nature humaine! Necker était l'auteur du livre le plus audacieux peut-être qu'eût enfanté le dix-huitième siècle; il avait creusé aussi

avant que Jean-Jacques les causes de la misère, les origines de l'iniquité; et voilà qu'à la vue de cette société qui s'ébranlait, son âme commençait à être remplie de tristesse. Il

s'essayait sans doute à conserver une figure sereine, et sa réserve habituelle l'aidait à cacher l'accablement de ses pensées. Mais, dans le secret des confidences intimes, il pleurait le rêve de son orgueil si rapidement évanoui.

Et. d'autre part, dénaturer ses idées, les amoindrir, de manière à en composer une déclaration de séance royale et presque de lit de justice, telle était alors l'occupation de ce conseil dont il s'était cru un instant le souffle et la vie. Le projet primitif de Necker contenait une injonction formelle aux trois on'res de se réunir pour délibérer en commun sur les affaires générales : à cette disposition impérative on substitua une sorte de prière adressée à la noblesse et au clergé, en arrêtant que d'ailleurs la distinction des trois ordres serait maintenue. Le projet primitif de Necker attribuait à l'assemblée le droit de pousser la Révolution jusqu'à l'établissement d'une charte imitée de l'anglais : on se hâta d'excepter de toute délibération commune la forme de constitution à donner aux prochains États généraux. Le projet primitif de Necker abolissait en termes décisifs tous les privilèges pécuniaires : on résolut de s'en remettre sur ce point au bon vouloir des nobles et des prêtres, sauf à sanctionner royalement leur générosité. Modifications insensées, dangereuses, qui tendaient à remplacer un essai d'initiative par un défi adressé à l'esprit nouveau! Mais, pour les combattre, MM. de Montmorin , de Fourqueux , de La Luzerne , de Saint-Priest s'unirent vainement à Necker : ils eurent contre eux le garde des sceaux Barentin, le ministre de la guerre Puységur, Villedeuil, ministre de l'intérieur, quatre conseillers d'État dont on avait invoqué le secours , et enfin les princes. Un trait dira ce qu'était capable de produire un conseil ainsi composé. Lorsqu'on en vint à la question de savoir si l'on admettrait tous les citoyens aux emplois militaires par rang de services et de mérite, le comte d'Artois protesta vivement, attendu que « le roi était maître de ses grâces. » Le langage de Louis XIV avait survécu à sa puissance; et, pour le continuer, ses pilles successeurs avaient besoin d'ignorer cent ans d'histoire. Necker prévit bien les conséquences. Mais quelle conduite allait être la sienne? S'abstiendrait -il de paraître à la séance royale? Ou bien, mettant sa popularité au hasard, irait-il couvrir de sa présence un monarque asservi à des conseillers funestes?

Dans la nuit du 22 au 23, Bailly fut réveillé en sursaut par un cri qui venait de la rue. Étonné, il se lève : on l'appelait. Trois inconnus, se disant députés, demandent à être admis, et ils apprennent au doyen des Communes que Necker désapprouve les mesures prises; qu'il n'assistera pas à la séance du lendemain; que son renvoi paraît inévitable. Les inconnus, qui, avec tant d'empressement, et à cette heure suspecte, couraient témoigner de leur sollicitude pour le tiers, c'étaient trois grands seigneurs : le duc d'Aiguillon, le comte Mathieu de Montmorency et le futur successeur de Kléber, le baron de Menou.

Le 23 juin, Versailles se hérissa de baïonnettes. Rien de plus sinistre epre l'aspect général de la ville. Des rumeurs t iès -vagues .encore , mais à cause de cela même effrayantes, s'étaient répandues. Ça et là des groupes inquiets qui, violemment dispersés par les soldats, allaient se reformer ailleurs et se grossissaient de minute en minute. Pas de clameurs inutiles; partout la menace du silence. Le ciel était couvert de nuages. Gomme au 5 mai, les membres de l'Assemblée nationale, l'ordre qui était alors le peuple, avaient été condamnés à une attente humiliante; et tandis que la noblesse et le clergé entraient fastueusement dans la salle des États par la porte principale, eelle de l'avenue; tandis que. pré-

cédée et suivie de la fauconnerie, des pages, des écuyers, des quatre compagnies des gardes du corps, la voiture du roi roulait sur le pavé ; ceux que la cour appelait en raillant Messieurs du tiers stationnaient devant une espèce de porte de service, et se pressaient, pour éviter la pluie, sous une galerie étroite à moitié pleine d'étrangers à petits manteaux, imitant le costume des députés. Les Communes entrèrent enfin; mais, trouvant les deux autres ordres déjà placés, elles s'assirent muettes et irritées. Le siège destiné à Necker était vide.

Louis XVI commença en ces termes : « Messieurs , je croyais avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le bien de mes peuples, lorsque j'avais pris la résolution de vous rassembler; » et il se plaignit aigrement des divisions survenues. Puis, le garde des sceaux étant allé vers le trône et s'étant mis à genoux, le roi donna ordre à l'Assemblée de couvrir. Seuls, les nobles désobéirent ; et, conservant en sens inverse, puisqu'il le fallait, les distinctions frivoles où s'attachait leur orgueil, ils restèrent tête nue devant les plébéiens qui se couvraient.

Le garde des sceaux lut une première déclaration qui cassait les arrêtés des Communes, interdisait les mandats impératifs, et maintenait la délibération par ordre. Une seconde déclaration, résumé des bienfaits que le roi voulait bien accorder à son peuple , annonçait le vote des impôts; l'abolition de la corvée, de la mainmorte, du droit tic- franc fief, la restriction du droit de chasse; la substitution d'un enrôlement régulier au tirage de la milice; la suppression du mot tiille; l'organisation des états provinciaux. Rien, du reste, sur le renouvellement organique de la constitution du royaume, sur la participation des États généraux au pouvoir législatif. On permettait aux États de chercher les moyens de concilier la liberté de la presse avec le respect dû aux mœurs, à la religion, à l'honneur des citoyens, et la liberté individuelle avec l'intérêt des familles ou la sûreté de l'État. On se montrait disposé à sanctionner la destruction des privilèges pécuniaires, s'il plaisait aux privilégiés d'en faire le sacrifice. Au nombre des propriétés absolument et à jamais inviolables, on mettait les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs seigneuriaux et féodaux. A la lecture de ce dernier article, quelques nobles ne rougirent pas d'éclater en égoïstes transports, prouvant ainsi « qu'ils avaient trop d'orgueil pour leur avarice ou trop d'avarice pour leur orgueil. »

Les Communes restaient immobiles, silencieuses: LouisXVI parut interdit. Recueillant néanmoins ses forces et, par une exagération factice d'énergie, se trompant lui-même, il répéta durement les dures et folles expressions dont son rôle était composé : « C'est moi jusqu'à présent qui fais tout pour le bonheur de mes peuples, et il est rare peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. » Il ordonna d'un ton sec à l'Assemblée de se séparer, et, suivi de la noblesse, suivi de plusieurs prélats, il sortit.

Alors se passa une scène qui vit au fond de tous les souvenirs, mais à laquelle des historiens modernes ont ajouté des traits qui en altèrent la physionomie et la portée. Jusque-là les Communes n'avaient eu affaire directement qu'à l'aristocratie du sacerdoce et à l'aristocratie de l'épée : maintenant c'était la royauté en personne qui semblait descendre dans la lice. Or, la bourgeoisie voulait bien renverser la noblesse, réduire le clergé; mais le régime de la royauté sans despotisme lui convenait : elle sentait, on le verra bientôt, qu'elle aurait besoin du trône contre le peuple. Aussi, lorsque, après la sortie du roi, le grand maître des cérémonies,

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M. de Brézé, dit au doyen des Communes, qui étaient demeurées à leur place : « Monsieur, vous ave/, entendu l'ordre du roi, » il y eut un instant d'incertitude, de morne stupeur; et, n'osant résister en l'ace à l'envoyé du monarque, Bailly dit à ses voisins : « Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordre. » Mais, en ce moment décisif, Mirabeau s'avance: il usurpe glorieusement les fonctions de Bailly, qui s'en ('tonne et s'en afflige; sans affectation de dédain, sans violence, mais avec beaucoup de calme au contraire et une

fermeté réfléchie, il adresse à M. de Brézé ces fières parolei : «.le vous déclare cpie si l'on vous a chargé de nous l'aire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places (pie par la puissance de la baïonnette. » On cria : « Tel est le vœu de l'Assemblée. » Le marquis de Brézé alla rendre compte de sa mission à Louis XVI. Et, raffermie dans la conscience de son droit, l'Assemblée se mit à délibérer. Avec une grave énergie, le janséniste Camus demanda la confirmation des arrêtés pré-

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