MIRABEAU ET LE MARQUIS DE DREUX-BREZE
cédents. « Ajoutez, dirent les curés fidèles à la cause des Communes, ajoutez que la délibération a lieu en notre présence. » Et Sieyès laissa tomber ces paroles demeurées si célèbres : « Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. » La cour voulant à tout prix interrompre la séance, des manœuvi ■( s entrèrent, le marteau à la main, pour détacher les tentures et le baldaquin à franges d'or, pour enlever le trône. Spectacle inattendu où personne encore ne voyait une prophétie vivante. Pourtant c'était bien là l'image du peuple apparaissant à son tour sur la scène et emportant la monarchie ! On essaya aussi de l'intimidation. Les gardes du corps qui,
après avoir accompagné le roi jusqu'à son palais, s'étaient mis en route pour Saint-Germain, avaient reçu ordre, à Bocquencourt, de tourner bride.... Ils arrivaient au galop. Mais, au moment où ils atteignaient les portes de la salle, l'Assemblée s'élevait à une prudence pleine de majesté, et, sur la motion de Mirabeau, elle assurait sa victoire en se déclarant inviolable.
Or, tel était l'aveuglement de la noblesse que , pendant ce temps, elle courait au château remercier ses prétendus sauveurs. La première visite fut pour le comte d'Artois, qui la reçut avec beaucoup de courtoisie et d'abandon. On avait
aussi des renierciruents à adresser au comte de Provence; mais, retiré en sa dissimulation, ce prince n'eut garde de se prêter à des hommages qui étaient ceux de la présomption abusée. Après la séance royale, on avait vu Louis XYI retomber dans une morne apathie, et lorsqu'on était venu lui annoncer les résistances de l'Assemblée, des paroles pleines de découragement avaient témoigné de la fatigue de son âme. Les nobles l'oublièrent , ils n'oublièrent pas la reine. Elle était au salon de jeu. On s'y présente. Et, le sourire à la bouche, le regard étincelant, la reine tendait aux gentilsliommes l'enfant royal, disant : « Je le donne à la noblesse. » Elle le donnait à la mort.
Du reste, l'illusion fut bien vite dissipée. Car cette scène de folle ivresse n'était pas encore finie, que déjà la clameur populaire portait au cœur de Marie-Antoinette un nom qui la iii tressaillir. Necker l'avait mortellement offensée en condamnant par son absence la séance royale, et c'était vers ce même Necker que montaient alors, unanimes, formidables, les vœux de la multitude. Elle inondait les cours du château; et tout bientôt retentit de cris tumultueux, de menaces, d'insultes. Le mot aristocratie fut lancé, expression à la fois burlesque et sinistre qui, dans le langage des haines populaires, indiquai) les opinions aristocratiques du comte d'Artois et sa tête mise à prix. La cour n'était pas encore familiarisée avec les insurrections : elle trembla. Il fallut envoyer chercher Necker, qui, ayant donné sa démission, se trouvait entouré d'une foule de visiteurs ou furieux ou consternés. Pour le garder ministre, pour continuer à le subir, la reine dut employer la prière. Il promit de ne pas abandonner cette monarchie qui suppliait; et, comme il regagnait sa demeure en traversant à pied les cours du château, un homme alla tomber à genoux devant lui, pendant que de toutes parts on criait : * Restez-vous?» A bout d'attendrissement, d'orgueil, il répondit par des sanglots. Le soir, on alluma des feux de joie, et des hommes violents parcoururent la ville en agitant des torches.
La vieille France était décidément vaincue; mais elle ne voulait ni accepter ni s-'avouer sa défaite. Le comte de Clermont-Tonnerre et Lally-Tollendal ayant proposé à la chambre de la noblesse de se réunir au tiers, il y eut parmi tous ces gentilshommes assemblés un long frémissement de colère. De patriotiques paroles furent néanmoins entendues. « J'ai treize mille livres de rentes, dit M. de Montcalm : j'en sacrifierais la moitié pour obtenir cette réunion tant désirée, et mes six enfants ne me désavoueront pas. » Mais ces sentiments étaient loin d'être ceux du grand nombre. D'Epiéménil adjura ses collègues de se serrer autour de la monarchie, que des factieux brûlaient de détruire; et, la discussion s'enllammant, le duc de Gaylus s'élança de sa place, la main sur la garde de son épée. Gazalès criait à la minorité: « Vous réunir au tiers? vous n'oserez pas! » Ils répondirent en se rendant, le 25 juin, à la salle des Etats au milieu d'un immense concours de peuple. Ils étaient quarante-sept : les comtes de Montmorency, de Clermont-Tonnerre, de Lally- Tollendal, de Lusignan, de Gastellane, de Grillon, le vicomte de Toulongeon, le marquis de La Tour-Maubourg, les ducs de La Rochefoucauld et de Luynes, etc.... Le duc d'Orlénns s'avançait à leur tète dans sa voiture. A son approche, la foule qui entourait la salle se répandit en acclamations. Et lui, se penchant à la portière : « Mes amis, disait-il, point de bruit maintenant. Je veux votre bonheur; je vais m'en occuper : vous applaudirez ce soir, si vous voulez. » L'Assemblée lui déféra la présidence après Bailly : il refusa. Donc, chaque jour, à toute heure, un nouvel éclair venait
illuminer les profondeurs de l'abîme ouvert à quelques pas du château. Mais, chez certains nobles, l'obstination dans l'aveuglement était si absolue qu'on peut citer ce mot caractéristique d'un homme de la cour : - Que je plains les quarante-sept ! voilà des familles deshonorées et auxquelles personne ne voudra s'allier. »
Cependant Paris fermentait. Une députation vint apporter à l'Assemblée nationale les félicitations et les encouragements de l'Hôtel de VUle; on reçut du Palais-Royal une adresse couverte de signatures, qui respirait la guerre; on apprit que les gardes françaises avaient fait un pas vers la révolte ; et Le Chapelier, Glaizen, députés de Bretagne, Mirabeau, Sieyès, Pétion, Barnave, fondèrent à Versailles ce club Breton qui, transporté à Paris, allait être bientôt le club des Jacobins. Tout concourait donc à augmenter l'énergie du mouvement, et il n'est pas besoin de recourir à L'hypothèse d'un complot pour expliquer l'émeute au sein de laquelle M. de Juigné, archevêque de Paris, faillit alors périr. Ce prélat avait mis à retarder la réunion de l'ordre du clergé aux Communes une opiniâtreté fanatique : on éclata contre lui. Comme il traversait la ville, la foule reconnaît sa voilure, et, frémissante, elle se précipite. L'archevêque se réfugie dans l'hôtel de la Mission. Le peuple irrité vient se heurter aux portes; un siège commence. En cet instant parut M. de Golbert, évêque de Rodez, un des cinq qui s'étaient réunis à l'Assem-
blée nationale. Aussitôt les plus furieux s'apaisent, ils entourent l'évêque, le comblent de bénédictions, et l'élevant sur leurs épaules, l'appelant leur ami, ils lui décernent le triomphe improvisé par leur reconnaissance. M. de Juigné n'osa résister davantage : le 26 juin, il faisait sa soumission. Les mêmes hommes qui l'avaient insulté la veille l'attendaient au passage et le couvrirent d'applaudissements. 11 entra dans l'Assemblée, précédé par l'archevêque de Bordeaux, qui lui servait d'introducteur ou, plutôt, de caution. Restait la majorité de la noblesse à réduire.
Tout à coup le château se remplit d'alarmes. On raconte, on répète. — et la source de ces b ioiée — que
le plan d'un vaste ma l été conçu: que cent mille re
belles sont en marche. Interrogé, Necker s'abstinl de dissiper des terreurs qu'il jugeait utiles; et le duc de Luxembourg, président de l'ordre de la noblesse, fut mandé à la hâte. Quand il arriva, la famille royale se trouvait réunie autour de Louis XVI; les princes avaient l'effroi peint sur le visage; la reine pleurait. « Monsieur de Luxembourg, dit Louis XVI, je prie l'ordre de la noblesse de se réunir aux deux autres; si ce n'est pas assez de prier, je veux. » Et il lui remit une lettre pour les dissidents.
Nous l'avons observé déjà, et la suite de ce récit en fournira des indices tragiques : la partie passionnée de la noblesse en était venue à ne plus regarder Louis XVI comme son vrai roi. Désespérée de voir en des mains si tremblantes le destin du parti féodal, elle se rejetait impétueusement, et vers le comte d'Artois , que son défaut de lumières poussait à tout confier aux hasards de l'audace, et vers la reine, qu'on savait sujette à des accablements mélancoliques et à de subites épouvantes, mais capable, en revanche, d'applaudir aux résolutions extrêmes. Aussi les ordres de Louis XVI n'eurentils rien de décisif pour la chambre de la noblesse. Devait-on souffrir que le royaume demeurât à la merci du roi? Pourquoi, s'il était nécessaire, ne défendrait-on pas contre le monarque.... la monarchie? Voilà ce que Gazalès, dans l'ardeur d'une conviction indomptée, ne craignit pas de laisser entendre. Mais l'Assemblée avait reçu une missive nouvelle qui disait les jours du roi menacés. Tous se levèrent, et la réu-
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I. DOM GERLE — II. LEFRANC DE POMPIGNAN — III. T A LLE Y RAN D - PERIG ORD IV. CARDINAL DE ROHAN — V. DE JUIGNÉ, ARCHEVÊQUE DE PARIS
nion fut décidée. Seulement, la lettre qui se faisait obéir cette fois était du comte d'Artois, elle n'était pas de Louis XVI !
Il y eut des protestations ultérieures. Beaucoup demandèrent qu'il leur fût donné acte de leurs efforts pour faire prévaloir, conformément à leurs cahiers, la délibération par ordre. Et, chose remarquable! au bas de la protestation qui fut rédigée en ce sens, on lut le nom du marquis de Lafayette! Mais qu'importaient les réserves?
Ainsi fut amenée, le 27 juin, la réconciliation des nobles avec les Communes, réconciliation au fond de laquelle germait l'implacable ressentiment de la défaite, et dont le mensonge ne paraissait que trop à l'attitude contrainte des derniers venus, au nuage étendu sur leur front et à leur morne silence.
Quoi qu'il en soit, l'heureuse nouvelle ne se fut pas plutôt répandue que la joie populaire éclata sous mille formes. Mais c'était vers le nouveau pouvoir (pie se tournaient tous les • regards. La : fêtait plus au palais de Louis XVI, elle
était à h: Les soldats eux-mêmes le crurent;
et tandis que les gardes du roi refusaient de faire dans les cours du château de Versailles la ronde accoutumée, deux d'entre eux se rend; I - à l'Assemblée nationale
pour remettre au président, comme au vrai monarque, une plainte contre leur colonel. Ils furent reconnus, on les arrêta; mais, la foule accouranl ri L s protégeant de ses cris, on dut les rendre aussitôt à la liberté. On eût dit , du reste , que le peuple s'étudiait à adoucir aux dominateurs anciens l'amertume de leur défaite; car ses acclamations allèrent chercher, cette fois, non-seulement Lrais XVI, mais la reine et le comte d'Artois lui-même. Des invitations tumultueuses et répétées appelèrent à un balcon Marie-Antoinette; et si son cœur se sentit ému de ces hommages immérités, l'émotion fut son châtiment. On illumina Versailles.
A Paris, il n'y eut pas un moindre ébranlement des âmes. Placards, estampes, gravures, allégories, tout servit à exprimer l'allégresse causée par la réunion des trois ordres. Un triangle la figura sur chaque place, dans chaque rue ; on vit des cadrans de montre avec l'épée, la crosse, le râteau; et IV plus XII (''galant XVI, Louis XVI fut déclaré valoir à lui seul, s'il se résignait, Henri IV et Louis XII. Saillies familières au génie français et qui n'empêchaient pas les manifestations violentes! L'autorité mditaire s'en effraya au point que quatre compagnies des gardes françaises eurent ordre de charger leurs fusils à cartouche. Elles désobéirent, forcèrent leurs casernes , parcoururent la capitale en criant : Vive le tiers état! Nous sommes les soldats de la nation; et, suiùs d'une multitude immense, plus de cent gardes arrivèrent au Palais -Royal demandant à y fia (émiser avec le peuple et portant de grandes coupes remplies de vin. Versailles avait embrasé Paris, Paris embrasa la France.
Elle apparaissait donc triomphante sur les cimes de l'État, cette assemblée de plébéiens naguère obscurs. Le 10 juin, (die s'élail affirmée; le 17, elle avait pris le nom d'Assemblée nationale; le 20, elle avait prêté l'héroïque serment du Jeu de paume, le 22, elle avait conquis 1» clergé; le 23, elle s'était déclarée souveraine; le 27, elle avait dompté la noblesse. Et maintenant les malentendus vont venir, hélas! Maintenant, nous aurons à raconter ([n'entre la bourgeoisie et le peuple.... Mais reposons-nous un instant dans l'impression de l'imposant triomphe, et que des paroles amères, trop tôt prononcées, ne troublent pas cette auguste fête de nos souvenirs. Oui, nous pouvons le dire sans réserve, et avec émotion, avec orgueil : jusqu'à ce jour du moins, la bourgeoisie fut la Révolution, elle fut le peuple.