APPEL A LA FORGE
parole, et, passant tout à coup de sondangage de la veille à un langage contraire, il combattit les monarchiques entraînements du comte de Grillon. Pure témérité que cette confiance dont on se targuait comme d'une vertu! Elle était un vice de la nation, qu'elle avait poussée de faute en faute à la crise du moment. Il était temps de comprendre, d'ouvrir les yeux, si l'on ne voulait « ressembler à des enfants toujours mutins et toujours esclaves. »
Il était temps d'ouvrir les yeux, en effet; car la cour poursuivait avec une fougue insolente ses préparatifs de guerre. Pour les diriger, deux hommes accoururent : le baron de Breteud et le vieux. maréchal de Broglie. Le premier, personnage présomptueux, au visage austère, .aux façons brutales et bruyantes, capable enfin d'égarer son zèle jusqu'à la démence, fut l'homme d'État de l'entreprise; le second en fut le guerrier : et ni l'un ni l'autre ne se mirent en peine de o&cher leurs projets. « S'il faut brûler Paris, disait le baron de Breteuil, on bridera Paris. » Et quant au maréchal de Broglie, il avait écrit au prince de Condé : « Une salve de canons ou une décharge de coups de fusil aurait bientôt dispersé ces argumentateurs et remis la puissance absolue qui s'éteint à la place de l'esprit républicain qui se forme. » Ce maréchal était loin d'avoir la capacité de son frère, le mystérieux diplomate, le correspondant caché de Louis XV ; on le disait, d'ailleurs, puérilement superstitieux, et le bruit courut parmi le peuple qu'il avait à son doigt un petit saint Jean Népomucène auquel il rapportait toutes ses actions. Mais c'était un soldat résolu, prêt, à frapper : il convint à la cour. Étrange et à jamais odieux spectacle! un vaste champ de bataille s'étendit autour de celte capitale du monde intelligent, Paris. Ici les régiments de Provence et de Vintimille, là Royal-Cravate, Helmstadt, Royal-Pologne; ailleurs Salis-Samade. Château-Vieux," Diesbach, Berchiny, Esterhazy. Qui le croirait? on voulut placer du canon dans un jardin qui avoisinait la salle des Etats : sacrilège projet que la crainte d'être trahi par le propriétaire avant l'exécution fit seule abandonner.
Et comme si la menace n'eût pas suffi, on y joignit l'insulte. Des libelles parurent cpii annonçaient les espérances de la cour en termes d'une outrageante gaieté. Dans un de ces libelles ayant forme de litanies, on lut : « D'Artois, exaucez-nous; reine des Français, n'abandonnez pas votre époux; Barnave, pendez-vous; Lafayette, montrez-vous; de Caylus, continuez; duc d'Orléans, tremblez; clergé, réunissezvous; noblesse, vengez-vous; de nos ennemis, des Necker, des Mirabeau, des Target, des Le Chapelier, des archevêque de Bordeaux, des monstres de l'Assemblée, délivrez -nous, notre roi!... »
On touchait au 10 juillet et tout était prêt pour la guerre civile, non-seulement à Versailles, à Paris, mais dans les provinces. Comme on s'attendait à des révoltes, chaque commandant avait reçu ordre d'être à son poste. Quatre compagnies de grenadiers et de chasseurs entrèrent à Caen, où la multitude commençait à s'agiter. Dumouriez s'y rendit, et il se trouvait chez le duc de Beuvron, commandant de la province, lorsqu'en présence de plus de soixante nobles qui tous avaient sur le visage le rayonnement du triomphe, la duchesse alla droit à lui : « Eh bien, Dumouriez, vous ne savez pas la grande nouvelle? Votre ami Necker est chassé; pour le coup, le roi remonte sur son trône, l'Assemblée est renversée; vos amis les quarante-sept sont peut-être, à l'heure qu'il est, à la Bastille, avec Mirabeau, Target et une centaine de ces insolents du tiers ; et sûrement le maréchal de Broglie est dans Paris avec trente mille hommes. — Tant pis, madame, » répondit froidement Dumouriez.
Et pendant ce temps, que faisait l'Assemblée nationale? Elle écoutait le rapport du Comité de constitution, présenté par Mounier, et un projet de déclaration des droits de l'homme, présenté par Lafayette! Heureusement Paris veillait, et, de leur côté, les plus hardis meneurs du club Breton ne s'endormaient pas. Un d'eux, Adrien Duport, ayant eu l'idée d'armer la France au moyen d'une terreur panique, des émissaires furent envoyés sur toutes les routes, avec mission de crier en traversant villes et villages : « Voici les brigands! » Le stratagème eut un plein succès, chacun courut à son fusil, toute la France fut debout.
A leur tour, les Orléanistes avaient entouré le duc d'Orléans, le pressant d'être enfin le chef de son armée, lui représentant ses perds mêmes comme une sorte d'indication providentielle de son rôle , comme une preuve qu'il aurait bientôt à choisir entre s'emparer de l'échafaud et y mourir. On fit plus : on n'ignorait pas que, semblable en cela au régent, son aïeul, il croyait à la magie, et l'on eut recours à la magie. Un homme d'une figure extraordinaire, un de ces révolutionnaires mystiques dont nous avons suivi la marche, se présente au prince et s'offre à lui fournir, en le mettant en rapport avec les esprits infernaux, une connaissance exacte des choses futures. « Aurez-vous le courage , lui dit le personnage mystérieux, de m'accompagner seul, à minuit, dans une plaine sans chemin; dans celle de Villeneuve- Saint - Georges, par exemple? » Le duc y consent, et, laissant sa suite à Villeneuve, il s'abandonne à son guide. La nuit était profonde. On rencontre des spectres; et, domptant son effroi, le prince les interroge. Ils ne manquèrent pas de lui faire des prédictions de nature à exalter son cœur, et il reçut un anneau qui devait , tant qu'il le saurait conserver, lui répondre de la fortune. Voilà quels moyens n'hésitaient pas à mettre en œuvre ceux qui , à tout prix , voulaient agir sur le duc d'Orléans, lui donner une couronne à désirer. Mais ce prince avait de «i bonne heure usé en lui les ressorts de la vie, qu'il en était venu à ce genre de désintéressement qui n'est que de l'indifférence. La royauté ne lui paraissait pas valoir qu'on se condamnât, pour la conquérir, aux efforts de l'ambition et à la fatigue de l'hypocrisie.
La situation tendait ainsi à se simplifier d'une manière terrible. Puisque la bourgeoisie était amenée à recourir aux auxiliaires séditieux dont Mirabeau lui avait fait peur; puisque Louis XVI disparaissait derrière le comte d'Artois ; puisque le dnc d'Orléans s'effaçait, la partie sanglante ne pouvait plus se jouer qu'entre la cour et le peuple.
Or, Paris frémissait et s'emportait. Mule rumeurs alarmantes, mille récits mêlés de vrai et de faux y poussaient la population de l'inquiétude à la colère, de la colère, à la fureur : tantôt, c'était le roi qui, fuyant Versailles, allait s'établir dans la plaine des Sablons et mettre le trône sous une tente, au milieu d'un camp; tantôt, c'était une armée d'égorgeurs qu'on avait appelée du fond de l'Italie; ou bien encore, on se disposait à enlever au peuple les dernières miettes de'ce pain empoisonné que lui avait laissé la famine. Les plus minces particularités, les moindres nouvelles, on les faisait servir à l'agitation. Un duel entre des gardes françaises et des hussards, le cocher de M. de Coigny frappé à coups de plat de sabre pour ne pas s'être rangé devant le prince de Lambesc... devinrent des événements. La fermentation était si grande, les passions étaient si vivement excitées, que, d'épuisement, un orateur populaire tomba mort. Un espion ayant été découvert au Palais -Royal, on lui coupe les cheveux, on le plonge à diverses reprises dans le bassin, on le traîne sanglant par les rues, tandis qu'en d'autres quartiers le peuple
criait : « Trois hommes pendus parce qu'ils ont tué un garde des plaisirs du roi ! » Partout des clameurs et la voix perçante des harangueurs de hasard, partout des mouvements de foule. Aux Tuileries, on arrêtait deux officiers de Berchiny-, et, le poignard levé, on les forçait de crier vive le tiers! Au Palais-Royal, MM. de Polignac et de Somhreuil avaient été réduits à s'ouvrir un passage l'épée à la main. Puis, à côté de ces scènes de violence, c'étaient des scènes de joie tumultueuse et d'enthousiasme. En pleine rue, aux applaudissements d'une multitude affamée, on faisait des quêtes pour fêter l'insurrection, pour lui préparer des banquets. Dans le jardin du duc d'Orléans, on offrit un dîner somptueux à des canonniers qui avaient violé ouvertement leur consigne, et quatre-vingts soldats des régiments de Provence et de Vintimille s'étant mis en révolte, un bal patriotique leur fut donné, aux Champs-Elysées, par les dames de la Halle.
Voilà donc Paris abandonné à ses ardeurs! Il est vrai que les cavaliers du maréchal de Droglie couvrent la plaine de Grenelle, que sa grosse artillerie occupe Saint-Denis , que Resenval est au Champ de Mars avec ses troupes allemandes, et que, du haut de la Bastille, des canons chargés dominent le faubourg Saint-Antoine ; mais la menace se trouve avoir subitement revêtu les apparences de la peur. Pas un essai partiel de répression , aux lieux où la foule bouillonne , pas une figure de prétorien. L'autorité se tait; elle se cache au centre des baïonnettes immobiles, et cette monarchie , qui s'armait hier si bruyamment, on la croirait aujourd'hui morte dans son armure.
A Versailles, même calme extérieur. On ignorait ce qui se passait au château! Le 10 juillet, comme Necker se présentait à la porte de la chambre du conseil, le comte d'Artois était accouru, et lui montrant le poing : « Où vas-tu, traître d'étranger! Retourne en ta petite ville, ou tu ne périras que de ma main. » Necker fit un pas en arrière, se redressa, et sans répondre un seul mot, alla fièrement prendre.sa place. Or, le. lendemain, à un conseil de dépêches, les ministres remarquèrent sur le visage de Louis XVI les traces d'une émotion inaccoutumée. Bientôt, il pencha la tête, ferma les yeux, parut s'endormir Mais c'était une des ruses ordinaires de ce faible prince de feindre l'assoupissement toutes les fois que, devant le conseil, il voulait dissimuler ses secrètes inquiétudes ou les embarras de sa conscience. On le savait, et ceux des ministres qui suivaient la fortune de Necker s'effrayèrent de ce faux sommeil.