CHAPITRE X
PARIS SOULEVÉ
*£&r$^* E dimanche 12 juillet 1789, de grand matin, Paris entendit crier une motion du duc d'Orléans,
ijÈ^avr»- dans laquelle, sous le nom d'impôt d'honneur,
'^oSii on proposait une cotisation volontaire pour le
soulagement des pauvres. Le duc d'Orléans se
plaçait en tête de la liste, il offrait trois cent mille livres.
Mais, ce jour-là, les esprits appartenaient à d'autres pensées: les pauvres eux-mêmes semblaient indifférents à leur misère.
« Necker est-il renvoyé? » Telle était la question que s'adressaient, en s'abordant, les bourgeois, les militaires, les ouvriers, et jusqu'à de malheureux mendiants qui, n'ayant
pas d'asile, cherchaient une patrie, t Necker est-il renvoyé?» Et l'on se passait de main en main le numéro d'un journal daté de la veille, écrit à minuit, dans lequel on lisait :
« Au contrôle général, tout paraissait tranquille ; cette tranquillité m'a donné de l'espoir. Je me suis rendu dans les galeries du château. Ah! messieurs, vous croyez bien que ce n'était pas pour apprendre la confirmation d'une nouvelle qui m'effrayait, mais bien plutôt pour y recevoir l'assurance qu'elle était fausse. Il me semble voir quelques mouvements du côté de l'appartement de madame***. J'en vois sortir presque aussitôt M. le -duc du***; M. de*** et le duc*** y étaient entrés quelques instants auparavant. II. m'a semblé apercevoir de l'altération sur les figures. Il était tard : je pris la résolution de me retirer. Comme je passais par la cour des ministres, des courriers prêts à partir augmentèrent mes inquiétudes. Mon chemin pour me rendre à la Croix-Blanche était de repasser devant l'hôtel de M. de Necker. Une voiture, qui me paraissait la sienne, était à la porte; des chevaux de poste y étaient attelés. J'interrogeai en tremblant un de ses gens : « Mme Necker, me dit-il, va rejoindre « M. Necker à Saint-Ouen. » La sécurité de cet homme, messieurs, a rétabli la tranquillité dans mon coeur, et j'espère, à mon réveil, n'avoir que d'heureuses nouvelles à vous apprendre. »
Quelles seraient ces nouvelles? En les attendant, on se livrait à de sombres conjectures et l'on échangeait mille discours amers. On se plaignait de la reine , accusée d'avoir fait passer plusieurs millions à l'empereur; du comte d'Artois, soupçonné d'une criminelle audace; du maréchal de Broglie, qui avait osé dire : « Je réponds de Paris. » Sur les neuf heures, on crut remarquer en différents endroits des hommes à la contenance abattue, au visage consterné. Ils se parlaient entre eux à voix basse, mystérieusement. Plus de doute! l'heure des désastres allait sonner, d'autant que les rues se remplissaient de cavaliers , de fantassins , et que sous les trains d'artillerie le pavé frémissait. Ce fut alors, parmi la multitude, un ébranlement universel, et de toutes parts, à flots pressés, elle roula vers le Palais-Royal, déjà désigné comme le quartier général des révoltes futures.
Il n'avait pas, à cette époque, l'aspect que nous lui voyons aujourd'hui. Au milieu du jardin, le duc d'Orléans avait fait construire, vers 1788, une enceinte revêtue d'un treillage et que couronnait une terrasse , avec des fleurs et des eaux jaillissantes. On y arrivait des appartements du prince par une petite galerie à jour, et des parties basses du palais par un couloir souterrain, « dont on retrouve encore quelques traces. » Cette enceinte , qui de loin offrait l'image d'un vaste bosquet orné de fleurs, avait été d'abord destinée à servir de théâtre à des exercices d'équitation, et avait reçu le nom de cirque, puis elle s'était ouverte à des danses et à des concerts. A l'une des extrémités se trouvait un bassin, flanqué de quatre pavillons. Tout autour s'étendaient de riantes allées, qu'encadraient les galeries. Voilà dans quel frais et voluptueux séjour l'insurrection campa de préférence. Et cet étrange forum devint si redoutable aux ennemis de la Révolution, que l'un d'eux le peignit en ces termes : « C'est l'image de la Chimère, dont la tète est d'une belle prostituée, la langue d'un serpent, les mains d'une harpie ; dont les yeux lancent des flammes, dont le cœur est vide ou ne fermente que par de lascives pensées, dont la bouche distille tantôt le venin, tantôt des paroles héroïques. »
Ce fut donc là que se rendit, le 12 juillet 1789, tout le Paris de la Révolution. L'aftluence était telle, que beaucoup furent obligés de s'accrocher aux branches des arbres ; de s'y
TARIS SOULEVÉ
tenir suspendus. On ne faisait encore ([n'attendre; mais déjà montait vers le ciel ce mugissement des foules inquiètes, si semblable à celui de la mer.
Entre onze heures et midi, un messager, qui arrivait de Versailles, cria la terrible nouvelle. Tous y étaient préparés, et cependant elle venait jeter sur la situation de si funèbres lueurs, que le premier mouvement de la multitude fut celui d'une incrédubté furieuse. Le nouvelliste est saisi, traîné jusqu'au bassin du cirque; d courut risque d'y être précipité.
Mais bientôt des renseignements, détaillés, irrécusables, répandirent la conviction qu'on s'efforçait en vain de repousser.
Necker avait reçu la veille la lettre royale qui lui annonçait son renvoi et son exil. Il était à table en ce moment. Il lut ce message d'un air impassible, continua de s'entretenir librement avec ses convives, et, à la fin du dîner, prétextant un mal de tète, il pria Mme Necker de l'accompagner à un tour de promenade. Ils montèrent aussitôt en voiture, et