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PARIS GARDÉ PAR LE PEUPLE

du tocsin que leur envoyaient tous les échos de la ville , effrayés de ce cri aux armes! qui sortait de toutes les bouches, ils mandent à la hâte M. de Flesselles, prévôt des marchands,

et les échevins. Une foule innombrable se pressait autour de l'Hôtel de Ville : à l'aspect de M. de Flesselles, qui arrivait d'un air confiant, elle se répandit en acclamations. Elle ne se

doutait pas qu'on méditait alors contre elle des mesures décisives, et que c'était précisément pour donner à ces mesures un vernis de légalité qu'on avait mandé le prévôt des marchands. En effet, il ne fut pas plutôt entré dans la grande salle de l'Hôtel de Ville (pie L'assemblée des électeurs s'empressa de lui décerner la présidence. On arrêta ensuite, après une courte délibération, que les citoyens réunis à l'Hôtel de Ville se retireraient dans leurs districts respectifs ; qu'un Comité permanent serait nommé; que chaque district — ils étaient au nombre de soixante — serait appelé à fournir deux cents hommes pour la formation d'une milice parisienne; qu'au Comité permanent appartiendrait le droit de veiller à la sûreté publique, de pourvoir à l'organisation de la milice parisienne; que tout particulier muni d'un sabre, d'un fusil, d'un pistolet, d'une épée, serait tenu de les porter à son district; que les attroupements devaient cesser. Sans plus de retard, les membres du Comité permanent furent élus, mais parmi les écbevins et les électeurs seulement. L'usurpation était flagrante : un citoyen, nommé Grêlé, la dénonça fièrement, et pour l'aire tomber son opposition on l'adjoignit au comité à l'instant même.

Ainsi, la bourgeoisie se donnait une garde prétorienne de douze mille hommes. Au risque de subir la cour, on voulait désarmer le peuple !

Et pourtant, rien de plus admirable que la conduite de ce peuple, objet de tant de défiances. C'était son honneur qui gardait la ville. Tandis qu'au-dessus de lui on délibérait sur les moyens de le réduire à l'impuissance, il se distribuait spontanément en groupes protecteurs, mettant à empêcher qu'on ne déshonorât sa colère un soin vigilant, quelquefois cruel. Dans le jardin de l'abbaye de Montmartre, par exemple, des ouvriers pendirent à un arbre un de leurs compagnons qui avait volé une poule. D'autres amenèrent sur la place de Grève, pour l'y brûler, la voiture du prince de Lambesc ; mais sa malle et tous les effets qui y étaient contenus furent remis scrupuleusement à l'Hôtel de Ville. Voilà comment le peuple se vengeait des craintes dont on lui prodiguait l'outrage.

Ce fut une inspiration de générosité qui le conduisit à la prison de la Force. Dans cette Bastille de l'usure languissaient des malheureux dont plusieurs y avaient été jetés jeunes encore et y avaient vu leurs cheveux blanchir, coupables qu'ils étaient du crime de pauvreté.... Aussi l'émotion futelle profonde quand ils traversèrent Paris, se tenant par la main, pleurant de joie et bénissant leurs libérateurs. Or, ce même peuple qui rendait à la Liberté les prisonniers de la Force, il aidait à réprimer la révolte de ceux du Ghâtelet, afin de bien montrer qu'il protégeait le malheur, non le vol ou l'assassinat.

Toutefois, des scènes d'une violence déplorable, bien que facile à concevoir, eurent lieu au couvent des lazaristes. On avait dit que ce couvent renfermait d'énormes amas de grains, et c'était là une dénonciation redoutable dans un moment où Paris souffrait si cruellement de la famine. Le bruit était l'onde, mais ce qu'on ignorait, c'est, que. les lazaristes faisaient d'abondantes aumônes. Leur maison fut assaillie, et la fureur populaire s'y déploya; emportement désintéressé d'ailleurs; car de l'argent, offert aux assaillants, fut repoussé avec mépris, et cinquante-deux voilures chargées de farines furent fidèlemenl conduites à la halle par des hommes qui manquaient de pain.

Cependant; Paris semblait en proie à une sorte d'ivresse sacrée. Des gens qui ne se connaissaient point s'abordaient impétueusement pour se communiquer l'ardeur d'un fraternel

délire. Partout on distribuait des cocardes vertes ; les femmes en jetaient aux passants, de chaque croisée; et si quelqu'un demandait pourquoi on adoptait le vert, couleur du comte d'Artois, des voix répondaient : « C'est la couleur de l'espérance. » On obligeait les femmes à donner leurs rubans, dont on ornait les fusils. Des chefs de bandes faisaient battre le rappel ou, faute dft tambours, rassemblaient leur robuste armée au bruit des sonnettes. Le Garde-Meuble ayant été envahi et les armes qu'il contenait enlevées, casques, lances et boucliers brillèrent portés, comme au temps de la Ligue, par des guerriers en haillons. Enfin, tels furent les effets, souvent bizarres, de ce glorieux désordre que, dans les églises où se tenaient les assemblées, des comédiens aimés de la foule parurent en chaire et-e'y firent applaudir en qualité de tribuns.

Du reste, rien qui ne fût donné au patriotisme, à l'enthousiasme des idées nouvelles. Des alarmistes allaient, il est vrai, disant : a Le palais Bourbon est en feu ; on va brûler Bagatelle, au bois de Boulogne. » Nouvelles que semaient' des bouches perfides! car pas un fait ne vint les confirmer, et ce fut sur une fausse alerte que la comtesse de Brionne, après avoir fait démeubler son hôtel par des gens déguisés, s'enfuit elle-même dans une voiture de place. Encore une fois, l'honneur du peuple gardait la ville.

Mais c'est ce que refusa de comprendre la municipalité bourgeoise, impatiente qu'elle était de congédier tant de généreuses ardeurs. Sans se demander si, à l'égard du peuple, leurs appréhensions n'étaient pas une calomnie et si la prudence, quand elle est. une injustice, n'est pas un danger, les électeurs, réunis à l'Hôtel de Ville, en Comité permanent, prirent un arrêté définitif, portant :

Que le fonds de la milice parisienne serait élevé de douze à quarante-huit mille hommes;

Que les soixante districts, réduits en seize quartiers, formeraient seize légions;

Que chaque membre composant la milice parisienne porterait la cocarde rouge et bleue;

Que tout homme qui serait trouvé avec cet le cocarde sans avoir été enregistré dans l'un des districts, serait remis a la

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