‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 69 sur 156 · LABBE GREGOIRE · texte numérisé non relu

LABBE GREGOIRE

minuit, on commença de sonner le tocsin à l'Hôtel de Ville, à Notre-Dame, dans toutes les paroisses; chacun se barricada chez soi; et, cette nuit-là, le sommeil ne descendit que sur les yeux des enfants.

A Versailles, la journée du 12 juillet s'était écoulée dans une silencieuse inquiétude. Les communications avec la capitale ayant été interrompues, ni les courriers de la poste ni les gens à pied n'avaient pu franchir les barrières, ce qui fit dire à Mirabeau, s'adrcssant à Louis XVI : a Roi infortuné au sein d'un peuple qui vous chérit, n'oubliez jamais ce jour d'angoisses. C'est ainsi que vivent les tyrans. » Les députés ùent réunis de bonne heure; mais, ne se trouvant pas en

nombre, l'Assemblée nationale avait ajourné au lendemain ses résolutions , en répétant le fameux vers d'Horace : Si fractus illabaiur orbis , que rappela en cette occasion l'abbé Grégoire.

L'abbé Grégoire commençait alors à fixer sur lui les regards. C'était un homme en qui se combinaient harmonieusement deux natures tout à fait diverses. Aussi fier de -sa raison qu'un philosophe, aussi simple de cœur que le plus immble des pasteurs de village, il avait pris de la lecture des auteurs profanes le mépris des préjugés , de celle de l'Évangile, l'amour des pauvres. Janséniste, il l'était, mais sans qu'il fût aisé de savoir s'il tenait davantage de Fénelon ou de

Saint -Cyran. De là vient que ce prêtre si rude aux puissances terrestres, et qui eut souvent des inspirations dignes de l'inflexible génie d'Antoine Arnauld, consacra néanmoins sa vie à la défense des juifs , des nègres , des prolétaires , de tous les damnés d'ici-bas. Il portait, du reste, en sa personne les signes visibles de ces contrastes intérieurs. Car il avait à la fois un front sévère et des manières insinuantes, l'œil hardi et le sourire plein de douceur.

Le 13 juillet, à neuf heures du matin, l'Assemblée nationale entrait en séance. Les événements de Paris n'étaient pas encore connus; mais on avait appris que MM. de La Luzerne, de Saint-Priest, de Montmorin, venaient de recevoir l'ordre de quitter la cour , et que les nouveaux ministres étaient le baron de Dreteuil, le maréchal de Broglie, MM. de La Galaizière, de La Porte, Foulon. Des noms semblables en disaient assez sur les desseins de la cour : la consternation fut générale. Mounier ayant proposé qu'une députation fût envoyée au roi pour lui demander le rappel des ministres et lui déclarer que la patrie ne pouvait avoir aucune confiance dans leurs successeurs, Lally-Tollendal se leva et, avec l'accent de la tristesse :

« Reportons-nous, dit-il, à l'époque du mois d'août dernier. Les lois étaient renversées ; vingt-cinq millions d'hométaient sans juges et sans justice, le trésor public sans ressources;... le peuple n'avait d'autre espérance que les Etals généraux; la lamine se montrait de loin. La vérité a frappé l'oreille du roi; son cœur a gémi des calamités publiques , et il a rappelé le fidèle ministre qui , dans des temps plus heureux, lui avait donné des.preuves de son dévouement. La justice reprend aussitôt son cours ; le trésor public' se remplit, le mot infâme de banqueroute n'est plus prononcé, les prisons sont ouvertes et rendent les malheureux qu'elles renfermaient.... Les États généraux ont été annoncés; et personne n'en a plus douté lorsqu'un ministre vertueux en garantissait la tenue , et le nom du roi a reçu mille bénédictions. La famine a été annoncée; mais bientôt les mers ont été couvertes de vaisseaux, les deux mondes mis à contribution pour notre subsistance, plus de quatorze cent mille quintaux de farine et de grains importés parmi nous; et les alarmes paternelles du roi, guidé par son ministre, ont triomphé. Enfin, malgré les obstacles, les intrigues, les États généraux se sont ouverts.... Les États généraux se sont ouverts! Que de choses dans ces mots!... Chaque jour a vu éclore des réunions, des principes de constitution. Nous avons marché en avant; la France a respiré. Et c'est dans cet instant que des conseils pervers enlèvent au roi un serviteur fidèle, à la nation un ministre vertueux! Ce n'est pas assez : on nous enlève trois autres ministres dont les vertus méritent notre estime. Ce n'est pas assez encore : M. Necker est exilé, banni, 'réduit à fuir comme un coupable. Mais qui donc a pu se rendre son accusateur? Sont-ce les parlements, qu'il a rappelés <• les peuples, qu'il a nourris ; les créanciers, qu'il a payés? Au défaut des accusateurs, je cherche les calomniateurs.... Je l'ai entendu appeler factieux : sa retraite a-t-elle été celle d'un factieux?... Il s'est dérobé à la douleur publique. On a passé toute la nuit dans les alarmes, à le chercher. Il a mieux aimé se priver de toute consolation que d'occasionner des troubles par sa retraite , et son dernier sentiment a été pour le bonheur de la France. Si ce ne sont pas là les caractères sacrés de la vertu, il est impossible de croire à la vertu. »

Ces paroles sont accueillies par des applaudissements méfiés de larmes. Au milieu de l'émotion universelle, le comte dé Yiiifii, député de la noblesse, demande qu'on renouvelle en commun le serment du Jeu de paume. « Les serments

sont éternels, répond M. de Clermont-Tonnerre ; il est inutile de les renouveler. La constitution sera, ou nous ne serons plus. » Cependant que rencontrerait-on au bout de la carrière ardente où l'on se sentait entraîné? que ferait le peuple? Les mots établissement d'une milice bourgeoise ayant été prononcés , M. de Saint-Fargeau s'écria : « Lorsque personne ne représente le peuple, il se représente lui-même. » En ce moment, un courrier du commandant de Paris est introduit et remet au président la lettre suivante : « La foule est im mense au Palais -Royal.... les barrières du côté du nord ont été saccagées; celle du Trône est en feu. Chacun prend la

cocarde verte Ils disent qu'ils vont ouvrir les prisons. Ils

ont été mal instruits à Versailles : on veut punir les bandits et les garder dans les prisons. » Ces nouvelles , leur laconisme sinistre, le désordre même de la rédaction remplissent d'effroi l'Assemblée. Elle reste quelque temps muette d'horreur; mais peu à peu l'énergie des âmes se réveillant, une députation est envoyée au roi.

• Un grand mouvement régnait au château, mouvement de joie et d'orgueil, non de terreur. Le soulèvement de Paris ne s'y peignait à l'imagination des courtisans que cous les couleurs d'un emportement de populace dont il serait facile d'avoir raison. Le baron de Breteuil, « qui avait un gros son de voix et qui marchait à grand bruit en frappant du pied . comme s'il eût voulu faire sortir de terre une armée , » n'avait jamais déployé une confiance plus présomptueuse. Louis XVI y fut trompé. Il reçut la députation en homme qui se croyait le maître, il répondit : « Je vous ai déjà fait connaître mes intentions sur les mesures que les désordres de Paris m'ont forcé de prendre ; c'est à moi seul de juger de leur nécessité , et je ne puis à cet égard apporter aucun changement. »

Ce fut alors qu'indignée, mais calme néanmoins , et s'élevant à la majesté du sénat romain menacé par le voisinage d'un camp ennemi, l'Assemblée nationale prit ce célèbre arrêté :

« L'Assemblée, interprète de la nation, déclare que M. Necker, ainsi que les autres ministres qui viennent d'être éloignés, emportent avec eux son'estime et ses regrets;

« Déclare qu'effrayée des suites funestes que peut entraîner la réponse du roi, elle ne cessera d'insister sur l'éloignemenl des troupes extraordinairement rassemblées près de Paris et de Versailles, et sur l'établissement des gardes bourgeoises ;

« Déclare de nouveau qu'il ne peut exister d'intermédiaire entre le roi et l'Assemblée nationale ;

« Déclare que les ministres et les agents civils et militaires de l'autorité sont responsables de toute entreprise contraire aux droits de la nation et aux décrets de celte Assemblée;

« Déclare que les ministres et les conseils actuels de Sa Majesté, de quelque rang et état qu'ils puissent être ou quelques fonctions qu'ils puissent avoir, sont personnellement responsables des malheurs présents et de tous ceux qui peuvent suivie ;

a Déclare que la dette publique ayant été mise sous la garde de la loyauté française, et la nation ne refusant pas d'en payer les intérêts, nul pouvoir n'a le droit de prononcer l'infâme mot de banqueroute, nul pouvoir n'a le droit de manquer à la foi publique. »

Pendant qu'à Versailles les représentants de 'la bourgeoisie résistaient si uni dément à la cour, à Paris ils se mettaient en défense contre le peuple , calomnié par leurs soupçons.

Dans la matinée du 13, plusieurs électeurs s'étaient rendus à l'Hôtel de Ville dès huit heures du matin, et pour en impo-

PARIS S'OULHVE

sci à la multitude, qui déjà remplissait bs salles, ils avaient I Former relie milice et, par elle, peser sur le peuple, devin! mensongèrement annonce l'existence d'une milice bourgeoise. | la grande préoccupation des électeurs. Effrayés de ce bruit

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