‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 72 sur 156 · FLESSELLES · texte numérisé non relu

FLESSELLES

vers la place de Grève, devenue, suivant le mot d'un contemporain, l'un des plus riches, mais le plus turbulent et le moins accessible des entrepôts de l'Europe.

Les faubourgs voulaient être armés; et leur impatience était si fougueuse (pie cinquante mille piques furent fabri-

quées en trente- six heures. Mais les piques ne suffisaient pas, on brûlait d'avoir des fusils. Alors commencèrent, de la part du prévôt des marchands Flesselles, des manœuvres dont il faut dire le secret.

Dans un ouvrage où ont été publiées, à l'abri de certaines

formes mystérieuses . plusieurs lettres d'un grand intérêt . attribuées à divers personnages marquants de la Révolution, on lit :

Lettre du baron de Nesba (Besenval) à madarr.e Julius (Jules de Polignac).

Juillet 1789.

« Madavp.

« Aucune combinaison humaine ne résistera au torrent; il a donc été impossible d'arrêter l'explosion.... Ce n'es! pas, à proprement parler, le peuple que nous avons à redouter, mais ceux qui, sortis de, cette classe, ont assez d'influi sur lui pour l'irriter.... Il faudrait qu'Irla (la reine se rapprochât de la duchesse d'Apius (d'Orléans). Elle a peu d'empire sur l'esprit de son époux, mais elle peut empêcher que ses enfants ne suivent la pente que leur gouverneur femelle .Mme de Genlis) vent leur faire prendre; et si l'on parvenait à les détacher de leur père, il aurait moins de crédit aux yeux de ceux qui fondent leurs espérances sur des héritiers. Il n'y a que Mme Deliade (Adélaïde) qui puisse opérer cette réunion. Notre position est critique; le Lorrain (le prince de Lambesc) nous a fait bien du mal par sa pétulance. Il faut que les nouveaux ministres gagnent du temps: rien n'est perdu si nous parvenons à endormir cette effervescence.... Surtout, flattez les nouveaux magistrats; ils sont hommes et doivent, être ambitieux : rien ne doit résister à Irla.... Il ne faut rien épargner pour organiser la garde prétendue nationale à notre manière. Surtout, que les commandants soient dévoués à Torve Tesmas (Sa Majesté), tout pourra se réparer. ■»

Plus loin, nous citerons en son lieu un autre passage de cette lettre où il est question de papiers importants dont Flesselles était dépositaire. Ce qui est certain, c'est que le prévôt des marchands avait reçu l'ordre de temporiser, d'amuser la foule. Son caractère, d'ailleurs, se prêtait fort bien à un pareil rôle. Homme de plaisir, il avait puisé dans la vie des salons un profond dédain pour la multitude ; il crut, comme Besenval, que l'essentiel était d'endormir l'agitation; (jue le peuple ne tarderait pas à succomber à la fatigue de son propre héroïsme. Aussi, tandis que les nouveaux oligar-

ques de L'Hôtel de Ville se montraient effrayés parce qu'ils étaient sincères, lui, calme, souriant, il se jouait des emportements de la Grève avec une froide insolence , et c'est à peine s'il cherchait à voiler ce que sa sérénité avait de raUleur. Il promit que des ■•unies seraient apportées de la manufacture de Charleville : et lorsque des caisses arrivèrent, étiquetées artillerie, on n'y trouva, en les ouvrant, que du vieux linge. Il envoya les députés du district des Mathurins prendre des fusils au couvent des chartreux; et les députés n'en rapportèrent qu'un certificat ainsi conçu : <> Je soussigné, prieur de la Charireuse, certifie qu'il n'y a chez nous aucune arme à feu ni armes blanches, et qu'il n'y en a jamais eu. »

Evidemmcnt.Flesselles trompait le peuple : le mot trahison fut prononcé; il alla retentir d'échos en échos jusqu'au fond des faubourgs, et la foule accourut, innombrable, indignée. On savait que des barils de poudre avaient été introduits à l'Hôtel de Ville, qu'ils étaient déposés dans le bureau des payeurs de rentes : on s'y précipite au sein d'une affreuse confusion, plusieurs tenant des pistolets, comme si pour faire sauter tout un quartier il n'eût pas suffi d'une étincelle! Un coup.de fusil fut tiré sur les barils; la distribution commença. Or, celui qui présidait à cette distribution formidable, c'était un prêtre. Représentant de la religion devant la patrie, il déploya, pendant quatorze ou quinze heures, un invincible courage et une obstination de prudence, plus héroïque en de tels moments que le courage même. Son nom vaut qu'on le conserve. Il s'appelait Lefebvre.

La nuit vint. Accablé de fatigue, le prévôt des marchands se fit faire un lit dans l'Hôtel de Ville, où il dormit alors son dernier sommeil. Que se passerait-il le lendemain? Des hommes terribles avaient été aperçus rôdant autour de la Bastille, qu'ils menaçaient du geste. Toutes les maisons furent illuminées: on y voyait comme en plein jour. La plupart veillaient , les uns pour empêcher les surprises , les autres pour forger des instruments de mort. Des bandes de gens armés se glissaient bien au détour des rues, mais ainsi que des groupes silencieux de fantômes, et l'on n'entendait par la ville que le pas des patrouilles bourgeoises ou les coups retentissants des marteaux sur les enclumes.

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