‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 73 sur 156 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

PRISE DE LA BASTILLE

ï'i®'' ^~~>r^ A bastille s'élevait à l'extrémité de la

><S"T rue Saint- Antoine et du boulevard.

Forteresse, prison, tombeau, elle se composait de huit grosses tours que liaient entre elles d'épais massifs de maçonnerie et qu'un large fossé entourait. Elle avait été commencée en 1369, sous Charles V. Or, par un destin semblable à celui d'Enguerrand de Marigny, qui, inventeur des fourches patibulaires de Montfaucon, les illustra de son cadavre, Hugues Aubriot, fondateur de la Bastille, fut des premiers à y gémir. L'aspect de ces lieux était effroyable, et le génie du mal semblait s'être épuisé à en défendre l'approche. La cour du Gouvernement, ainsi nommée parce que le gouverneur y avait son hôtel , se trou-

vait située en dehors de la forteresse, en dehors du fossé principal; et cependant, même pour arriver jusqu'à cette cour extérieure, il fallait percer deux lignes de sentinelles, traverser deux corps de garde, passer un pont-levis De la cour du Gouvernement, une longue avenue conduisait au fossé de la Bastille. Là, un second pont-levis; derrière, un troisième corps de garde; puis, une forte bar rière à claire-voie, formée de poutrelles revêtues de fer. Alors apparaissait la cour intérieure, celle où plongeaient les tours, celle où l'on étouffait entre de hautes murailles. La nudité et le silence en étaient horribles. Seulement, l'horloge de la prison y comptait lentement les heures sur un cadran qu'ornaient deux ligures enchaînées. C'était dans cette morne enceinte que descendait, toujours seul, le prisonnier auquel on avait permis d'y venir durant quelques instants conlenqiler la course des nuages ou un coin de l'azur.

On raconte que Caligula disait à ses bourreaux,: « Frappez de manière à ce qu'on se seule mourir: » on se sentait mourir à la Dastille. Un soupirail, pratiqué dans des murs de dix ou douze pieds d'épaisseur et fermé par trois grilles à barreaux croisés, ne transmettait à la plupart des chambres que ce qu'il faut de lumière pour qu'on en regrette l'absence. Il y avait des réduits à cages de fer rappelant le château du Plessis-lez-Tours et les tortures du cardinal de La Balue. Mais rien de comparable aux cachots du bas, affreux repaires de crapauds, de rats monstrueux, d'araignées. De ces cachots, dont l'ameublement consistait en une énorme pierre recouverte d'un peu de paille et qui étaient enfoncés de dix-neuf pieds au dessous du niveau de la cour, plusieurs n'avaient d'autre ouverture qu'une barbacane donnant sur le fossé où se dégorgeait le grand égout de la rue Saint-Antoine. De sorte qu'on y respirait un air empesté, en compagnie d'animaux hideux, au sein des ténèbres.

Là fut livré aux tourmenteurs ce Mazers de Latude, qui expia pendant trente-cinq ans de captivité le crime d'avoir, dans l'âge des étourderies , dénoncé à Mme de Pompadour un complot imaginaire. Qui ne connaît la merveilleuse histoire de ce prisonnier? Toute l'Europe a su comment , après une première évasion dont trop de confiance lui enleva le fruit, il parvint à construire avec îles chemises et des mouchoirs effilés une échelle de cent quatre-vingts pieds de long; comment, suivi de son compagnon d'Alègre, il descendit du haut des tours, au plus épais de la nuit; comment il perça, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture et les sentinelles à quatre toises de lui, la muraille qui séparait le fossé de la Bastille du fossé de la porte Saint-Antoine; comment enfin, poursuivi au delà des frontières, ressaisi à Amsterdam, il perdit sa liberté', reconquise à force d'audace, de persévérance, de génie. Ramené à la Bastille, il fut réduit à passer le rigoureux hiver de 1757, les fers aux pieds, les fers aux mains , couché sur la paille. Pendant qu'il dormait . deux meurtrières de deux pouces et demi de large lui souillaient au visage un vent glacé qui lui ôta presque entièrement la vue; le froid lui coupa la lèvre supérieure; ses dents, demeurées à découvert, se fendirent; la racine des poils de sa barbe fut brûlée; il devint tout chauve.

Mais qu'étaient -ce que ces souffrances physiques des captifs auprès de leurs douleurs morales, de celte agonie sans limite assignée, sans mesure connue, dont rien ne venait rompre l'écrasante uniformité? Car, le pont-levis de la cour intérieure une fois franchi, c'en était fait du prisonnier. Enveloppé dans les ombres les plus sinistres du mystère, condamné à une ignorance absolue, formidable, et du délit qui lui était imputé et du genre de supplice qui l'attendait, il avait cessé d'appartenir à la terre. Plus d'amis, plus de famille, plus de patrie, plus d'amour. Pour lui désormais tout l'univers allait être dans les porte-clés farouches qui lui apporteraient ses aliments ou dans les infortunés dont il devinerait la présence au fracas des portes roulant sur leurs gonds, au grincemenj des verrous prolongé par le vide sonore des tours. Ce qui n'avait pas d'écho, c'était le bruit des supplications; ce qui ne perçait pas l'épaisseur des voûtes, c'était le son des paroles amies! Il arriva que des enfants portèrent le deuil de leur père sans se douter qu'ils vivaient au-dessus de lui.

>re si, par un coup de désespoir, on avait pu se faire à soi-même son destin! Mais non : une prévoyance barbare refusait au prisonnier tout moyen de suicide. « On ne laisse à un prisonnier, dit Linguet, ni ciseaux, ni couteaux, ni rasoirs. Quand on lui sert les aliments, que ses larmes arro-

sent, il faut que le porte-clés lui coupe chaque fois les morceaux. » Mourir de faim, cela même ne se pouvait pas. Latude étant resté cent trente trois heures sans manger ni boire, ses bourreaux lui ouvrirent la bouche avec des clés et lui firent par violence avaler de la nourriture: la vie de chaque victime était probablement considérée comme la propriété des persécuteurs, comme leur proie inviolable. Ainsi donc, à moins d'un caprice de clémence, il fallait vivre à se ronger le cœur. Malheureux ! ils étaient si complètement retranchés du nombre des humains, ([ne. souvent, l'opprimé continuait de crier miséricorde quand l'oppresseur se trouvait déjà enterré depuis longtemps. Il y en eut qui, fous de douleur, écumant de rage, finirent par laisser leur poussière à la Bastille, quoiqu'il ne leur restât plus d'ennemi, et uniquement parce qu'ils avaient été oubliés.... Que faisait-on des trépassés? De quelle manière, selon la belle expression de Linguet, « se vengeaiton sur le corps de la fuite de l'âme? » Ce qui est certain. c'est que le corps n'était pas rendu aux parents. Il y avait une Bastille, même pour les morts : c'était Saint-Paul, et l'on avait soin de n'inscrire sur le registre mortuaire que les initiales des noms, afin de condamner les victimes à un oubli plus noir encore que celui du tombeau.

Toutefois, parmi les habitants de la Bastille on en comptait qui, non-seulement n'avaient pas été étouffés par elle, mais lui avaient communiqué, au contraire, un grand éclat historique. Aux visiteurs favorisés qui allaient chercher danï cette forteresse maudite des sujets de méditation, des souvenirs, 'on pouvait montrer la plate forme réservée aux promenades mélancoliques du cardinal de Rohan ; le cachot où, . pour étouffer les hurlements du comte de Lally. Pasquier lui fit mettre un bâillon à la bouche; la porte par laquelle, après trois ans d'une captivité cruelle. La Bourdonnaie sortit réhabilité, mais inconsolable et mourant. Une des tours avait fait expier au maréchal de Bassompierre la peur qu'il causait à Richelieu. Une autre tour avait reçu l'homme au masque de fer, enseveli l'épouvantable secret de sa destinée. Les portes d'une troisième s'étaient fermées sur Leprévost de Beaumont, coupable d'avoir connu le pacte sacrilège qui affamait le peuple. Au fond de l'arrière-cour, désignée sous le nom caractéristique de cour du Puils. le maréchal île Biron avait eu la tête tranchée, et les crocs qui fixèrent au mur son échafaud se voyaient encore.

Biron, Bassompierre, Lally, Rohan, de pareils noms disent assez ce qu'avait de menaçant pour la noblesse l'existence de la Bastille. Aussi les cahiers des nobles demandaient-ils qu'elle fût détruite. La vérité est que, réservée spécialement aux hommes de cour, à ceux qui les approchaient, ou aux gens de lettres, la Bastille, était une prison aristocratique. Souvent, lorsqu'on en- était sorti, on se vantail d'y avoir été. Les pauvres n'y entraient pas : on les envoyait souffrir à Bicètre.

Chose éternellement digne de respect, d'admiration, de reconnaissance! au mois de juillet 1789, le peuple manque de pain, et que demande-t-il? des armes. Il peut, courir à Bicètre, et quelle forteresse parle-t-il de renverser? la Bastille. C'est qu'il est dans la vie des grands peuples, comme dans Celle des grands hommes, des moments d'inspiration souveraine. Ces rudes artisans, ces hôtes incultes des faubourgs, un instinct d'essence divine les avertit qu'à eux aussi appartenait la gloire des emporle.-ienls chevaleresques; que le premier des privilèges à anéantir c'était celui qui se montrait associé' à des torturer, et que la liberté devait s'annoncer par un acte conforme à son génie, c'est-à-dire par un bienfait accordé à ses ennemis. Oui, des plébéiens mettant au nom-

PRISE DE LA BASTILLE

bre de leurs préoccupations les plus ardentes la destruction d'une prison patricienne, voilà ce qui n'a pas été assez remarqué et ce qui entoure d'une immortelle splendeur les premiers coups que la Révolution vint frapper.

Le 14 juillet, à la pointe du jour, un inconnu se présentait à Besenval. « Monsieur Le baron, lui dit-il d'une voix brève, aujourd'hui les barrières seront brûlées.... N'essayez pas de l'empêcher. Vous sacrifieriez des hommes sans éteindre un (lambeau. » Cet inconnu avait un noble visage, le regard plein de l'eu, le geste de l'audace. Besenval fut troublé, balbutia une réponse qui ne resta pas dans sa mémoire. L'é-

tranger disparut. Que faire? Besenval semblait atteint de paralysie. Il avait l'ail construire depuis peu une salle de bains Charmante, devenue une (les curiosités de la capitale; et ceux

de son parti le soupçonnèrenl d'avoir trop va dans la révolte de Paris le pillage possible de sa maison.

Or, d'un bout à l'autre de Paris on se préparait au combat. « A la Bastille!.» était le mot^ d'ordre. Personne qui n'eût à son chapeau la cocarde rouge et bleue. De Saint Denis s'étaient échappés une foule de soldats qui, se mêlant aux groupes, distribuaient des cartouches ou enseignaient aux citoyens le maniement du fusil. On regarda passer avec in-

VUE DE LA BASTILLE

différence des voitures chargées de farine; mais, à la nouvelle qu'un bateau chargé de poudre avait été pris la veille, les rues retentirent d'acclamations passionnées. Du haut des fenêtres, les femmes applaudissaient aux gens armés.

Tous ne l'étaient pas encore : tous brûlaient de l'être. Dès deux heures du matin, l'abbé Lefebvre ayant fait fermer, à l'Hùlei de Ville, la première porte du magasin des poudres, une multitude impatiente était venue la briser à coups de hache, et le prêtre intrépide avait senti ses cheveux effleurés par une balle. Ce qui restait de poudre fut distribué en cornets, mais les ressources ne répondaient ni au nombre des arrivants ni à leur belliqueuse avidité, que rendaient plus farouche les

fausses nouvelles, à chaque instant répandues : « Royal-Allemand s'est mis en bataille à la barrière du Trône. — Royal- Cravate massacre tout au faubourg Saint-Antoine. — La rue de Gharonne est pleine de sang. — Les régiments de Saint- Denis s'avancent; ils ont gagné la Chapelle. >> Les messagers de malheur étaient en général des hommes bien mis. On en remarqua un qui portait un habit bleu orné de brandebourgs en or; il était couvert de poussière, inondé de sueur, et paraissait avoir fait une longue route. Le Comité de l'Hôtel de Ville ayant envoyé l'ordre aux districts de sonner l'alarme, les rues furent dépavées, des barricades construites, des fossés creusés : Paris fut un camp.

Une masse énorme de peuple s'était portée à l'Hôtel des

Invalides, cherchant des fusils. Le gouverneur, M. de Sombreuil. paraît à la grille; il demande qu'ûll respecte en lui les droit- de la fidélité, la conscience du soldai. Un courrier vient d'être envoyé ;ï Versailles: ne peul on attendre son retour? Les assaillants y consentaient, lorsqu'une voix s'élève : ■■ On nous demande du temps pour nous foire perdre le nôtre. • A ce cri, tout s'ébranle. On saute dans les fossés, on désarme les sentinelles ; les paroissiens de Saini-Eiienne du Mont entrent à La suite de leur curé, devenu chef de bande; le procureur de la ville. Ethis de Gorny, donne lui même les chevaux de sa voiture peur traîner un canon; le caveau où se cachaie it les armes et envahi. Mais voilà qu'un bruit de gémissements et d'imprécations se l'ait entendre. Sur l'escalier, le flot était si considérable, si impétueux, que ceux qui, après s'être armés, remontaient, avaient été violemment renversés jusqu'au f'or.d du caveau . où ils périssaient étouffés. Une épouvantable catastrophe était imminente; car la foule s'amoncelait, entraînée par son propre poids. Alors des hommes robustes qui, descendus les premiers, restaient encore debout dans le caveau se serrent l'un contre l'autre et forcent la multitude non armée à remonter en lui présentant la baïonnette au visage. En ce désordre extrême, les flambeaux dont on s'était muni pour se guider sons les voûtes s'éteignirent, les cris redoublèrent, il fallut se battre au sein des Ténèbres, et le souterrain garda quelques-uns de ceux qui l'avaient affronte''. Quant aux personnes qui n'étaient qu'évanouies, on les transporta près du dôme, on les déposa sur le gazon, puis chacun se hâta vers la Bastille.

II y avait à cette ép ique, rue des Boucheries du faubourg Saint-Germain, un restaurateur nommé Duval, chez lequel les principaux agitateurs du Palais-Royal prenaient leur repas. Tout à coup, la porte de la salle où étaient dressées les tables s'ouvranl avec fracas, un jeune homme se présente. Il avait le Iront ruisselant, le chapeau martialemeni posé sur l'oreille, les vêlements en lambeaux. C'était Camille Desmoulins qui revenait des Invalides. Il frappe la terre de son fusil en s'écriant : « Nous sommes libres, » fait un rapide récit de ce qu'il vient de voir; et tous ils courent à leurs amis du Balais-Royal pour les pousse]- contre la Bastille.

Le gouverneur de cette forteresse travaillait déjà depuis ieurs jours à des prép e défense. Il avait iàit mon-

ter des voitures de pavés an liant des tours et construire despinces propri tre les cheminées, dont les décombres

devaie il écraser les assiégeants. Il lit tailler d'un pied et demi les embrasures, pratiquer des meurtrières, fermer une fenêtre par des madriers de chêne assemblés à rainures et languettes, tirer du magasin d'armes douze de ces fusils de nmpait qu'on appelait amuseltes du comte de Saxe. Quinze pièces de canon bordant les tours, trois pièces de campagne pla :ées dans la cour intérieure, vis-à vis la porte d'entrée, quatre cents biscaïens, quatorze coffrets de boulets sabotés. trois mille cartouches, tel était le matériel de la défense. Il est vrai que la garnison n'était approvisionnée ni de vivres, ni d'eau; mais, que le peuple triomphal ou non, le siège, bien évidemment, ne pouvait être de longue durée. Il est vrai encore que la garnison n'était que de cent quatorze hommes, dont trente -deux Suisses du régiment de Salis- Sam ade et quatre-vingt-deux Invalides; mais Forte comme elle l'était, la Bastille n'avait pas besoin d'un plus grand nombre de défenseurs.

Pour arriver jusqu'au premier pont levis, dont nous avons parlé plus haut, et qu'on nommait le pont-levis de l'avancé, il fallait suivre un chemin tournant bordé à droite par des

mes. à gauche par une rangée de boutiques. Or, ces boutiques étant situées de manière à servir de chemin couvert aux assiégeants, de Lauuey avait intérêt à les détruire, afin de dégager les approches : il n'en fit rien, parce qu'il tirait un fort revenu de la location. Les écrivains de son propre par.ti l'ont aussi accusé de n'avoir pas voulu qu'on pointât le canon du côté de l'Arsenal, de peur qu'une petite maison qu'il avait de ce côté-là, et qu'il affectionnait, ne fût endommagée.

dépendant, les alarmes du Comité bourgeois de l'Hôtel de Ville se partageaient entre la Bastille et. le peuple. Souffrir que le quartier Saint-Antoine restai sous la menace des canons, c'était impossible! et, d'antre part , on tremblait de voir le peuple victorieux : car alors il pouvait devenir le maître. Ainsi combattu en lui-même, le Comité permanent mit à empêcher la lut le autant d'ardeur que le peuple à la provoquer. Bidon, officier de l'arquebuse ; Billefod, sergent-major d'artillerie, et Chaton, ancien sergent des -aides françaises, furent donc envoyés par l'Hôtel de Ville au gouverneur de la forteresse, avec mission de lui due : « Retirez vos canons; donnez votre paroi" que vous ne commettiez aucune hostilité, et. à notre tour, nous assurons que le peuple du faubourg Saint-Antoine et des enviçons ne se portera contre la place à aucune entreprise funeste. » Cétail disposer bien légèrement de l'indignation populaire: mais, dans son impatience d'intervenir, le Comité permanent ne calculait pas les obstacles.

La Pastille n'étail pas encore serrée de près, quand Belon, Billefod et Chaton y arrivèrent. Aussi, furent ils reçus, nonseulement sans difficulté, mais avi isie. De Launey montrait beaucoup de sérénité. « Quoiqu'on ait incendié les barrières, dit il, j'espère bien qu'on ne viendra pas brûler mes ponts. » Il allait se mettre à table, il y lit asseoir les députés de l'Hôtel de Ville, les entretint familièrement, et donna devant eux l'ordre de retirer les canons, ce qui fut aussitôt exécuté.

Au moment où les envoyés du I. :, minent se reti-

raient, un avocat au parlement de Paris vint se présenter au pont-levis de l'avancé. Deux bourgeois armés. Toulouse et Bourlier, l'escortaient, et il demandait le gouverneur, au nom du district Saint-Louis de la Culture. C'était ce même Thuriol de La Rosière qui. plus tard, président de h Convention, devait étouffer, au bruit de sa sonnette, la voix des vaincus de thermidor, et s'attirer cette terrible apostrophe de leur chef : « \'nf dernière fois, je te demande la parole, président des assassins! »

Bien ([ue la Bastille commençât à être investie de toutes parts, Thuriot n'eut d'abord ni un refus à subir ni une hésitation à combattre. Il frappe, il entre. Conduit au gouverneur : « Monsieur, lui dit-il, je viens, au nom de la nation, vous représenter que les canons braqués sur les tours répandent l'alarme dans tout Paris. Je vous supplie de les faire descendre. — Ces pièces ont été de tout temps sur les tours, répondit de Launey: je ne puis les faire descendre qu'en vertu d'un ordre du roi. Instruit des alarmes qu'elles causent, je les ai fait retirer et sortir des embrasures. » Thuriot demande à être introduit dans la COUT intérieure. De Launey refuse ; mais, sur la prière du major de Losme, il se décide enfin à faire lever le second pont-levis et ouvrir la grille de 1er. La cour intérieure avait un aspect menaçant : les défenseurs de la Bastille attendaient sous les armes, et trois canons étaient prêts à balayer l'avenue. Sans se troubler, Thuriot somma la garnison de se rendre. Elle se contenta de jurer qu'elle ne ferait feu que si elle se voyait atta -

PRISE DE LA BASTILLK

(juée : serment que le gouverneur avait provoqué et qu'il prêta lui-même. Thuriot exige alors qu'on lui montre la position des canons sur les tours. Nouvelles hésitations de de Launey, nouvelles instances de la part de ses officiers; on monte. Les canons étaient effectivement retirés d'environ quatre pieds des embrasures, mais toujours en direction et masqués. Quand on fut parvenu au sommet de la tour nommée de La Bazinière, une de celles qui regardaient l'Arsenal, un spectacle b' offrit , inattendu, formidable. Tout le faubourg Saint-Antoine s'était ébranlé; il roulait vers la Bastille. De Launey pâlit, et, saisissant Thuriot par le bras :

o Que faites-vous, monsieur? Vous abusez d'un titre sacré pour me trahir. — Si vous continuez, répliqua Thuriot d'un ton résolu, je vous déclare que l'un de nous tombera dans le fossé. » De Launey se tut. Du reste, à peine descendu avec le gouverneur, Thuriot dit à haute voix, en présence de la garnison, qu'il était content; qu'il allait faire son rapport au peuple , qui ne se refuserait pas sans doute à fournir une garde bourgeoise pour garder la Bastille conjointement avec les troupes qui y étaient. Mais le peuple n'entendait pas qu'on gardât la Bastille, encore moins qu'on la gardât conjointement avec les Suisses de Salis -Samade; ce que le peu-

LATUnE

pie voulait, c'est qu'on la détruisît. Thuriot exprimait ici les sentiments de la bourgeoisie; il parlait le langage de l'Hôtel de Ville. Aussi, lorsque, après avoir paru à une fenêtre du Gouvernement et harangué de là les emportements populaires, il sortit de la forteresse , mille imprécations le poursuivirent. Les deux fusiliers qui l'avaient accompagné jusqu'au pont-levis venaient d'être emportés par le flux et reflux de la multitude. « Nous sommes trahis! » criaient les plus animés. Ils entourèrent Thuriot et le reconduisirent au district de Saint -Louis de la Culture en tenant la hache levée sur sa tête.

Le siège commença. La foule était immense, invinciblement

irritée. Le chemin tournant, les rues environnantes, les cours faisant suite aux casernes, le faubourg Saint-Antoine regorgeaient d'hommes en armes. Des milliers de voix faisaient monter vers le ciel, à travers le bruit des décharges, ce cri impérieux : « Nous voulons la Bastille! » Mais derrière son double fossé, la Bastille paraissait inaccessible. Deux citoyens courageux, Davanne et Dassain, se laissent glisser, du toit d'un parfumeur, sur un mur qui touchait au corps de garde placé au delà du premier pont-levis. Arrivés à ce corps de garde, ils sautent dans la cour; deux anciens soldats, Aubin Bonnemer et Louis Tournay , les imitent , et tous ils brisent à coups de hache les chaînes qui retenaient le pont. Il tomba

<i violemment qu'on le vit rebondir de plusieurs pieds de haut. Un homme fut écrasé, un autre meurtri. Le peuple s'élança en poussant un cri de triomphe.

Mais on n'était encore que dans la cour extérieure, celle du Gouvernement. Restait, pour aborder la Rastille,le second pont-levis à franchir. Le peuple y court avec impétuosité, reçoit une décharge de mousqueterie et recule le long de l'avenue, teinte de sang. Telle était la confusion que la plupart ignoraient sous quel intrépide effort les chaînes du premier pont s'étaient rompues; ils crurent que le gouverneur luimême avait donné l'ordre de l'abaisser, afin d'attirer la multitude et d'en faire un plus facile carnage. Ce furent d'inexprimables transports de fureur. Tandis que les uns se rangent contre les murs oa sous les portes, prêts à reprendre l'attaque, les autres repassent le premier pont pour aller répandre par toute la ville l'horrible nouvelle de la trahison commise.... De Launey était coupable d'avoir commandé le feu, non d'avoir commis la perfidie atroce qu'on lui imputait, et la justice vent qu'on en lave hautement sa mémoire ; mais la rapide adoption de l'erreur qui l'accablait prouve de quelles noirceurs Paris le jugeait capable.

Quinze ou vingt blessés avaient été déposés dans diverses maisons de la rue de la Cerisaye : on en choisit un qu'il n'y avait plus espoir de sauver, et comme un étendard de vengeance, on le promena expirant sur un cadre. C'était un soldat aux gardes. A cette vue, au récit de la trahison dont on chargeait le gouverneur, ceux qui semblaient avoir hésité coururent aux armes. Un garde des impositions royales, qu'à sa redingote bleue on avait pris d'abord pour un bas officier de la garnison, pousse son cheval jusqu'au milieu de la place de Grève, et d'une voix émue : « Venez, mes amis, venez : nous allons sauver Paris ! » On le suivit en foule. De leur côté, les gardes françaises s'étaient ébranlés. -Un détachement de grenadiers de la compagnie de Ruffeville, des fusiliers de la compagnie de Lubersac , précipitèrent leur marche vers la Bastille, sous la conduite des sergents Wargnier et Labarthe. A côté d'eux s'avançaient deux mille soldats sans uniforme, soldats de la journée, que conduisait au feu le directeur de la buanderie de la reine, Pierre-Auguste Hullin, en qui l'âme d'un chevalier s'unissait à la taille d'un gladiateur. Aux hommes qui le proclamèrent leur chef, il avait dit : « Je vous ramènerai victorieux ou vous me ramènerez mort. » On prit deux canons qui étaient sur la place de Grève, et on les traîna au siège.

Au moment où les gardes françaises entrèrent dans la cour du Gouvernement, un épais nuage de fumée enveloppait la forteresse; du corps de garde de l'avancé, des casernes, de l'hôtel du gouverneur, s'élevaient des tourbillons de flammes, et plusieurs voitures de fumier, auxquelles Santerre avait mis le feu, brûlaient devant le second pont-levis. Mais ces voitures embrasées, loin de seconder les assiégeants, ne faisaient qu'embarrasser l'attaque. Il fallait absolument écarter le mouvant incendie, et on ne le pouvait qu'aux risques des plus affreux périls, les assiégés ayant pratiqué dans le pont-levis deux meurtrières où se trouvaient placés des fusils de rempart chargés à mitraille Elie, officier au régiment de la Reine infanterie, et un marchand nommé Réole, se portent en avant d'un pas ferme. Deux citoyens, dont on n'a pas conservé les noms, s'élancent à leur tour et tombent morts. Plus heureux, Elle et Réole parvinrent à retirer les voitures brûlantes, en échappant au danger. Aussilôt le canon fut braqué en face du pont-levis, dont on espérait briser les chaînes, l'u funèbre enthousiasme s'était emparé des combattants : l'attaque devint furieuse. Les rues adjacentes étaient remplies de

monde. De chaque toit, de chaque fenêtre des maisons voisines on faisait l'eu. Quelques coups de canon furent tirés de la place, dont un à mitraille ; mais l'ardeur des assiégeant» croissait avec le danger. An pied de la forteresse se pressaient, confondus dans un même élan, des ouvriers, des marchands, des soldats, des étrangers arrivés de la veille, des piètres, des femmes. Une jeune fille fut blessée, qui, n'ayant pu retenir son amant, était venue combattre à ses côtés. L'espoir était immense comme le courage. Un citoyen ayant été atteint mortellement, il dit, la tête penchée sur les bras de ceux qui le soutenaient : « Je meurs, mes amis, mais tenez bon : vous la prendrez. » Et toujours, toujours ce cri : « Nous voulons la Rastillc! »

Au plus fort de cette généreuse exaltation parut, aisément reconnaissable à la beauté de son visage brun et à sa haute stature, l'abbé Fauchet, cerveau faible, cœur puissant, un de ces hommes qui vont à la folie en traversant l'héroïsme. Il n'avait point prononcé encore sa fameuse parole : « C'est l'aristocratie qui a crucifié Jésus; » mais depuis longtemps déjà il s'était donné à la Révolution. Du reste, il ne se présentait pas en soldat. Envoyé, ainsi que trois électeurs, ses collègues, par le Comité de l'Hôtel de Ville, il n'avait mission que d'en représenter les alarmes. Amener le gouverneur de la Rastille à partager entre la garnison et la milice bourgeoise le soin de garder la forteresse, en la mettant sous la main de la ville, là se bornaient les vieux du Comité permanent. Le peuple, pour prix de son sang versé, demandait davantage. Les trois parlementaires firent au gouverneur des signaux qu'on n'aperçut pas : ils adressèrent aux assiégeants de pacifiques exhortations qui ne furent pas écoutées. Ils se retiraient donc, lorsqu'à l'extrémité de la rue Saint-Antoine on vit flotter un drapeau. (Tétaient de nouveaux parlementaires que conduisait, au bruit du tambour, Éthys de Corny, procureur de la ville. Arrivés dans la cour du Gouvernement, ils se hàleni de signaler le drapeau; un d'eux agite un mouchoir blanc au bout de sa canne ; un autre crie : « Nous venons en parlementaires, cessez le feu! » Les Invalides, rangés sur le sommet des tours, ôtèrent leurs chapeaux en signe de paix, renversèrent leurs fusils ; mais, au même instant, les Suisses, qui, occupant la cour intérieure, n'étaient pas avertis, firent une décharge meurtrière. Alors, l'indignation du peuple revêtit un caractère d'exaltation à la fois farouche et sublime. Se croyant environné de traîtres, il mêle dans ses imprécations l'Hôtel de Ville et la Rastille. Ethys de Corny faillit perdre la vie; à un électeur qui cherchait à le couvrir de son corps, on arracha ses pistolets et son épee. S'il était impossible de vaincre, est-ce qu'il était impossible de mourir? Un mot fut dit, que tous répétèrent : « Nos cadavres combleront les fossés. »

Sur ces entrefaites , une jeune et belle personne , qu'on assure être la fille du gouverneur, est amenée au pied de la forteresse. Des furieux l'entourent en criant : « Il faut la brûler vive, si le gouverneur ne se rend pas. >• Le père était du nombre des assiégés : il entend l'horrible menace; du haut des tours, il aperçoit sa fille évanouie sur de la paille qu'on se disposait à allumer; pénétré d'horreur, éperdu, il s'avance, reçoit deux coups de fusil et tombe.... Mais, pendant que ses camarades s'empressent autour de lui, un des combattants, le magnanime Bonnemer, s'élance vers la victime désignée, la sauve, l'emporte, et, après l'avoir mise en sûreté, retourne au combat.

Parviendrait -on à prendre la Rastille, à la faire capituler, du moins? Rien ne semblait l'annoncer. Forcés de lutter à découvert contre des ennemis inaccessibles, de solides cré-

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neaux, d'épaisses murailles; dépourvus de tout ce que l'art des sièges fournit de ressources à la constance ou à l'audace, les assiégeants étaient livrés, en outre, aux mille hasards de l'inexpérience, de la précipitation, du désordre. Ici, c'étaient des pompes qu'on faisait jouer dans le chimérique espoir de mouiller l'amorce des canons de la place, sans prendre garde que le jet de l'eau atteignait à peine le sommet des tours en

léger brouillard; là, c'était un combattant qu'un de ses compagnons terrassait d'un coup de crosse pour l'empêcher de mettre le feu au magasin des salpêtres! L'intrépidité du peuple était admirable, mais plus éclatante que décisive. Nul plan général d'attaque, nulle direction. Seuls, les gardes françaises observaient quelque discipline; la foule ne suivait que les inspirations de son courage. Aussi la garnison ne se

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