I.E PRINCE DE CONTI
« Respect à la royauté soumise! » disait la bourgeoisie, parce qu'elle cherchait des garanties. « Qu'est-ce que la royauté sinon le plus éclatant des privilèges? » demandait le peuple, parce qu'il cherchait l'égalité. De là, dans la plupart des membres de l'Assemblée nationale, une invincifole disposition à s'alarmer des moindres . détails de la vie populaire. Effacer le mot royal sur chaque enseigne ; boire à la nation , sans se souvenir du roi; poursuivre de menaces familières toute livrée arrogante ; applaudir l'acteur Dugazon, lorsqu'en plein théâtre il comparait Mme de Polignac, amie delà reine,
à la trop célèbre favorite de Marie de Médicis.... ce n'était qu'un jeu pour le peuple; pour la bourgeoisie, c'était un sujet d'épouvante.
Dans la séance du 20 juillet, Lally-Tollendal se leva le front chargé de tristesse. Il venait conjurer ses collègues de prendre garde aux émotions de la liberté. A quelques pas du Jeu de paume si hardiment envahi, à quelques lieues de la Bastille renversée, en présence d'ennemis qui n'avaient pas l'épée au fourreau, il venait dire que le grand danger du moment c'était l'esprit de révolte; (pie les représentants de la
nation ne devaien ''nie qu'un avec le roi, père de son peuple et vrai fondateur de la liberté; (ju'au seul mot de troubles tout citoyen devait frémir; que quiconque manquerait dî confiance à l'Assemblée ou de fidélité au roi serait désormais réputé un mauvais citoyen; qu'il fallait remettre aux mains de son juge naturel tout homme soupçonné, accusé, arrêté; que les municipalités auraient à exclure de la formation des milices bourgeoises ceux qui étaient capables de nuire à la patrie. Et ces sentiments, Lally-Tollendal demandait qu'une proclamation solennelle en fit la loi morale du peuple français. Les provinces s'agitaient; un meunier, nomme Sauvage, venait d'être tué à Poissy comme accapareur; la ville de Saint-Germain était livrée au tumultueux empire de la disette : Lally-Tollendal fut , aux yeux de beaucoup d? ses collègues, l'orateur du salut public, et de vifs applaudissements saluèrent son discours. Nul doute que son projet n'eût été adopté, « ayant enlevé presque tous les suffrages, » si les membres les plus .énergiques du club Breton, si de Glaizcn . de Blésau, Buzot-, Robespierre surtout, n'eussent éclaté. Robespierre était peu connu encore, mais ce jour-là on put deviner quelle pourrait devenir l'autorité de sa parole. Plein d'un étonnement impérieux, plein d'une austère véhémence : « Qu'est-il donc arrivé, s'écria-t-il, qui autorise M. Lally-Tollendal à sonner le tocsin'/ On parle d'émeute ! Cette émeute, messieurs, c'est la liberté. Ne vous y trompez pas: le combat n'est point encore à sa fin. Demain, peutêtre, se renouvelleront des tentatives funestes; et qui les repoussera si d'avance nous déclarons rebelles ceux qui se sont armés pour notre salut? » Le geste absolu de Robespierre, le feu couvert qui brillait dans ses yeux, le mouvement convulsif de ses lèvres minces, son visage d'une pâleur formidable, l'appel menaçant et bref qu'il faisait à la force du peuple insulté, tout cela fit sur l'Assemblée une impression profonde sans doute, car tout à coup la scène changea d'aspect. Personne n'osa plus soutenir ce projet de proclamation, applaudi d'abord avec tant de fougue. Quand Lally-Tollendal essuya de se défendre, un silence morne, puis des murmures le condamnèrent. « Monsieur, lui cria une voix partie des tribunes, vous abusez de votre popularité! » Lui, saisi d'un trouble subit, il proposa de modifier son projet, affirmant qu'il avait été bien loin de sa pensée d'attaquer la conduite des Parisiens et déclarant qu'il retirait le mot rebelles. Mais l'Assemblée n'osa rien résoudre. Le projet de proclamation fut envoyé à l'examen des bureaux, qui le défigurèrent.
Il eût été, du reste, bien étrange qu'on ne songeât qu'à maintenir le peuple, quand il y avait à le sauver de l'agonie de la faim. Jamais situation ne fut plus douloureuse, plus irritante. Chaque jour, d'indescriptibles scènes de détresse venaient épouvanter les quartiers populeux de la capitale. Dans le faubourg Saint-Antoine, des milliers d'hommes demandaient avec un sombre désespoir quelque occasion de glorieuse lutte. « Mourir pour mourir, disaient-ils, nous aimons mieux le canon que la misère. » On fit circuler des listes de souscription; Caron de Beaumarchais donna aux pauvres douze mille livres , l'archevêque de Paris se taxa généreusement à vingt mille; mais ces efforts partiels ne servaient qu'à prouver l'impuissance de la charité. Le pain de quatre livres était depuis plusieurs mois à quinze sols; l'assemblée des électeurs le mit à douze sols six deniers. Rienfait dérisoire ! la question était de pouvoir se procurer du pain à douze sols, et les pauvres ne le pouvaient pas, parce qu'on leur masquait d'une main barbare les sources de la vie : parce que des accapareurs, que nul n'avait le courage de dénoncer, manœuvraient à l'aise dans leur infamie et épui-
saient le crime de leur conspiration d'assassins. Or, à ces maux trop réels les bruits faussement répandus ajoutaient l'émotion de périls imaginaires. On crut que l'abbesse de Montmartre avait consenti à faire de son couvent un arsenal mystérieux , on crut que le complot avait été formé d'empoisonner les gardes françaises de la caserne de Lourcine en mêlant des drogues nuisibles à leur nourriture ou à leur boisson. De sorte que le peuple se voyait, se sentait environné d'ennemis. S'il prêtait l'oreille aux délibérations de l'Assemblée nationale, il s'entendait traiter de rebelle, pour prix de son dévouement héroïque à la liberté. S'il jetait les yeux autour de lui, il ne rencontrait quelle spectacle de la faim marquant d'un sceau fatal le visage des enfants et des mères. S'il interrogeait les rumeurs venues d'en haut, elles ne lui apportaient (pie sujets d'alarmes. Et si , à bout de résignation , il criait : justice ! pas un tribunal où le passé ne siégeât encore, pas un juge qui ne pût être soupçonné de connivence avec ceux qu'il fallait punir.
Des événements vont être racontés qui vous feront peutêtre saigner le cœur : pour peu que l'équité VOUS soit chère. n'oubliez pas ce qui précède !
Nous avons parlé de la mort du meunier Sauvage : dans le temps même où ce malheureux périssait victime des soupçons excités, l'Assemblée nationale fut avertie qu'un riche fermier des enviions de Saint-Germain était menacé d'un sort semblable Ce fermier, nommé Tbomassin, avait été noté comme accapareur: des précautions insensées prises par lui achevèrent de le dénoncer. Un cavalier de maréchaussée l'escortait partout, on ne ciouta plus, et sa mort fut résolue. Il venait d'être renfermé dans la prison de Poissy. autour de laquelle hurlait déjà la foule, lorsqu'une députatibn de l'Assemblée nationale arriva . impatiente de le sauver. L'évêque de Chartres harangue cette multitude furieuse, il l'apaise: mais quelqu'un s'écrie : « Ils n'ont pas essayé" de protéger Sauvage parce qu'il était pauvre: ils veulent sauver Tbomassin parce qu'il est riche. » A ces mots, la fureur des assistants se réveille; on envahit la prison impétueusement; on en tire le prisonnier et les glaives brillent. L'évêque de Chartres se mit à genoux sur la plaie publique, les députés l'imitèrent ; et tous ils tendaient vers le peuple des mains suppliantes. « Non, non, il faut qu'il meure! » Alors, les yeux remplis de larmesK l'évêque de Chartres demanda, pour grâce dernière, qu'on permît à la victime de se confesser. l'n curé s'avança, le peuple fut attendri et Tbomassin sauvé.
Mais de tous les hommes désignés aux ressentiments populaires, le plus délesté, c'était Foullon, caractère dur, âme sombre et violente. « Je me souviens, dit un de ses fervents apologistes, je me souviens très-bien que, lorsqu'on parlait de l'admettre au ministère, l'alarme était générale dans les faubourgs. » On lui prêtait des mots féroces : Si j'étais ministre, je ferais manger du foin aux Français, et encore: On devrait faucher Paris comme on fauche un pré. Foullon laissa-t-il échapper en effet ces paroles, dignes de l'insolente cruauté des anciens empereurs de Rome? La plupart des écrits du temps les lui attribuent, et on ne le jugea pas incapable de les avoir prononcées. On prétendait aussi qu'il avait souillé par des actes de concussion et de rapine ses fonctions successives d'intendant d'armée, de guerre, de marine, des finances; qu'il avait conseillé la banqueroute; qu'il s'était fait des malheurs publics un moyen d'opulence; qu'il avait spéculé sur la famine. Mais nous devons à la justice d'ajouter qu'aucune de ces accusations ne fut prouvée, sa fortune, quoique très- considérable, n'étant point contre lui un suffisant témoignage. Ce qui est certain, c'est que la Révolu-
EMOTION DE LA FRANCK
tion eut droit de le compter an nombre de ses plus mortels ennemis On le connaissait si bien à la cour que, lorsqu'il y fut question d'opposer la force au génie de la liberté, le maréchal de Broglie s'empressa de Le demander pour adjoint. Foullon n'accepta point un fardeau dont s'effrayait sa vieil-
lesse; mais il donna des conseils, des conseils terribles. Selon lui, le roi n'avait que deux partis à prendre : ou se jeter éperdu dans les bras de la Révolution, ou l'abattre d'un seul coup En ce dernier cas, pas un moment à perdre : il fallait aller droit aux principaux meneurs, leur donner des juges; il