DE FOULLON
louis; on porta tout cela au Comité des électeurs, qui en donna reçu. Puis, un forcené coupa la tête, traversa la bouche d'un bâillon formé avec une poignée de foin, et courut promener à travers Paris cet horrible trophée. Le tronc fut port/'- A la Morgue, musée des cadavres sans nom.
La même journée allait éclairer un drame non moins effrayant. Foullon avait commis le crime de pousser à la conspiration ourdie contre la Révolution la plus légitime, la plus inviolable qui fut jamais ; Bertier de Sauvigny, gendre de Foullon , avait été l'intendant de l'armée contre-révolu-
iionnaire, et il avait dû, en cette qualité, pourvoir à la subsistance des troupes dont la présence menaçait, outrageait, affamait Paris. On le soupçonnait fortement d'avoir voulu qu'on fauchât les récoltes sur pied, tant pour nourrir la cavalerie que pour amener un renchérissement des grains; on l'accusait d'avoir dressé des listes de proscription, distribué aux soldats du camp de Saint-Denis huit mille cartouches et douze cents livres de poudre; enfin, diverses lettres trouvées dans son portefeuille et rendues publiques par l'impression indiquent à quels faits se rapportaient les imputations :
« Le 5, M. le comte de Revellac demande à partager les fonds dans les ventes de grains faites par le gouvernement. — Le 11, compte rendu du nombre des soldats, des sectes du Palais -Royal et du nom des orateurs. — Même date, M. de Lambesc accuse la réception de trois mille cartouches remises à une heure du matin. — Même date, M. de Besenval se plaint de n'avoir pas de cartouches. — Même date, M. Despres se plaint de manquer de balles. — Le 12, la fille de l'intendant de Paris se plaint de l'esprit de licence qui gagne les esprits. Elle frémit des suites et l'engage à quitter Paris. — Même date, M. de Rar demande où il peut aller chercher des balles — Même date, M. le comte de Vassan demande trois mille cartouches. — Intention d'établir un camp à Saint-Denis. — De couper les récoltes à vert, sauf indemnité, etc »
Rertier était un administrateur intelligent et intègre; mais sa dureté, ses hauteurs, l'insolence de ses manières et de son langage lui avaient fait de nombreux ennemis. On rappelait volontiers qu'il était le digne gendre de Foullon, le digne fils de l'ancien président du parlement Maupcou. Montjoie raconte qu'un jour un vieux paysan de Vincennes s'était présenté à l'intendant de Paris pour redemander son fils , tombé au sori, et que, repoussé sèchement, après l'offre du peu d'argent qu'il possédait, après mille supplications mêlées de larmes , le vieillard avait adressé à Rertier ces paroles sinistres : « Mon fils partira, mais vous, homme dur, àme de bronze, père de famille aussi, souvenez-vous de la malédiction que vous donne un père de famille. Vous mourrez misérablement, vous mourrez en place de Grève, et le terme n'est pas éloigné. »
Trois mois après — c'était le 20 juillet — deux maçons aperçurent Rertier traversant une rue de Gompiègne. dis descendent aussitôt de leur échafaudage, vont droit à Rertier et s'emparent de sa personne, en disant qu'ils avaient ordre de l'arrêter partout où ils le rencontreraient.
Informé de cette arrestation, le Comité des électeurs de Paris la désapprouva d'abord. Devenus arbitres du sort des citoyens, ces étonnants dictateurs auraient voulu cette fois s'emparer du droit de grâce, usurper la clémence; mais apprenant que, si l'intendant était mis en liberté, les officiers municipaux de Compiègne ne répondaient plus de sa vie, ils décidèrent qu'un détachement de deux cent quarante cavaliers irait à Gompiègne, sous le commandement de deux électeurs, Etienne de La Rivière et André de La Presle, se saisirait de Rertier et l'emmènerait dans une des prisons de Paris.
Pendant ce temps, une scène touchante se passait à Versailles. Dans la matinée du 22, le soleil n'étant pas encore monté à l'horizon, Lally-Tollendal fut réveillé en sursaut par des accents plaintifs. Il entr'ouvre ses rideaux et voit devant lui un jeune homme dont le visage était couvert d'une pâleur mortelle. Il lui tend les bras; le jeune homme s'y précipite, et d'une voix qu'étouffaient à demi ses sanglote : • Ali!
monsieur! vous avez passé quinze ans à défendre la mémoire de votre père, sauvez la vie du mien. » C'était le fils de Rertier qui parlait. Lally-Tollendal le conduisit chez le duc de Liancourt, élevé depuis peu à la présidence de l'Assemblée nationale. Mais il se trouva que ce jour-là il n'y avait pas séance, et le retard ici c'était la mort. Il paraît que les prières du fils de Rertier furent transmises à Louis XVI, qui dicta lui-même une lettre de salut.... Inutile intervention! Louis XVI, ce n'était déjà plus le roi. »
De Gompiègne à Paris, la marche de l'intendant fut semblable à un triomphe funèbre. Le passage des cavaliers de l'escorte n'ayant servi qu'à éveiller la curiosité défiante des populations, six cents hommes à cheval étaient accourus de divers points, moins pour grossir le cortège que pour le surveiller. D'un air farouche, ils entouraient le cabriolet où Rertier était monté avec Etienne de La Rivière, tandis que, sur le chemin, des milliers de citoyens s'avançaient à la rencontre du prisonnier. Vainement les électeurs avaient-ils expédié à l'escorte l'ordre de coucher au Rourget , afin que l'arrivée de Rertier ne coïncidât point avec la mort de Foullon : cet ordre ne put être exécuté, tant la foule était nombreuse et menaçante. Tout le long de la route , des malédictions, des cris sinistres se faisaient entendre. A Louvres, on avait brisé les auvents du cabriolet, pour que rien n'empêchât de voir l'ancien intendant. Vingt fois Rertier fut couché enjoué; vingt fois l'électeur le protégea de son corps. Il y eut un moment où la multitude, ne pouvant distinguer dans le cabriolet lequel des deux était Rertier, voulut que le prisonnier ôtât son chapeau , mais, à l'instant même, par un mouvement héroïque, Etienne de La Rivière se découvrit. A la barrière Saint-Martin, une charrette parut, portant sur des planches disposées en étages des écriteaux où on lisait : Il a volé le roi et la France. — Il a dévoré la substance des peuples. — Il a été l'esclave des riches et le tyran des pauvres. — Il a trahi sa patrie, etc., et d'autres phrases accusatrices dont la rédaction, peu conforme au langage habituel des faubourgs, semblait plutôt se rapporter à celui des personnages bien vêtus qui, dans le cours de cette journée sanglante, s'étudièrent à irriter les passions du peuple. Ce fut à la vue et comme sous le feu de ces- inscriptions infamantes crue Rertier entra dans Paris. Ce pain noir et dur, ce pain homicide auquel les pauvres étaient condamnés, on lui en montrait des morceaux à la pointe des piques, ou bien on les jetait dans la voiture et on criait : « Voilà le pain que tu nous faisais manger. » Des bourgeois couronnés de lauriers précédaient la voiture, des femmes chantaient au son d'une musique militaire, des tambours battaient, et cinquante torches allumées jetaient sur le cortège une lumière lugubre. A la hauteur de Saint -Méry, un groupe vint présenter à Rertier, au bout d'une, pique, la tête de Foullon, souillée de sang et de boue. « C'est la tête de de Launey, » se hâta de dire le généreux Etienne de La Rivière. Rertier le crut. Cependant, il devint pâle; un sourire douloureux contracta ses lèvres, et il dit à l'électeur : « Je croirais ces avanies sans exemple si Jésus -Christ n'en avait éprouvé de plus sanglantes. Il était un Dieu; je ne suis qu'un homme. »
Il était environ neuf heures du soir. Rertier, conduit à l'Hôtel de Ville, est introduit dans la salle Saint-Jean, devant l'assemblée des électeurs. Railly l'interroge. «J'ai obéi à des ordres supérieurs, répondit-il avec assurance. Vous avez mes papiers, vous êtes aussi instruits que moi. » Railly prolongeait , pour la forme , un interrogatoire insignifiant , quand Bertier demanda la permission de prendre quelque repos, disant qu'il avait passé quatre nuits sans dormir. En ce mo-
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ment, d'effroyables clameurs partent de la place de Grève, et au milieu du tumulte on distingue ces mots : « Voici le Palais-Royal ! voici le faubourg Saint-Antoine ! » Aussitôt un groupe violent s'élance dans la salle, les électeurs sont refoulés sur le bureau, et Railly, troublé jusqu'au fond du cœur, balbutie ce smots : « Messieurs.... le résultat.... nos délibérations de ce matin.... Il faut le transférera l'Abbaye.... » Ber-
tier sortit, accompagné de M. de La Rivière. Dans l'escalier, il prononça ces paroles, qui annonçaient en lui, ou une surprenante sécurité, ou des préoccupations étranges: Mon Dieu! que ce peuple est bizarre avec ses cris! Puis, se retournant vers Etienne de La Rivière : « Je vais en prison, et je n'ai pas d'argent. » Etienne de La Rivière, qui comprenait trop bien le sens des clameurs e la Grève, ne répondit rien,