LAFAYETTE ESSAYE DE SAUVER FOULLON
poussa un profond soupir, et tirant de sa poche quelques louis, il les remit à Bertier. Mais, à peine étaient-ils sur la place, qu'on se précipite. Déjà l'on a saisi le prisonnier, déjà on le traîne à la lanterne où vient d'expirer Foullon; alors, transporté de rage, il s'empare d'un fusil, se jette tête baissée sur les assaillants, frappe à son tour, et tombe percé de mille coups. Un dragon qui disait avoir son père à venger et qui était probablement le fils du vieillard dont nous avons parlé, s'approcha du corps, ouvrit les entrailles, arracha le
cœur et l'alla porter tout sanglant au Comité de l'Hôtel de Ville, en criant : « Voilà le cœur de Bertier I » A ce spectacle épouvantable, un électeur s'évanouit; Railly reste immobile et comme foudroyé, pendant que Lafayette s'écrie : « Qu'on me délivre d'une charge qui me force à être témoin de ces horreurs! » Un frémissement d'indignation courut aussi parmi le peuple, et le féroce soldat fut tué en duel, la nuit même, par ses camarades, qui lui imposèrent la nécessité de mourir.
Le tableau qui vient d'être tracé présente des traits contre lesquels il est impossible qu'une âme élevée ne se révolte pas. Les raffinements de cruauté, la vengeance savourée lentement, l'impatience dé tenir entre ses mains la lête d'un ennemi mort, L'ardeur à la voir sanglante et souillée, ce sont là des délices qu'il faut laisser aux tyrans, et le peuple se doit de ne jamais descendre, même en ses plus légitimes colères, jusqu'au niveau de ses oppresseurs. Mais ici les barbaries inutiles furent l'œuvre d'un très-petit nombre de forcenés, dont quelques hommes d'une condition supérieure précipitaient les coups. Ce qui est vrai de l'ensemble du peuple, c'est qu'il abhorrait Foullon et Bertier; c'est qu'il se réjouit tumultueusement de leur arrestation, et que leur mort lui parut, sauf les circonstances qui en firent l'odieux, non pas un acte de vengeance, mais un acte de justice. Aux yeux de cette multitude menacée, insultée, affamée, réduite au désespoir, Foullon et Bertier personnifiaient le récent complot de la cour : on frappa dans leur personne la contre-révolution, comme dans la personne de de Launey on avait frappé la Bastille. Il convient aussi de dire qu'il n'y avait aucun tribunal régulier devant lequel on pût les faire comparaître; que le pouvoir judiciaire, tel que le comportaient les grands changements survenus, n'existait pas encore; que l'ancien pouvoir judiciaire était précisément une des institutions à détruire; que, de la part de la Révolution, il y aurait eu démence à saluer ses juges dans ses ennemis; que si la France, enfin, se trouvait soumise à l'état de guerre, la faute en était à ceux qui avaient eu Ta sacrilège audace de mettre entre eux et Paris l'appareil des armes, un camp, des soldats étrangers, et, pour répondre à la voix de la patrie, des canons.
Quoi qu'il en soit, on s'agita beaucoup autour de ce double supplice. Lafayette donna sa démission, que les districts refusèrent. Mirabeau écrivit sur les forfaits des usurpateurs de la terre, sur la trop longue patience des peuples, sur ce qu'avait de légitime, en certains cas, l'explosion des colères publiques, des pages d'une éloquence forte et terrible, ajoutant toutefois que le régime des emportements populaires ne pouvait se prolonger sans pousser les esprits à regarder tôt ou tard un despote même comme un sauveur. Malheureusement, à côté des commentaires qui à la véhémence unissaient la gravité, parurent des pamphlets pleins d'une gaieté odieuse : la Vie, la mort et les miracles de M. Foullon; — la Botte de foin, ou la Mort tragique d'un ministre de quarante-huit heures; — les Enragés aux enfers; — Adresse de remercîment de monseigneur Belzèbulh au peuple parisien; — Convoi, service et enterrement des très-hauts et très -puissants seigneurs Fou'lon et Bertier de Sauvigny, morts subitement en place de Grève et enterres.... à leur paroisse, etc. Une estampe fut exposée qui représentait un homme assis devant un bureau, tenant une plume à la main et faisant une règle d'arithmétique. Il avait sur son bureau cinq têtes coupées, et sur le papier on lisait : Qui de vingt-quatre paye cinq, reste dix-neuf. Que ces plaisanteries effrayantes , (pic ces sanguinaires images aient été un calcul contre-révolutionnaire, il est certes bien permis de le supposer quand on songe aux seules conséquences possibles d'un pareil dévergondage. D'autant que parmi les brochures dont nous parlons il j en eut de manifestement royalistes ; celles-ci , par exemple : la Démission du bourreau de Paris; — Lettre de l'exécuteur des hautes œuvres à ses confrères. Qu'importe, au surplus? La Révolution n'a pas à reconnaître pour siens ceux qui, même en la suivant, lui auraient manqué de respect. On ne juge pas d'ailleurs les Qots de la mer par leur écume.
L'Assemblée nationale reçut de la mort de Foullon et de Bertier une impression profonde. Gourmahder les élans du peuple, comprimer la violence de son enthousiasme, imposer silence à la Grève, empêcher la liberté individuelle de périr immolée à la loi du salut public, beaucoup le désiraient; mais déjà le torrent commençait à rouler-ses digues. Lally- Tollendal, cependant, reproduisit son projet de proclamation. Prompt à intéresser au succès de ses vues la sensibilité de ses auditeurs, il présenta un récit pathétique de son entrevue avec le jeune Bertier, s'efforçant ainsi de changer en pitié pour le fils la haine que le père avait inspirée. Mirabeau l'interrompit brusquement. « Vous ne savez que sentir, lui criat-il , lorsqu'il ne faut que penser; » et accompagnant ces paroles d'un geste expressif, il agitait, sans y prendre garde, les pleureuses qu'il portait à ses manches. Car il était alors en grand deuil : lui-même il venait de perdre son père. Quoique mollement appuyée, quoique vivement combattue, la motion de Lally -Tollendal passa, mais avec des modifications qui en détruisaient complètement la portée. L'Assemblée nationale invitait les citoyens à la paix et déclarait que la loi seule devait punir les dépositaires du pouvoir qui, par leurs crimes, causeraient les malheurs du peuple. Un acte semblable était une faute, parce qu'il manquait de sanction. Paris ne s'en occupa nullement; c'est à peine s'il le connut.
L'attitude de Mirabeau ici mérite d'être remarquée. On se rappelle que, vers la fin du mois de juin, il avait été le premier à proposer une adresse, dont le projet de Lally-Tollendal ne fut, à vrai dire, que la résurrection. Ces entraînements populaires qu'il blâmait alors avec tant de véhémence, son génie les adoptait maintenant : il en faut dire la cause.
Depuis quelque temps , il était question à la cour d'appeler le comte plébéien au secours de la monarchie expirante. C'était l'avis des plus habiles conseil1 ers de Louis XVI; c'était l'a vis de ses deux tantes, Madame Adélaïde et Madame Louise, qui, toutes deux, mêlaient leur vie à la politique, la première de son château de Bellevue, la seconde du fond de son couvent de Saint-Denis. Mirabeau fut informé de ces dispositions, et, succombant aux désirs insatiables de son cœur, il chargea le comte de Lamarck de lui servir d'intermédiaire auprès du roi. Accepter les avances de Mirabeau, Louis XVI l'aurait fait; la reine s'y opposa. La royauté était-elle descendue si bas que son salut fût au prix d'une pareille alliance? Après avoir redouté Mirabeau comme ennemi, le subir comme auxiliaire, c'était trop d'humiliation ; sans compter que de tels hommes s'imposent quand ils semblent se donner. Ainsi pensait, ainsi parlait Marie -Antoinette. Elle détestait Mirabeau, et, l'âme toute meurtrie du sacrifice récent de ses affections, elle s'irritait d'avoir à y joindre le sacrifice de ses haines. Mirabeau l'ut donc repoussé une fois encore. On devine sa colère. Sûr de ce qu'il pouvait contre ceux qui avaient l'imprudence de le dédaigner, il jura de les mettre à ses pieds à force de leur faire peur. Trouvant ses rancunes trop à l'étroit à l'Assemblée nationale, il résolut de se créer une royauté de place publique. Il courut de district en district, soufflant partout ses colères, laissant partout la trace enflammée de son éloquence, décriant le règne kdéois des électeurs, préparant la chute de leur pouvoir usurpé et posant en pleine agitation sa propre candidature. Sa grande ambition était d'être élu maire de Paris, et il se sentait bien décidé, si la cour ne fléchissait pas, à faire du pouvoir cpii flottait aux mains incertaines de Bailly le gouvernement des tempêtes.
Mais les districts se trouvaient à la merci d'une immense majorité de bourgeois auxquels la violence de ses passions
EMOTION DE LA FRANGE
fut un sujet d'inquiétude; de sorte que ses efforts ne firent que précipiter des changements dont le bénéfice lui échappa. Il est naturel, après une longue servitude, de tàter pour ainsi dire sa puissance, de se la prouver à soi-même. On n'eut pas plutôt entretenu les assemblées primaires de leur souveraineté, qu'elles s'ébranlèrent. De son côté, l'oligarchie de l'Hôtel de Ville était loin de croire à son droit. Il arriva donc que, sur l'invitation de Bailly, les soixante districts nommèrent une nouvelle assemblée de cent vingt membres. Elle avait charge de pourvoir à la réorganisation du pouvoir municipal ; mais, son premier élan la portant bien au delà, elle
confirma dans leurs fonctions Bailly et Lafayette ; elle félicita les électeurs de leur zèle en les invitant à continuer leurs séances; elle établit une commission de police; elle institua un bureau de subsistances ; en un mot elle prit les rênes de la cité et se para de ce nom , devenu depuis si tragique : L\ COMMUNE.
Cependant la mort de Foullon et de Bertier ayant rempli les nobles de terreur, beaucoup d'entre eux émigrèrent, parmi lesquels le duc de Luxembourg, le duc de Goigny , le prince de Lambesc, le comte de Vaudreuil, la princesse de Beauffremont, le comte du Cayla, le marquis de Sérens, etc....