LE CHAPELIER
chassant devant eux leurs bestiaux, se hâtaient vers les villes. Puis, c'étaient des troupes errantes d'affamés que le désespoir lançait à la poursuite des accapareurs, ou bien des courriers que les gentilshommes s'expédiaient l'un à l'autre pour d'exhorter mutuellement à la vigilance. Jamais plus
vaste désordre, jamais désordre plus héroïque; car, au-dessus des alarmes imaginaires, des inspirations de la haine, au-dessus de la misère, au-dessus de la faim, planait l'enthousiasme de la liberté.
Les paysans du Maçonnais descendirent de leurs monta-
gnes; ils inondèrent la Bourgogne. Dans la haute Alsace, beaucoup de châteaux furent réduits en cendres et plusieurs baillis durent prendre la fuite. En Franche -Comté, des bandes de paysans investirent les abbayes de Clairelbnlaine, de Lure, de Bithaine, dévastèrent le château de Molans, détruisirent de fond en comble celui de Vauxvilliers , qui appartenait à la duchesse de Clcrnmnt-Tonncrrc. A l'approche des assaillants, celte dame s'était enfuie : elle se réfugia dans un grenier, où elle resta cachée derrière des fagots, jusqu'à l'arrivés d'une compagnie de chasseurs, que la princesse de Broglie lui envoya el qui la mit en sûreté. Ce n'est pas que la colère des populations rurales cherchât à se déployer contre les pei sonnes; en général elle s'attaquait à ces pierres insolentes qui faisaient durer le souvenir de la servitude et aux titres qui, par l'hérédité, perpétuaient la tyrannie féodale.
Il y eut néanmoins quelques scènes par où éclata la fureur des discoïdes civiles. Le marquis d'Ormenan, vieillard paralytique, fut chassé de son manoir pendant la nuit et contraint de fuir, appuyé sur ses deux lilles. Suspendu dans un puits, le baron de Montjustin allait y être précipité, quand des soldais, venant à passer, le sauvèrent. En Normandie, l'homme d'affaires d'un seigneur absent refusait de livrer les titres de son maître : pouf l'y contraindre, on lui brûla la plante des pieds. Dans le Languedoc, le marquis de Barras fut massacré sous les yeux de sa femme enceinte.
Mais à ces emportements de cruauté, d'ailleurs Irès-rares, répondirent d'admirables traits de dévouement, des actes de touchante sollicitude. En maint endroit, le peuple dfes campagnes lit plus qu'épargner, il protégea ceux des seigneurs qui avaient fait preuve de justice et d'humanité. Le marquis de Montfermeil, par exemple, ayant été accusé d'accaparement, les habitants de son village allèrent en masse à l'Hôtel de Ville de Paris déclarer que ce gentilhomme avait été, au contraire, le bienfaiteur de la contrée.
Dans cette générale effervescence des esprits, le rôle de la bourgeoisie fut d'une indécision remarquable. Placée entre la féodalité, qu'elle était impatiente de détruire, et lé peuple. qu'elle redoutait, elle employa tour à tour sa milice à servir le mouvement et h le combattre. Informés qu'on allait mettre le feu au château de Comailin, les bourgeois de Tournu accoururent, attaquèrent les paysans, tuèrent les uns, emmenèrent les autres prisonniers. Un conseil de guerre fut aussitôt formé, et les chefs furent pendus, à la garde montante. Les volontaires de Ghâlons-sur-Saône firent aussi dans la campagne plusieurs sorties, à la suite desquelles eurent lieu des exécutions sanglantes, que le prévôt ordonna. Mais ce l'ut à Lyon, surtout, que la bourgeoisie sépara ouvertement sa cause de celle du peuple. Là on vit, à l'aurore même de la Révolution, des jeunes grns, fils de famille, banquiers, commis marchands, clercs du palais, s'organiser en corps de volontaires, adopter un uniforme spécial, se nommer des officiers, avec la prétention de contenir par violence les agitations populaires. Le premier échevin appelait ces jeunes gens sa garde d'honneur , et le peuple les poursuivit du nom de muscadins. Or, la nouvelle étant arrivée à Lyon que les châteaux de MM. de Loras, de Leuze, de Combe, de Saint-Priest de Pueignal étaient démolis ou enflammes, et que le couvent de Salette se trouvait menacé, volontaires et dragons se mirent en campagne sous les ordres d'un capitaine de la milice. Les paysans, vivement assaillis, se dispersèrent , laissant quatre-vingts des leurs sur la place; et les prisonniers, au pomhre île soixante, furent traînés à Lyon, les mains liées. A ce spectacle, le faubourg de la Guillotière s'émeut ; les ouvriers gagnenl le haut des maisons, couvrent les toits;
des pierres sont lancées. Les volontaires répondirent "par des coups de fusil qui tuèrent deux insurgés ; les dragons, appelés en toute hâte, firent une décharge générale; enfin, les consuls et syndics de la ville intimidèrent la révolte, en déclarant que, si les toits ne se dégarnissaient pas, le faubourg allait être mis à feu cl à sang. Ainsi, avant même que les ennemis communs eussent été abattus, la bourgeoisie se tournait contre ses auxiliaires. C'est que beaucoup n'apercevaient encore dans l'orage qu'une puissance de destruction : ils oublaient que les germes voyagent sur l'aile des tempêtes et que les vents impétueux ont reçu pouvoir de répandre la fécondité.
Cependant , au bruit de leurs tourelles croulantes , à la ' lueur des flammes qui consumaient leurs chartriers, les nobles avaient été saisis d'un trouble inexprimable. Le moment était venu de prendre le. deuil des choses anciennes, il fallait s'y résoudre. L'Assemblée nationale commençait à s'occuper des grands travaux dont nous aurons bientôt à rendre compte. Dans la séance du 27 juillet, après un rapport de Clermont-Tonnerre sur le dépouillement des cahiers, Mounier avait lu les deux premiers chapitres de la Constitution, et, dans la séance du 1er août, on avait agité vivement la question de savoir si, en tête de cette Constitution, l'on devait placer une Déclaration des droits; mais pendant que l'affirmative était soutenue par Montmorency, Mounier, Target, Castellane, Lally-Tollendal, Mirabeau, contre Crenière, Crandin, Malouet, le duc de Lévi, l'évêque de Langres, pendant que Barnave prononçait le mot décisif : Catéchisme national, des rapports alarmants, des récits pleins d'images sinistres arrivaient à Versailles de chaque point de la France. Évidemment tous ces débats de l'Assemblée marchaient moins vile que les passions du peuple. Il se tint alors, parmi les gentilshommes que la philosophie du dix-huitième siècle avait à demi engagés à son service, des conciliabules secrets où dominèrent le fougueux vicomte de Noailles, le duc d'Aiguillon, ardent à cacher son père aux yeux de la postérité, le duc de La Rochefoucauld, Alexandre de Lameth, ceux que l'aigre dépit de Rivarol appelle les -démagogues de la démocratie. « Qu'avons-nous à hésiter? se disaient-ils, voilà que le destin se prononce. Sauver le régime féodal? ah! il ne nous reste plus qu'à honorer de notre mieux son agonie ; » et ils décidèrent qu'eux-mêmes, les premiers, ils proposeraient l'abolition des droits féodaux. Conduire les funérailles du passé, c'était maintenant le point d'honneur de la noblesse !
On a écrit que cette décision n'eut rien de volontaire: «pie la peur l'avait conseillée: que la nécessité l'imposa.... Pour nous, nous ne tenons pas la nature humaine en si petite estime, qu'il nous plaise de n'assigner aux faits éclatants de l'histoire qu'une origine avilissante. Nous rougirions d'avoir à reconnaître que, toujours, inévitablement, la justice est inférieure en puissance à l'égoïsme ou à la peur. Non, non, il n'en va pas de la sorte; et c'est précisément la gloire de la Révolution d'avoir embrasé de sa. flamme des cœurs ennemis, d'avoir vu ceux-là mêmes qu'elle frappa tomber à genoux devant elle, de respect el d'admiration.
Ce fut un mardi, à huit heures du soir, dans Versailles, que s'ouvrit une des plus mémorables séances dont l'histoire des assemblées ait conservé le souvenir. Le Chapelier présidait. Il avait été élu, la veille, à la place de Thouret, vers lequel s'était dirigé d'abord le choix de l'Assemblée, mais que d'impérieuses rumeurs, parties du Palais-Royal, venaient de contraindre à une démission humiliante. Quelques visages portaient la trace d'une préoccupation inaccoutumée; sur les
DESTRUCTION DE LA FÉODALITÉ
bancs de la noblesse on se parlait à voix basse; plusieurs I Target se leva. Il était chargé de lire un projet de proclaraaeherchaient Mirabeau, ils s'étonnaient de son absence. I tionqui demandait respect pour les personnes et les propriétés.