ABANDON DES PRIVILEGES
A peine Target a-t-il achevé , que le vicomte de Noailles demande impétueusement la parole. On veut protéger les personnes, garantir les propriétés, fonder le règne de la loi ,
éteindre l'incendie allumé aux quatre coins de la France ? Eh bien, qu'on fasse trêve aux exhortations vaines. Le saint — c'est la justice, c'est-à-dire :
L'égalité dans l'impôt ;
La destruction des privilèges qui écrasent le peuple ;
L'abolition des droits féodaux, moyennant rachat;
L'abolition, sans rachat, des corvées seigneuriales, des mainmortes, de toutes les servitudes personnelles.
Un mouvement de surprise éclata parmi les membres du club Breton ; car, cette initiative dont le vicomte de Noailles s'emparait, c'était au duc d'Aiguillon, un des leurs, que la veille ils l'avaient confiée. Le duc d'Aiguillon ne put donc qu'appuyer la motion de son collègue ; et c'est ce qu'il lit avec force, avec émotion, .ainsi qu'il convient dans un suicide! Alors commencèrent les agitations de cette nuit féconde. En demandant qu'on rachetât, au lieu de les abolir, ces servitudes personnelles qui n'étaient pas un droit, qui étaient un crime, le duc d'Aiguillon avait, reculé devant une limite intrépidement franchie par le vicomte de Noailles. Mais, simple cadet de famille, celui-ci était pauvre; celui-là, au contraire, en fait de seigneurs opulents, ne marchait qu'après le roi.
Aussi la sensation fut-elle profonde. Une savante dissertation de Legrand sur les différentes espèces de droits féodaux fut écoutée à peine. Assez longtemps la science avait parlé aux hommes : la parole était à l'enthousiasme, à l'enthousiasme de la vérité.
Un cultivateur parut à la tribune. Son geste était rude et sa ligure austère; il portait un habit de paysan; il se nommail Le Gruen de Kérengal, on ne l'avait jamais entendu. Tons prêtèrent l'oreille. Lui, non pour prononcer un discours. mais pour faire un acte : « Qu'on nous apporte ces titres qui outragent la pudeur, qui insultent à l'humanité, qui forcent des hommes à s'atteler à une charrette, comme les animaux du labourage. Qu'on nous apporte ces titres en vertu desquels des hommes passent les nuits à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil d'un voluptueux seigneur. — Oui, oui! » crièrent les tribunes frémissantes.
Au député breton un député franc comtois succède, et tout ce que fournissaient, en souvenirs de sang, les archives dw régime féodal, il le met sous les yeux de 1 Assemblée.
Peindre fidèlement l'ivresse sainte, l'indomptable ivresse dont celle nuit du 4 août 1789 signala le mystérieux empire, les écrivains qui en lurent témoins l'ont eux-mêmes tenté vainement. Ce fut une lièvre de générosité, ce fut un délire d'abnégation auxquels les annales d'aucun autre peuple n'eurent jamais rien de comparable: Le marquis de Foucault s'étant plaint de l'abus des pensions de cour, les ducs de Guiche. et de Mortcmart s'empressèrent de déclarer que la haute noblesse serait Gère de renoncer, pour l'avantage commun, aux bienfaits du roi. Le duc du Ghâtelet proposa de convertir les dîmes en redevances pécuniaires; le vicomte de Beauharnais, de proclamer tous les citoyens admissibles aux fonctions publiques; le comte de Gustine , de mettre le prix au rachat des droits féodaux à un taux moins élevé que le denier trente, indiqué par M. d'Aiguillon; le duc de La Rochefoucauld, de délivrer les noirs des colonies; M. Gotin , de supprimer les justices seigneuriales; M. de Richer, d'abolir la vénalité des offices.
L'émotion allait croissant. Une impatience qui ne différait pas de l'héroïsme , confondait les vœux en rapprochant les âmes. Le nombre des offres généreuses était si considérable, le concours des motions expiatoires si véhément, que les secrétaires n'en pouvaient suivre sur le papier l'énumération trop rapide. Un conseiller du parlement réclama la destruclion des privilèges de la magistrature. Barère fit don à ses
concitoyens de la finance de sa charge. Ceux qui n'avaient aucun sacrifice personnel à faire prenaient la parole pour en exprimer leur douleur. « Je suis comme Gatulle, dit le comte de. Yirieu, je n'ai qu'un moineau : je l'offre. — Il est ici, répondit quelqu'un, plus d'une Lesbie prête à l'accepter. » C'était la grâce dans l'enthousiasme. Des applaudissements prolongés se firent entendre; la suppression des colombiers dans tout le royaume fut votée par acclamation. « Et nous aussi, dit le curé Thibault, nous voulons venir en aide au peuple. Le peu que nous avons, nous l'offrons de bon cœur. Nous abandonnerons le casuel. » A ces mots, ce fut un attendrissement général : « Non, non, répondent une foule de voix; la patrie est reconnaissante de l'offrande du pauvre, mais elle ne l'accepte pas. » Sur la motion de Duport , il fut décidé que la dotation des prêtres de campagne serait augmentée. On n'applaudissait plus, on pleurait.
Le président avait invité le clergé à se prononcer : l'évèque de Nancy déclare qu'il donne une approbation entière au rachat des féodalités ecclésiastiques, à condition (pie le prix sera employé en fondations pour le soulagement des pauvres. A son tour, L'évêque de Chartres décrit en vives images la détresse des populations rurales; il montre le cultivateur forcé d'assister en silence au spectacle de ses champs ravagés par les meules du seigneur voisin: il demande l'abolition du droit exclusif de chasse. Aussitôt, des bancs de la noblesse put un cri d'adhésion, un cri puissant et passionné. L'Assemblée se lève, dans un invincible transport. La pâleur des grandes inspirations couvrait tous les visages, une sorte de feu divin jaillissait de tous les regards; on s'encourageait mutuellement à être heureux par la justice, à être forts par l'amour : une invincible main semblait avoir, du moins pour un instant, écarté le voile qui dérobe aux sociétés imparfaites la vue des horizons lumineux. La séance était une fête sacrée, la tribune un autel, la salle des délibérations était un temple. Ah! de tels souvenirs nous accablent, faible génération ipie nous sommes. Car, enfin, que savons-nous aujourd'hui d'égal à votre majesté, scènes imposantes qui fuies la gloire de nos pères!
Les barrières qui coupaient le royaume définitivement abatlues, les pays (l'étais supprimés, les privilèges particuliers des villes anéantis, l'honneur d'appartenir sans réserve à la famille française unanimement préféré à l'orgueil des souverainetés locales, au charme des habitudes, au respect des traditions du foyer, à la dévotion des souvenirs, voilà ce qui couronna l'œuvre immortelle. Les représentants du Dauphiné avaient ouvert la voie : les représentants des autres provinces y entrèrent en se donnant la main. Provençaux, Bourguignons, Lorrains, Normands, Languedociens, Auvergnats, Fnmcs-Comtois, Alsaciens, les Bretons même, tous ces peuples disparurent^ Un peuple resta : c'était la France.
Alors le duc de Liancourt proposa que, pour éterniser la mémoire de ces heures si pleines de choses, une médaille fût frappée. Lally-Tollendal rappela le roi; déjà tous les cœurs étaient montés vers Dieu.
Voici ce qui fut conquis sur les préjugés, sur le mensonge, sur la tyrannie, sur la mort :
Abolition de la qualité de serf et de la mainmorte, sirus quelque dénomination qu'elle existe;
Faculté de rembourser les droits seigneuriaux;
Abolition des juridictions seigneuriales;
Suppression du droit exclusif de chasse, des colombiers et des garennes;
Taxe en argent représentative de la dîme; rachat possible de toutes les dîmes, de quelque espèce (pie ce soit ;
DESTRUCTION DE LA FÉODALITÉ
Abolition de tous privilèges ei immunités pécuniaires :
Egalité des impôts;
Admission de tous les citoyens aux emplois civils et mili taires ;
Déclaration do l'établissement prochain d'une justice gratuite et de la suppression de la vénalité des offices;
Abandon du privilège particulier des provinces et des villes ;
Suppression du droit de déport et vacat, des annates, de la pluralité des bénéfices;
Destruction des pensions obtenues sans titre;
Réformation des jurandes.
Il fut décidé qu'on frapperait une médaille ; qu'un Te Deum solennel serait chanté, et que l'Assemblée nationale irait en députation auprès du roi pour lui porter le titre de Restaurateur de la liberté française, avec prière d'assister au Te Deum.
On se sépara. Il était deux heures après minuit.
Quand le jour parut, quand les députés se réveillèrent, ils crurent sortir d'un rêve éblouissant. Ils se trouvaient au milieu d'une société toute nouvelle.