CHAPITRE XII
LA LÉGALITÉ
S« lorce r<*?icule. — Elle combat les Titus et les Néron, — l'équité et l’arbitraire, — le bon sens et la mauvaise foi, — la morale et Tiuquisition, — la démocratie cl l'anarchie. — Légalité des protestants, — des musulmans. — des juifs, — et des brahmanes.
Dans toute ligue, les États restent distincts comme autant de souverainetés; aucune puissance ne saurait les contraindre à une obéissance qui dépasse le pacte de l umen. Entre eux point de confusion, nulle solidarité : ce ne sont plus les membres d une même famille ; à proprement parler, l'intérêt général n’existe pas pour eux, il n'v a que l'intérêt de chaque fédéré, son bien individuel, son droit particulier. On ne reconnaît d'autre Grèce que celle liée par son contrat fédéral pris à la lettre, d'autre Allemagne que celle représentée par ses souverains dans la Diète. Qui autoriserait les amphiclyons à ensabler Corinthe pour étendre le Pyrée, ou les Allemands à détruire Berlin pour fortifier leur nation? C’est ainsi que la légalité devient le premier attribut des républiques et des fédérations.
Sans l’existence menaçante des monarchies , personne n'aurait jamais songé à éterniser les lois et à bannir toute discrétion de la vie politique : un pacte immobile aurait toujours été proclamé fléau de l'État qu'il régit. Mais dès qu'il s'agit de combattre les caprices du despotisme, sa théologie ennemie, sa scolastique subtile, ses équivoques
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captieuses qui masquent ses brusques revirements ; dès qu'en un mot il est question de se mettre en garde contre une invasion d'erreurs rapides et dévastatrices, alors la légalité devient la guerre au roi, le salut de la patrie. Elle écarte le pouvoir des rlicfs, les réformes anarchiques, les novations subversives : dure, inique, antique comme le destin, hors de proporlion avec les mœurs, en contradiction avec les idées, accablante par les devoirs qu’elle impose, pourvu (ju’elle soit respectée et vénérée, sa muette injustice laisse le citoyen maître de toute action non défendue. Il n'a plus à craindre ni lois, ni édits, ni ordonnances, ni plébiscites; une fois sa dette acquittée, personne ne l'entrave; sa maison est sacrée, sa famille inviolable. Les Titus disparaissent, mais on ne voit plus de Néron ; on ne remporte plus les victoires d’Alexandre, mais on repousse son joug : on ne multiplie plus les triomphes souvent inutiles et stériles, mais personne ne sacrifie les intérêts de l'État aux erreurs d'une lamille, personne ne l’entraîne inopinément dans des combats insensés, personne ne le surprend par des paix sans raison, personne ne le pousse à des entreprises qui se dénouent par des catastrophes nationales. Aucun dominateur, nul usurpateur, ou, s'il faut un souverain, on le soumet à la loi, au conseil; on le réduit à un simple veto, on le traite comme un mineur, comme un homme incapable de donner une place, de prononcer un discours, d’avoir une volonté, une pensée; son corps, condamné à une vie végétale, survit seul au régicide prononcé par la loi.
L’inconstance des réformes s’évanouit donc avec le cortège de ses mortelles inquiétudes ; l'amère incertitude, qui s’attache à un pouvoir perpétuellement légiférant, cède la
LA LEGALITE
place au calme d'institutions éternelles, d’arrêts irrévocables, de lois désormais confondues avec celles de la nature. Les subtilités des gouvernements raisonneurs disparaissent à leur tour, et l'opinion reprend son empire; on n'impose plus de vénérer les fautes d’un chef, d’un casse-cou, d’un forban, comme d'admirables inventions ou comme des systèmes dictés par une incomparable sagesse. Dans les tribunaux, des juges automatiquement attachés à la lettre de la loi remplacent les juges trop ingénieux, chez qui l'habitude de l’équité et le mépris de l'interprétation littérale ouvrent la voie à une jurisprudence qui fait profession d'appuyer le gouvernement ou de combattre l’anarchie, et, en définitive, de fausser les poids de la balance et d’arracher le bandeau à l’aveugle Thémis.
Le choix des fonctionnaires, cette libre nomination par laquelle la monarchie acquiert l’unité et la rapidité, dûtelle confier à des adulateurs publics les fondions les plus importantes, s'efface avec ses préférences capricieuses ou corrompues, grâce à la loi qui substitue la décision du sort à celle de l’intelligence, les ballottages fortuits aux délibérations des assemblées, les pairies héréditaires aux élections tumultueuses et l'hérédité dynastique aux redoutables adoptions des Césars. La guerre aux séditions, la guerre aux tyrannies autorise tout; on n'hésite pas à bannir un juste, car en tolérant Aristide on s'expose.;» mille bouleversements; on n’hésite pas non plus à sacrifier Spurius pour assurer cinq cents ans de république aux Itomains.
Enfin, la légalité échappe soudain aux dangers de la moralité monarchique en lui opposant hardiment le vice tout à coup transformé en droit, la? droit au vice n'est-il pas la première garantie de toute liberté? L’aveugle loi
7 1 IIISTOiriE DE LA ItAlSON D'ETAT,
respecte donc loutc maison bien qu'ignoble et suspecte, bien qu elle soit l’asile d’un voleur, car si on y pénètre pour arrêter un malfaiteur, bientôt ce sera pour y examiner vos réunions, puis vos actions, cl, enlin, pour vous emmener vous-même. I.c gouvernement respecte également toute immoralité légitime, car, dès qu'il joue le rôle du père, il n’y a plus de limite au pouvoir, et l'amour du pontife pour ses sujets finissait par l'effroyable folie de la sainte inquisition. Par la même raison, on se révolte contre toute idée de fraterniléqui, introduite dans le gouvernement, autorise le vol à main armée; on ne repousse pas moins l'intervention de la théologie, qui sonde tout, envahit tout, et ne laisse pas dans l'univers un coin libre où notre moi puisse se reposer. Enfin, l'Allemand, l’Anglais, le Suisse poussent le droit jusqu’à l’injure, c’est là leur force; ils sont résolûment impies, c'est là leur grandeur ; ils vendent effrontément leurs voix dans les élections, c'est là leur franchise. L’État ne s’en trouve que plus fort, le citoyen, pense, vote et agit en ne consultant que soi, et le bien public demeure assis sur les intérêts des fédérés, sur la force des choses, sur le rpc de l’égoïsme, et non pas sur des bergerades improvisées comme des intermèdes entre un pouvoir écrasant et une opposition défaillante.
Autant la monarchie protège la démocratie, autant la république fuit la populace et méprise les multitudes. C’est dans ses lords que l'Angleterre puise sa force; dans ses innombrables princes que l'Allemagne trouve sa grandeur ; six cents familles tenaient Venise à leur merci eu l'isolant du continent italien; la Tarlaric imite la féodalité des Germains, et le Japon l'oligarchie vénitienne. Carthage n'étaitelle pas confiée aux grands'? Et le sénat de Rome nediri-
LA LÉGALITÉ
«tfeail-il pas toutes les entreprises en refusant sans cesse toutes les réformes à la plèbe et n'accordant que peu à peu les plus indispensables droits aux citoyens? Sans doute, on conçoit, on voit des républiques démocratiques, on cite souvent Athènes et Florence ; mais ce n'est qu'avec de grandes réserves qu’on devrait mettre en avant ces deux admirables exemples. A part les orages qui les bouleversaient ou les tyrannies qui les apaisaient, ces deux républiques, loin de former des Fiais indépendants comme Itome ou l'Angleterre, n'étaient que des membres, l'une, de la fédération grecque, l'autre, de celle de l’Italie. A la place de Venise, jamais Florence n'aurait seule tenu tête pendant quatorze siècles à liyzance et à l'Italie; jamais non plus Athènes n'aurait résisté à la l’erse, et nulle part on ne vil un Fiat plébéien qui ait imité l’aristocratie du Japon depuis vingt-huit siècles, indépendant contre la monarchie la plus vaste, la plus cohérente, la plus absorbante de l’Asie.
La guerre contre l'arbitraire jette dans la légalité, d'une manière bien plus forte et plus solennelle, toutes les religions républicaines issues d une rébellion contre un despote spirituel. Que faisaient, par exemple, les protestants en s’insurgeant contre les indulgences, les absolutions, les injonctions fantasques, les canonisations unitaires et les reliques romaines du pontife suprême? Ils faisaient appel à la lettre de la loi, et aujourd'hui encore ils détruisent la suprématie de saint Pierre en considérant chaque verset de l’Kcrilurc comme la vérité absolue. Chez eux, pas d’interprète, pas de médiateur, pas de chef paternel qui cache le livre sacré pour devenir la voix vivante des croyants, et les soumettre à la centralisation d'une église. L’islamisme, né d'une insurrection et d'une guerre contre l’unité impériale de Byzance,
Il ISTO IRE DE I.A RAISON D'ETAT.
s’en lient à son tour au Coran, cl ne vent ni sacerdoce, ni tradition, ni papauté. Les kalifes étaient à peine des capitaines constitutionnels, électifs; d’abord l’assassinat précipitait leur succession; plus tard, vers 710, les plus grandes conquêtes se tirent sous le plus paisible des kalifes; plus tard encore, le chef de Itagdad ne fut plus qu'un dignitaire captif de l'émir, et, enfin, ils disparurent sans que la religion fût altérée et sans qu’elle cessât de laisser chaque croyant libre interprète du Coran. De même que le protestant, renfermé dans son moi, tolère autour de lui tous les cultes, à l'exception du catholique, le musulman, indépendant par son origine, respecte toutes les religions, et jusqu’à celle des croisés. A son tour, le schisme de Photius, né d’une lutte contre la religion monarchique du pontife romain, refuse de réunir de nouveaux conciles, de décréter de nouveaux dogmes, d élever plus haut sa hiérarchie sacrée et de pousser l’arbitraire de l’absolution dans la voie que lui ouvre la dévotion de l'Occident. Comparés à nos évêques, ses popes ne sont que des muftis, depuis mille ans immobilisés. Mais la religion qui les surpasse toutes dans la stricte observance de la lettre de la loi. celle qui a donné son nom à l'habitude d’obéir aveuglément à un code inaltérable jusqu'à devenir injurieux, le judaïsme remonte à deux mille ans sans qu’un nuage de doute ou une lueur de bon sens ail troublé la foi de ses adeptes dispersés, qui attendent encore le Messie comme au temps de Jérusalem. Enfin, le bralunisme, entièrement fédéral, s'obstjne depuis quatre mille ans à suivre la lettre des Yédas, d’autant plus opiniâtre dans sa superstition légale que, semblable au protestantisme, il résiste par l’aristocratie îles castes à la papauté démocratique des bouddhistes. Tout
LA LÉGALITÉ
change à chaque instant dans les religions despotiques ; si Jésus-Christ ressuscitait, it ne saurait plus se reconnaître dans le pape, et, sans trois ans de sé frimaire, il ne se mettrait pas au courant de la théologie catholique. Çakiamouni ne pourrait non plus se persuader d'avoir fondé le bouddhisme. Au contraire, rien n’a changé dans les religions républicaines, et, de retour dans ce monde, Luther, Pholius, Mahomet, Caiph et les auteurs des Yédas, trouveraient leurs successeurs exactement dans leurs idées, et se rendormiraient dans leur tombeau sans aucune inquiétude.