LES REPUBLIQUES
publique, si ce n'est parce quelle résiste à la forme opposée?
Celte opposition n'est pas absolue comme celle du blanc et du noir; fuyants et relatifs, les termes de la guerre développent leurs contrastes d'après une série indéfinie de nuances. Rien n'empéchc (pie la Grèce ne soit considérée comme une ligue devant l imité athénienne, et qu'cnsuile Athènes elle-même ne figure dans celle ligue contre l’unité des Pei'ses, laquelle, encore dépourvue de capitale avant la fondation de Persépolis, pouvait jouer aussi le rôle d’une quasi-fédération contre l’unité plus stricte de Iiabylone. Même réflexion sur les gouvernements unitaires, où tel État, monarchique à l'égard de la Suisse, pourrait sembler républicain en présencç du Grand Turc. La diversité des voisins force souvent les nations à se donner des gouvernements intermédiaires entre les extrêmes des formes opposées. Ainsi l'Angleterre est à la fois unitaire contre la Hollande, la Flandre et la diète de l’Allemagne, et fédérale contre la monarchie rivale de la France. Son parlement flotte entre le royaume et la fédération. C’est une cour suprême, cl c’est en même temps une ligue de lords ; sa royauté flotte également entre le despotisme de Paris et la présidence impériale de l'Allemagne; son organisation n’oscille pas moins entre la prépondérance d’une capitale avec Londres et les franchises des villes libres avec ses municipalités si indépendantes. Sa terre même, isolée comme un royaume, gràccà la mer qui l'entoure, et divisée comme une fédération, grâce à la chaîne capricieuse de ses montagnes, fortifie celte double position et se prèle à son développement merveilleux. Montesquieu, qui considérait la Grande-Bretagne au point de vue de la France, la dé-
, lits HISTOIRE UE LA RAISON D’ÉTAT,
clare une fédération rentrée ; les Allemands, au point de vue opposé, pourraient la dire une monarchie républicaine, et ce sont ces deux forces si diverses qui lui permettent de vivre et de prospérer au milieu de deux nationalités si contraires.
Son exemple explique Venise placée à son tour entre l'unité de Byzance et la fédération italienne. Pendant dix siècles elle reste unitaire contre l'Italie avec son doge inviolable et son centre de Bialto, tandis qu’elle s'oppose lédéralemenl à Byzance avec son sénabde familles souveraines et ses provinces où elle ne cesse de respecter scs sujets comme ses alliés. A sa mort on trouva Bergamc, Vérone, Padoue, Udine, Cividal soumises aux pactes signés plusieurs siècles auparavant dans les termes absurdes du moyen âge, sans que jamais la métropole les eût altérés par aucune tentative de centralisation, d'usurpation ou d'empiétement. Jamais elle ne manqua même un instant à sa double bos tilité contre scs deux grands ennemis, et elle grandit si bien à contre-sens de leur fortune, qu’à ses plus mauvais jours Byzance dut lui livrer le quart de ses provinces, et à son époque la plus néfaste, l'Italie bouleversée par les condottieri, vit les troupes de la République en Lombardie, dans la Romagnc, dans les ports du Midi, partout. îlaisupposez que la haute Italie eût été aussi unitaire que Byzance, nous aurions vu la fédération pure à Venise ; avant Charlemagne, en effet, quand les Lombards s'étendaient jusqu’à Tarente et qu'ils plaçaient ainsi les lagunes entre deux États monarchiques, Venise n’avait aucun doge, Rialto ne se vantait pas d’être capitale et il n'y avait que la Vénétie maritime, une fédération de soixante-douze îles dominées par douze îles majeures dont les tribuns se rou-
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nissaicnt dans la diète d’Héraclée; cette fédération ne céda la place à la forme anglaise que le jour où Charlemagne brisa le royaume de Pavie.
Dans les plus lointaines régions de l’Asie nous découvrons une autre Venise, une autre Angleterre, le Japon à deux faces pour résister à la fédération quasi germanique des Tartares et à l'unité plus que française des Chinois. Le considérez-vous dans ses rapports avec les Tartares, vous le voyez unitaire comme la Chine, vous y trouvez le despotisme impérial d’un chef de qui tout émane comme par une sorte de force végétative; tout tient au Mikado, rien ne se fait sans sa permission; il est père, pontife et roi; les citoyens sont ses esclaves au double point de vue religieux et politique; une adoration sans limites le transforme en un dieu vivant auquel s'attache le salut de la patrie. Mais tournez le regard vers Pékin, la scène change et le Japon représente alors la liberté tartare toute-puissante dans le Siagoun qui enlève le pouvoir temporel ou Mikado, dans le conseil des Treize, qui laisse le Siagoun lui -même avec une autorité purement nominale, dans les soixante-quatre seigneurs de la terre, maîtres de leurs fiefs comme autant d’empereurs, et enfin dans l'organisation générale du pays enveloppé par une sorte de police mystérieuse qui paralyse tous les chefs au profit des multitudes. Rien de plus étonnant que de voir l’appareil du despotisme, les formes les plus absolues, réduites à des représentations théâtrales, à des comédies juridiques. Le Mikado n'agit pas, ne pense pas, ne bouge pas, ne se montre [tas, ne peut pas même se mouvoir. L’étiquette le surcharge d'une foule d'obligations si vexaloires et si minutieuses, elle lui impose une telle immobilité de corps et de posture que presque, toujours, pour
OR 111 ST 01 II F. DK LA ItAlSON D'KTAT.
gagner au moins la liberté de se mouvoir, le malheureux abdique en faveur d’un de ses fds, en sorte que le Mikado reste toujours mineur de droit et de fait. L’histoire du Japon le laisse dans son palais toujours vénéré et constamment garrotté, comme un doge de Venise, ou un roi chevelu, ou un Brctvalda d’Albion. Le Siagoun, qui est censé exercer le pouvoir exécutif et qu’on décore du titre fastueux de prince des princes, de chef des guerriers, n'est à son tour qu’une momie animée; et, accablé par le cérémonial, il imite souvent le Mikado tn abdiquant pour respirer. Les grands subissent le même sort, chacun d’eux semble maître absolu de la vie cl de la mort de ses sujets; on ne lui parle qu’à genoux, comme s’il était d'une nature supérieure; mais sous la garde de deux secrétaires, obligé de se lever, de se coucher à des heures déterminées, forcé de s'abstenir de tout commerce même charnel, avec les habitants, d’envoyer sa famille à Yedo en otage, d'y résider lui aussi une moitié de l’année, ou une année sur deux, et enfin méthodiquement contraint de se ruiner par des dépenses insensées, il finit par abhorrer sa propre dignité, par la craindre et par y renoncer à l imitation de scs deux chefs supérieurs. Autant le conseil de Pékin tremble devant le fils du ciel, autant les autorités japonaises redoutent le conseil de Yedo, mais par compensation en présence des Ta rla res toute la féodalité se trouve fixée, centralisée et bridée par l'unité occulte d’un espionnage sans exemple dans scs infatigables inquisitions.
Malgré ou plutôt à cause de ces États intermédiaires, la loi générale des contrastes ne règne pas moins dans toute sa rigueur. Toute république s'oppose à une monarchie, toute liberté joue le rôle de république devant un
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Elut despotique, toute tradition est mi-parlie de conquêtes monarchiques et de libres résistances, toute histoire est double ou triple, comme celle de la France, de l'Angleterre et de l’Allemagne. C'est ainsi que les Scandinaves se partagent en tiers peuples, deux républicains en Suède et en Norvège, et un monarchique, à Copenhague. Autrefois les Slaves se divisaient à leur tour en trois Etals, deux monarchiques, en Pologne et en Hongrie, et le troisième fédéral, dans les Itussies. Aujourd'hui que la Russieest monarchique, unitaire et conquérante, clic s’oppose à presque toute la fédération européenne. L'ancienne monarchie du Portugal se centralisait ù Lisbonne pour résister aux ligues espagnoles; et l'Espagne moderne fixe à Madrid ses rois pour lutter contre la fédération universelle des Turcs, des protestants et des Français. C'est la même loi dans les petites races, chez les lioïens où la liberté de Pologne combat Parme et Modène; chez les Cénomans qui forment le groupe luttant tle Vérone, Brescia et Manloue; chez les Seuons partagés entre Rimini, Pesaroet Sinigaglia; chez les Ombriens qui mettent aux prises Spoleti, Narni et Terni. Que de cités grecques dans la même scission ! Rhodes s'élève en supprimant deux autres villes; Halicarnasse combat les cinq cités qui l'entourent; Thèbes veut écraser quatre républiques de la Béotie; Syracuse livre un combat mortel à Sergeste, Séliiionle et Agrigcnlc. Dans une tradition plus lointaine, Esaù, le chasseur nomade et fédéral, s’escrime contre la fourberie agricole cl civi ne de Jacob, et, de nos temps, l'Américain sédentaire des États-Fnis achète encore l’héritage des Peaux Rouges pour un plat de lentilles. Nulle ville, nul village ancien ou moderne qui, bien étudié, ne soit le débris d'une de ces étoiles binaires qui passent par
milliers dans la nuit du genre humain, et qui laissent des traces bizarres, mais frappantes, dans les populations où le monde moral entasse ses alluvions comme le monde physique. Nulle nation dont les formes saillantes et les mœurs arrêtées ne révèlent confusément sa destinée - guerrière, de même qu'un clnUeauforl impose au voyageur qui le regarde sans en comprendre la destination. Ces tours, ces fossés, ces terres accidentées, ces angles malicieux, ces dentelures sinistres, ces incommodités artificielles combinées avec une incontestable prévision, annoncent qu’une pensée perfide a présidé à celte œuvre, et, même en ignorant son but, on redoute son action. Voulez-vous vous en rendre compte, songez à l'ennemi, à l'agression, à l'artillerie, aux échelles, aux assaillants; regardez les voisins, leurs passages, leurs retraites. Telle est aussi l'explication des parlements, des sénats, des diètes, des pouvoirs constitutionnels que les républiques montrent si diversement agencés, cl qui répondent à d’autres pouvoirs qui s élèvent menaçants sur une terre ennemie. Au reste, libre à tout le monde d intervertir nos termes : au lieu de considérer les ligues comme une défense contre les conquêtes, leurs centres et leurs rois, ce seront, si Ton veut, les ligues qui nécessitent la résistance des capitales et la garantie des royaumes. Peu nous importe que le premier coup de fusil ait été tiré par les Anglais ou par les Français, et que le premier tort, comme on dit, soit venu desTarlares ou des Chinois. L'hostilité seule » est nécessaire, la dualité seule est de rigueur, et chaque donnée, quelle qu'elle soit, enfante la donnée opposée.
LA LÉGALITÉ