‹ Histoire de la Raison d'EtatChapitre 2 sur 112 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

VU

perdue dans les coins les plus inexplorés des bibliothèques. Je n’y vis d’abord que des écrivains bizarres, solitaires, se succédant au hasard, se copiant de même , tombant dans de continuelles redites, les uns scolastiques, les autres pédants et trop souvent odieux, tantôt à cause de leur perlidie systématique, tantôt de leur bassesse illimitée. Autant de tètes, autant d’avis; nul fil apparent qui ralliât des théories si diverses; partout des transitions brusques, des constrastes imprévus. Celui-ci apprend à conspirer, celui-là à réprimer les conspirations; ici on fait l’éloge du prince, là de la république : l’un vous propose le modèle de David, l’autre celui de' Tibère. D’abord on se fatigue, bientôt on se perd au milieu de tant

de préceptes, si ouvertement contradictoires. En -1 H- f iv ' * r r ' . , . , ... \ *, effet, on naît politique; personne n enseigne le tact,

la présence d’esprit, l’à-propos, le coup d'œil, la parole impérative , le silence créateur qui décident des grandes actions. Les situations seules inspirent] les héros; chaque révolution enfante ses chefs :1a vieille république produit César, le jeune empire élève Trajan; aucun maître n’apprend à se résoudre promptement dans les diverses alternatives de la vie.

Loin de là, chaque maxime se présente accompagnée de la maxime contraire; si l’une conseille la clémence, l’autre recommande la terreur, et les plus grands écrivains nous jettent dans l’irrésolution en ouvrant à tout propos des avis opposés.

J’aurais donc laissé les politiques italiens à leur sommeil séculaire, si tout à coup je ne m’étais aperçu qu'inutiles dans l’action, condamnés à une éternelle

ïiii HISTOIRE DE I.A RAISON D'ÉTAT.

stérilité dans la pratique, leurs préceptes acquièrent un sens nouveau dès qu’on les considère comme l'expression de lois générales auxquelles les hommes obéissent à leur insu. Ces lois, en effet, ne dirigent pas ceux qui fondent les monarchies ou les républiques; mais tout État sera toujours monarchique ou républicain; ils ne guident pas ceux qui flattent ou qui tuent, mais toute démarche, en présence d’un adversaire, ne sera jamais qu’un piège ou une Tattaque; enfin, pour employer une comparaison tirée de l’art poétique, on n’apprend rien au poêle, en lui disant que tout drame se divise en actes, mais on révèle au philosophe que la représentation scénique a besoin de repos, d’intervalles, de retours, de distances mystérieuses, ou que la fable a sa cadence comme le vers, sa mesure comme les colonnes d’un-édifice, et son dénoùment comme la coupole d’une cathédrale. La Raison d’État en- ~ soigne à son tour les distances, les intervalles, les retours qui alternent les gouvernements, le rhythme qui les oblige, dans l’espace aussi bien que dans le temps, à se succéder d’une manière déterminée avec tels ou tels chefs. Le monde a toujours obéi à ces lois qu'il a toujours ignorées et que la politique italienne a entrevues sous la forme absurde du précepte.

Le jour où je saisis cette idée, la confusion des théories se dissipa devant moi comme par enchantement; je dominai le chaos des opinions, je suppléai au silence des écrivains, je comblai les lacunes et restituai la continuité du progrès à des théories qui

Page 1