‹ Histoire de la Raison d'EtatChapitre 3 sur 112 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

semblaient la nier. Mon travail cessa d’être aride, je lus un autre liv.rc dans chaque livre, j’entendis la voix unique du Destin à travers tant de voix discordantes, et je me plus dès lors à la monotonie de ces écrits où je voyais se confirmer les lois générales avec tant d’obstination et où les hommes qui se croyaient maîtres de la nature n’en étaient que les plus aveugles

instruments. Peu m’importait désormaisleur bassesse -j ou leur perfidie; seule, impassible, implacable, la Raison des États les classait à la suite des monarchies

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ou des républiques, des révolutions ou des réaci tions, juste au moment où la divine comédie de ! l’histoire réclamait leur apparition avec un rôlej^ prédestiné.

Pour expliquer ce spectacle saisissant, je devais transporter le lecteur en dehors des batailles du jour, au-dessus des événements contemporains, dans une région supérieure à toutes les nations, à une hauteur où les hommes disparaissent dans les masses qu’on voit enfin se mouvoir avec lj précision du nombre. Sans s’écarter des mille voies obscures et

tortueuses de la biographie, on ne pouvait se placer dans la grande route des partis où tous les hommes finissent par aboutir. La poli tique des nations écrase celle des savants. J'ai donc dû diviser mon ouvrage

en deux parties distinctes et presque opposées. Dans la première je montre comment les peuples naissent deux à deux, voués à une guerre éternelle; comment ils fondent les Étals les uns contre les autres en n’é-

coutant que les suggestions de la guerre; comment leurs traditions constamment doubles se retrempent

i HISTOIRE DE LA RAISON D’ÉTAT.

l’une l’autre en s’interrompant tour à tour par des formes incendiaires et néfastes. Après avoir exposé le travail de la nature et la gravitation générale des États avec ses déviations périodiques, il m’a été permis de suivre, dans la seconde partie, la raison des États telle que l’ont conçue les écrivains qui se sont succédé en se combattant, soumis eux-mêmes à l’ordre, à la symétrie et aux contrastes de la guerre universelle. Les grandes lignes étant ainsi tracées, chaque individu a pris aisément sa place, les abréviations sont devenues faciles; j’ai pu hâter le pas accélérer la marche, traiter militairement les détails et les pédanteries trop nombreuses. Ma tâche simplifiée ne m’imposa plus que de mettre à la place d’une scolastique superflue une statistique exacte des auteurs, un classement rigoureux de leurs rêveries, un dénombrement complet qui développât en chiffres la force de leurs idées. Ici je n’ai épargné ni les voyages ni les recherches; les bibliothèques de Milan, de Paris, de Florence, m’ont révélé leurs trésors, et je n’ai pas négligé les manuscrits politiques, plus précieux que les livres dans les époques de silence.

Cependant, si j’attends quelque indulgence des philologues, que j’ai mis en mesure de vérifier mes assertions les plus personnelles, je ne dois pas dissimuler aux politiques que je parle d’une science occulte, tuée par la publicité moderne et solennellement proscrite par la Révolution de 1 780. La justice trône seule désormais dans les papiers publics; les gouvernements la représentent, leurs ennemis euxmèmes la prêchent avec un surcroît d’ardeur, et la

PRÉFACE. ii

vertu reçoit partout sa récompense. On ne voit plus l'homme dans l’inexorable alternative de se faire l’esclave d’un chef ou d’une loi, d’une tradition ou d’une révolution, d’une patrie ou de la guerre universelle. On pourrait se croire sous le règne de la grâce. Que ferons-nous donc, nous qui étudions le règne delà force? Dissimulerons-nous sous des contours efféminés les rudes vérités de la nature? Mentirons-nous parce que la science n'est plus à la mode? Ou exigerons-nous que les rois deviennent philosophes ? Non , nous nous adresserons à ceux que l’amour du vrai amène dans la république des lettres, aux solitaires qui n’ont aucun rôle à jouer, aux historiens habitués à considérer les peuples de haut et de loin, en un mot, aux philosophes pour " lesquels il n’y a ni parti ni patrie. Montrons l’homme tel qu’il est, sans sermons ni pruderie, et sachons nous suffire assez pour dédaigner les vides consola- I tions de l’erreur.

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