‹ Histoire de la Raison d'EtatChapitre 26 sur 112 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Aucun peuple ne finit de mort naturelle. — Les uns disparaissent soudainement vaincus par un ennemi supérieur; — les autres lentement étouffés par deux adversaires irrésistibles; — mais, une fois terrassés, personne ne peut plus les relever.

Mien de plus varié que la mort des nations. Les unes disparaissent, soudainement frappées au milieu de leurs fêles comme Sardanapale à .Vinive, Balthazarà Uabylone; les autres tombent sur le champ de bataille, saisies d’un délire héroïque; les Goths se dispersent pour ne plus tenter Dieu et pour garder leur butin ; les Lombards succombent à une sorte d’obésité qui les paralyse à jamais en présence de Charlemagne; les Juifs exterminés à Jérusalem errent avec la Bible comme des revenants miraculeux; les Chinois et les Tarlares, aussi anciens que le monde, demeurent encore sur leur base, on dirait, pour ajouter un doute ü tous les doutesdcla terre, où tout passe et disparait. Mais pour règle générale aucun peuple ne finit de mort naturelle; la destinée les immole tous les uns après les autres par la violence d’une guerre simple ou composée.

I.a catastrophe s'accomplit simplement lorsque deux nations de même forme, auparavant séparées par des Étals intermédiaires, se rapprochent peu à peu en les subjuguant, de sorte qu’elles se touchent enfin, à l'imitation de Borne et de Carthage quand elles curent envahi, l’une, les

Calabres, l'autre, la Sicile. Alors, si elles sont toutes deux unitaires ou toutes deux fédérales, ou si elles ne peuvent se réorganiser pour se prendre réciproquement à contrebiais, en un mot, si elles 11e parviennent pas à établir ces 'Contrastes qui font vivre tous les peuples dualisés, elles s’engagent dans une lutte mortelle, dans une espèce de duel au couteau qui aboutit rapidement à un meurtre. En se connaissant, elles ne peuvent plus se tromper; nues l'urie devant l’autre, elles n’ont plus ces voiles à arracher, ces défenses à détruire qui demandent des efforts, des retards, ces ajournements qui constituent la vie des nations, cl Home rase Carthage en quelques années, tandis que, pour la même raison, Ninivc cédait vite à Babylone, et Babylone à Cyrus. D'autres fois, à défaut d'un ennemi qui arrive de loin, 011 trouve un adversaire dans le voisin soudainement favorisé par la fortune des batailles ou du commerce, en sorte qu’aux jours des révolutions son mouvement, deux fois plus fort, rend impossible d’ateomplir le progrès. C’est alors que l’Angleterre étend sa main sur l'Ecosse incapable de garder le catholicisme, de conserver scs alliances, de sauver Marie Stuart, de se soustraire aux désolations des tragédies, et ses rois parlent enfin pour Londres, où la grande ville les couronne comme des victimes conquises et destinées à de nouvelles calamités. La Pologne disparaît également dans le gouffre de la Uussie, que le despotisme éclairé rendait tout à coup deux fois plus vaste et glissant. Auparavant, la Hongrie avait succombé à la civilisation de l'Autriche, qui lui reproche encore d'èlre aussi barbare que l’invasion d'Attila.

Cependant les guerres composées conduisent à des péripéties encore plus tragiques, quand l’État en défaillance

se voit peu à peu surpassé par deux voisins, par deux ennemis opposés, l'un libre, l’autre monarchique, l'un fédéral, l'autre unitaire. .Mois 1 infortuné perd du terrain à chaque révolution ; un jour, c’est un château qu’ou lui enlève, l’autre jour une ville, puis une colonie, ensuite un allié, plus tard un protecteur; et, tandis qu'il s’épuise, que scs forces l'abandonnent, que l’agonie le saisil, que le râle l'étouffe, il faut qu'il marche, qu'il se hâte, qu'il poursuive sa carrière d'illusions et de révolutions sous l'aiguillon d’un espoir plus cruel que le désespoir. Car toutes les sirènes gardent leurs voiles à ses yeux ; mille contrastes le trompent, mille artifices l’excitent, l'exaltent, le pressent de lutter fédéralemcnt contre un ennemi, unitaireinent contre l'autre. 11 entre donc dans une sorte de convulsion vertigineuse ; il répète deux fois chaque mouvement; il multiplie les émeutes, les coups de main: il tourne, il se retourne sans cesse tant, qu’il meurt en cherchant l'air qui lui manque et 1 idée qui s’évanouit sous l’étreinte contradictoire de son double ennemi. C'est ce qui explique les sanglantes agitations d Israël expirant entre Judas et Babylone; de l'Arménie, qui périt en combattant l'Assyrie et les ennemis de l'Assyrie; la Perse nous déchire le cœur quand à ses derniers jours elle cherche, le fer à la main, un chef qui la délivre en même temps des califes de Bagdad et des césars de Byzance ; la grande Novogorod inspire une sorte de terreur, quand elle se tord dans ses dernières angoisses entre Moscou qui la supplante et la Pologne, son éternelle ennemie. Ce IS’orthumberland semble atteint du tétanos, quand il déchoit à jamais au milieu des révolutions contraires qui l'entourent. Enfin Pise, entre Gênes et Florence, Bavennc, entre Venise et le pape,

une foule d’aulrcs Étals ainsi tourmentés, offrent des scènes si poignantes, qu’à les voir frapper à toutes les portes fermées au salut on croit à la colère de Dieu aveuglant ses ennemis.

Une fois par terre, un État y demeure pour toujours, et on lui rendrait la vie par un enchantement magique, qu'il ne trouverait plus les voisins, les alliés, les ennemis, les fédérations, les monarchies qui l'ont fait vivre. Il n'y a pas de revenants dans l'histoire; aucun Christ n’y opère le miracle d'une résurrection, et, si quelques peuples semblent ressusciter, c’est que leur mort n'avait été qu’une syncope. Quand Florence se plaçait volontairement sous Naples, ou Gènes sous Milan, elles renonçaient à l'isolement et non pas à l’existence ; elles gardaient le gouvernement ; elles se bornaient à contracter une alliance humiliante, et elles pouvaient survivre à leur soumission, de même que la Russie, la Pologne et la Hongrie pouvaient se dégager des Tartares dont la domination se limitait à une suzeraineté, à une protection, à un patronage fédéral, à l’une de ces courses de nomades ou de ces changements de garnison que les historiens appellent conquêtes, mais qui, en réalité, se réduisent à des promenades de condottieri arrivant à point nommé le jour où il faut de nouveaux chefs à une révolution imminente. La lance d'Alexandre n'a tué aucun peuple, et ses capitaines fondaient par out des dynasties qui continuaient les nationalités antérieures. Nous n’avons donc aucune consolation à offrir aux mourants, si ce n’est qu’ils cèdent la place à leurs plus cruels ennemis, que chaque jour une naissance remplace un trépas, et que les capitales détrônées, devenues des membres d’un corps étranger, servent à constituer l’opposition du nouvel

État, où elles s’insurgent à chaque révolution, comme si tous les ossements de leurs générations passées voulaient briser la pierre des tombeaux pour continuer leurs guerres désormais imaginaires contre les vivants. Tel est le sort de Pavie, de Cordoue, d’Aix, de Rennes, de Prague, de Bude, de Varsovie, de tous les navires échoués sur le; écueils du passé ; ils tressaillent un instant à chaque phase opposante, et leurs révolutions, en se dénouant dans les capitales victorieuses, les refoulent sans cesse d'un degré plus bas sous les Ilots.

loi;

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