LES CONQUÉRANTS
ont combattu à leur tour comme les cliefs d’une démocratie universelle. Que la famille de Darius pleure sur la grande tombe, que les héritiers du demi-dieu s’attristent sur la vaste dissolution ; que les fils d’Hellen, momentanément flattés de continuer >'inus ou Xerxès, assistent avec un douloureux étonnement à la disparition d’un empire dont ils avaient pris les perspectives scéniques pour une réalité assyrienne : rien n’est plus naturel ; mais à Athènes, à Sparte, même à Alexandrie, partout où l'on vénère les souvenirs du (ils de Philippe, on respire; son retour aurait fait le deuil de la Grèce, et son absence éternelle, semblable aux dernières guerres qui, dans l’ère antérieure, avaient détruit l’unité de Périclès, se montre comme la conclusion légitime et fédérale de celte période où le monde hellénique avait doublé détendue; car Alexandrie suppléait au déclin d’Athènes de même qu’Atlièncs et Sparte avaient auparavant compensé la décadence de Delphes et Dodone.
La démocratie conquérante se révèle sous une forme encore plus imposante à la suite des légions qui parlent du Capitole. Le jour même où Philippe de Macédoine choisit les maîtres d’Alexandre, en 343, elles portent le défi à tous les peuples de l’Italie désormais persuadés que leur dernière heure approche et qu’aucune sagesse ne peut plus les défendre, bientôt Pyrrhus se retire, l’Espagne succombe, Carthage se voit incendiée, tous les anciens peuples cèdent, et l'on arrive au règne de la ville de Itomulus sur toutes les nations, <1 la conquête du monde, à cette unité sans exemple pour la force comme pour la civilisation, et où les souvenirs d’Athènes, de Sparte, l'indépendance de Capoue, la gloire même d’A-
lcxandre sc perdent semblables à des ébauches insuftisantes, à des épisodes inutiles ou à des préludes oubliés. Que de démolitions ! que de massacres ! que de lutifinidia et de solitudes devant les aigles de Home 1 Mais la voix des Caton, des Scipions, des Gracchus, des Marius, desSylla, domine constamment le tumulte des batailles et les cris des mourants; et ces héros, se succédant sans laisser un jour vide, défendent à touteia postérité de confondre leurs guerres avec des combats vulgaires. C’étaient les véritables successeurs des Scévola, des Manlius, des Spurius, des héros qui avaient représenté la sagesse pratique dans 1ère antérieure, et leurs conquêtes propagent leur philosophie aussi directement qu’Alcxandre avait été le disciple d’Aristote. Chefs d’une aristocratie sans exemple ou d'une plèbe sans égales, ils n’ordonnent tant de dévastations que pour découvrir une même humanité au fond de tant de villes opposées; ils ne détruisent l'antiquité que comme des ingénieurs condamnés à déblayer le terrain pour bâtir les ports, les centres, les capitales des modernes. Jamais ils ne sont libres d’épargner une capitale, une ville, un village. Le point de la gravitation universelle se déplaçant, le commerce ne permet plus un rôle prépondérant à la Grèce, à l’Egypte ou à l'Asie ; toutes les communications nouvelles, en sc croisant dans la Méditerranée, demandent Itomc pour entrepôt; et, puisque Home combat 'des ennemis organisés fédéraleinent, comment n’aurail-elle pas, plus lard, en combattant encore la fédération de tous les peuples, porté l’unité à son plus haut degré de violence et de perfection 1 Elle extermine donc les ligues, déracine leurs centres multiples, écrase toutes les vipères des terres fractionnées, s’appuie sur d’autres
Digilized by Googl
LES CONQUÉRANTS, villes rayonnantes à son imitation, marche en ligne droite dans toutes les directions, sur ses routes milliaires, et c’est ainsi que son irradiation ferme et constante efface les centres marécageux des Étrusques, les cités trop nombreuses de la Grèce, les comptoirs excentriques de Carthage, les villes hors de route de l’Égypte et les capitales trop lointaines de l’Asie. Ses hommes furent les véritables architectes du destin, et môme aujourd'hui, lorsqu'on rencontre la moindre de leurs traces, on reconnaît la force étonnante avec laquelle ils ont discipliné le génie de la Grèce pour le forcer à régner sur toutes les richesses de la terre.
Ce qui fait surtout de la conquête romaine une loi de l'époque et nullement un accident italien, c'est qu’elle surprend les Carthaginois au moment même où ils voudraient envahir l'univers à leur tour, c’est qu’elle attaque Antiochus, Mithridate et une foule de rois à l’instant de leur plus haute expansion ; tous auraient voulu la devancer, l imiter, la surpasser, et à peine la distance amortitelle le rayon du Tibre, que nous voyons aussitôt un autre empire propageant en Orient une démocratie analogue à celle du Latium. En 230 avant J. C., les Parthes ne se révoltent-ils pas contre les Perses et ne fondent-ils pas la dynastie des Arsacides? Cette dynastie ne s étend-elle pas avec la rapidité de la foudre? Tumultueuse, violente et tragique au début, vers l’èrc vulgaire ses règnes longs et paisibles attestent qu’après avoir joué le rôle d Alexandrc et reproduit ses funérailles elle contre-balance la fortune du Capitole et accomplit la mission même des Humains. Mais le spectacle le plus surprenant nous est donné par le Céleste Empire, depuis mille ans si horriblement fractionné, et tout à coup, vers 220, rétabli par
l’empereur Clii-hoang-ti, qui résume à lui seul tous les héros du Latium. Les divisions supprimées, la terre embellie, les factions désarmées, d’immenses routes établies autour de la capitale pour porter la vie et le mouvement aux dernières extrémités de l’empire, et la statistique, pour la première fois inventée, pour que l’État se reconnût et que son chef put diriger et manier trois cents millions » d’habitants, telle fut sa colossale entreprise, que de grandes victoires remportées sur les Tartarcs sanctionnèrent, et que l’œuvre romaine de la grande muraille de six cents lieues perpétue encore à présent contre les ennemis de la Chine. N” était-ce pas l’application soudaine de la philosophie antérieure’/ Yétail-ce pas la création de l’unité morale que Confucius avait annoncée? El comment se réalisait-elle, sinon par une effroyable conquête qui détruisait des Etals, rasait des villes, transplantait des peuples et causait un bouleversement universel ? Bien plus, les résistances furent si générales et si terribles, que, pour achever d’abattre tous les obstacles matériels, l’empereur dut briser l’obstacle moral des lettrés, désormais transformés en démagogues par une anarchie de mille ans, quoiqu’ils fussent disciples de Confucius et adorateurs de l’unité impériale. Mais ils discutaient, ils luttaient, ils emprisonnaient la révolution dans une forme républicaine, et, s’opposant au pouvoir discrétionnaire de l’unité, leur parole semait une sédition qui tuait leur pensée, lloang-li les bafoua, les proscrivit, les broya, et, en remontant jusqu'au principe même de leurs intarissables bavardages, il fit brûler tous les livres. Les historiens parlent avec une sorte de terreur de l’incendie qui emportait tant de trésors; les lettrés maudissent à l’unanimité l’incendiaire qui fit périr tout le
I.ES CONQUÉRANTS, passé ; des écrivains vont jusqu'à dire qu’il a créé un moyen âge chinois. Cependant, qu’on demande compte aux Romains des civilisations antérieures, des livres étrusques, de la sagesse gauloise, des traditions ibérienues, on les verra la lorche à la main, tuant Archimède ou détruisant en une seule fois soixante -dix villes de l’Épirc. Que si oin leur pardonne parce qu’ils ont propagé l’unique langue du latin et le bienfait inappréciable d'une littérature uniforme, on les trouvera surpassés par l’incendiaire chinois, qui inventait l’écriture actuelle en supprimant soixante écritures locales, et par son général qui substituait le papier et le pinceau au bois et au stylet, en sorte qu'on pût tenir désormais dans la main des ouvrages qu’auparavant de vastes appartements contenaient à peine. Ainsi l’écriture nouvelle allégea soixante fois le poids de la mémoire, le papier et le pinceau facilitèrent au moins mille fois la transmission des idées, et quand, en laissant les œuvres inutiles dans le néant où elles étaient retombées, on demanda aux souvenirs d’un vieillard et à quelques tables pourries l'antique sagesse de l’empire, Confucius, ressuscité pour ainsi dire un million de fois, s'élança sur toutes les routes, pénétra dans tous les recoins, parla à tout le monde le langage muet d’une même écriture, et fit plus de bons sujets que jamais Cicéron ou Démosthènes ne firent de dignes citoyens. Que dirai-je davantage? Sa doctrine prospéra tellement, qu’elle devint la seconde nature des Chinois, qu’ils la déclarent aussi nécessaire à l’empire que l’eau aux poissons, et qu’elle fait encore aujourd’hui parler, penser, agir leur céleste bureaucratie, dont les paperasses opèrent des prodiges, cl dont les merveilles peuvent toujours se chiffrer.
En passant de la Chine au Japon, nous assistons à une scène opposée, quoique encore guerrière. Le mikado, chef suprême de l’État, cesse de conduire lui-même ses peuples à la guerre, le système constitutionnel banni de la Chine s’empare du Japon, et les chaînes d'une lourde légalité retiennent désormais le chef de 1 Etat dans son palais, où il vit suspect et adoré. Qui le remplace donc sur le champ de bataille’! le siagoun, le prince des guerriers, institué trente ans avant J. C., et ce maire asiatique répond ainsi, au point de vue libéral, à l'avènement d'un seul chef il Nien-yang, des Arsacides chez les l’ail lies, et des Romains en Occident.
I ES RÉDEMPTEURS