LES CONQUÉRANTS
En quoi donc consiste la grandeur de cet homme dont la vie ne dure que treize ans passés dans les camps? En cela qu'il est l'apôtre armé de la démocratie hellénique, le chef de !a Grèce contre l’aristocratie asiatique, le libérateur de tous les peuples écrasés par le nouvel empire des Perses et à moitié insurgés en Egypte, en Phénicie, dans l'Asie Mineure, à Chypre, sans pouvoir achever eux -mêmes leur propre révolution. C’est lui donc qui l’achève, qui la propage, qui la réveille là où elle sommeille, qui l'explique aux plus aveugles et qui redouble l’antique révolution contre les horreurs de Babylone. La hideuse misère qui s’affiche aux pas des armées s’évanouit à l'approche de la sienne qui fait refuser le tribut aux barbares. La Phrygie le voit arriver sans que ses impôts s'augmentent; dans l'Ionie, dans l’Éolide, à Magnésie, à Tralles les impôts diminuent; à Éphèse le temple de Diane se relève et l'ancienne aristocratie amie des invasions succombe; à Sardes les antiques lois reparaissent, et l'Égypte obéit enfin à des satrapes indigènes. Envahit-il les contrées inconnues des Gymnosophisles, où un autre Homère avait chanté une autre Iliade? Il y rétablit plus puissant que jamais le roi même qu’il détrône. Ses coups rares et terribles comme ceux de la foudre ne frappent que pour laisser des bienfaits étemels. Il anéantit Tliébes, mais pour que la Grèce lui permette scs victoires; il rase Tyr, mais pour donner Alexandrie à l’Egypte; il ravage Persépolis, mais pour relever Puisagade, centre fédéral de l’ancienne liberté des Perses; il immole des capitaines, mais qui gémit plus que lui sur la nécessité d’écraser les séditions d’une armée sur des terres lointaines? Piévolutionnairc universel, condottiere d’une liberté cosmopolite, il se fait chérir des en-
v neniis qu'il dépossède : la famille de Darius le regarde
comme son libérateur, les Persans s’attachent à son char, dix mille mariages scellent l’union de son armée avec les filles de la terre, un brahmane se fait brûler au milieu de cette joie qui se répand dans tous les temples depuis Jérusalem jusqu’à Memphis, et, quand il pénètre à lîabylone, il y reçoit les ambassades de l’Élrurie,-dc l'Ibérie, de Carthage, de cent peuples inconnus qui le demandent pour juge et qui voient la ville de Bélus renaître entourée - de splendeurs plus humaines.
On douterait du rôle de l’élève d’Aristote, que son armée dissiperait toute incertitude. C’est une armée d’aventuriers au service de la liberté universelle; elle ne reconnaît son chef qu’au signe visible de la victoire, elle garde au milieu des barbares toute la supériorité des philosophes en respectant les dieux comme des égaux et les esclaves comme des choses; et, quand elle arrive sur le bord de l'IIyphase, elle refuse d'aller plus loin. En vain Alexandre lui promet encore des trésors et des terres, en vain offre-t-il de surpasser ses espérances et de la reconduire lui-même dans ses foyers en naturalisant partout ceux qui voudraient oublier la patrie : ces promesses d'un capitaine tartarc ne touchent plus des hommes fatigués de combattre les maladies de l’erreur. Enfin, le conquérant s’éteint dans les parages de Babylone, et la sédition qui éclate à ses funérailles, les trois cents insurgés que Perdiccas fait fouler aux pieds des éléphants dans une revue par surprise, les trente-quatre capitaines qui se partagent les dépouilles de l’empire improvisé, les nouvelles dynasties qu'ils fondent, les révolutions indigènes qui les adoptent, la Macédoine qui les perd, la Grèce qui les oublie; tout annonce qu’ils