I. ES RÉDEMPTEURS. ICI
il emporte a\ec lui la persuasion d'avoir sauvé le genre humain.
Pour que rien ne manque à l'exacte ressemblance de l’Occident avec l'extrême Orient, la rédemption du Céleste Empire se montre double, comme celle de Home ou de Byzance. Jalouse, orgueilleuse et indomptable chez les bouddhistes, elle représente l'hostilité de l’Église romaine contre l’empereur et contre les philosophes, et elle ne se préoccupe que de son abnégation, de sa sainteté, de son inviolable hiérarchie, de sa suprématie divine, qui rend ses rapports avec le chef de l'État toujours durs et difficiles. Au contraire, dans la secte de Tao, qui s’étend rapidement en imitant le bouddhisme, la rédemption chinoise devient césarienne, savante, mondaine; à peine songe-t-elle à organiser son Église, et elle rappelle un à un tous les traits caractéristiques de l'Église byzantine jusqu’à son origine. IVoù vient, en effet, la première lutte de Constantinople contre Borne? D’Arius, qui avait vu jeter les fondations de la nouvelle capitale, et si nous remontons au delà, nous trouvons les néoplatoniciens, les maîtres siégeant à Alexandrie et n'ayant d’autre but que d'écraser les chrétiens en opposant les féeries vitales de la magie et de l'extase aux sombres mystères de l’ascétisme et de la mort. Et quel était le sage, le rédempteur, le christ des néoplatoniciens? Ils l’empruntaient à un temps antérieur aux philosophes ; ils divinisaient Pythagore aux idées sacerdotales, lui donnaient le don des miracles, une mystérieuse ubiquité, des disciples qui répétaient ses prodiges, et c’est ainsi qu'Alexandrie préludait à Byzance, et qn'Apollonius de Thiane devançait Arius. Tels étaient aussi les commencements des Tao-tsé ; ils rappelaient le Pythagore de la Chine,
Lao, que Confucius avait fait oublier; ils le divinisaient au milieu de la foule qui en avait fait un devin, et en 207, un deini-sièclc avant la fondation de Byzance, les sept sages de la forêt de Bambou annoncèrent la bonne nouvelle que Dieu s’était incarné dans la personne de leur maître, à qui désormais l’on pouvait tout demander. Plus de pénitences, plus d'inutile componction ; persuadés de la sainteté du plaisir, ils prêchèrent contre la loi et les cérémonies, placèrent le bonheur suprême dans les extases de l’oisiveté et de l'ivresse, et poussèrent l’insouciance des choses d'icibas jusqu’à continuer leurs parties d'échecs lorsqu’ils recevaient la nouvelle de la mort de leurs mères, jusqu’à passer l’éponge d'un délire bachique sur chacune de leurs misères.
On jugera aisément des grands effets produits par les rédemptions en voyant les bouleversements contemporains qu'elles ont causés chez tous les peuples de la terre. Au jour de la naissance de Jésus-Christ, les Quades attaquent déjà l’empire romain ; au troisième siècle, les invasions s’étendent; et, à la fin du cinquième. siècle, elles régnent, en 47(‘>, sur l'Italie par Odoacrc ; l'année suivante, sur l'Angleterre par les Anglo-Saxons; en 481, sur la Gaule par Clovis ; en même temps, l’Espagne obéit aux Golhs, Carthage aux Vandales, et, dans la Germanie, les Yisigoths, les Bourguignons, les Franks, les Huns, les Gépides, fondent cette multiple fédération de races et de royaumes hétérogènes, d'où vient l’Allemagne des modernes et les ennemis qui la harcèlent. Et quel est le rôle de toutes ces invasions? Paul Orose, Grégoire de Tours, les ücfnatistes de l’Afrique, les Bretons de l’Angleterre, déclarent unanimes qu elles viennent délivrer le genre humain du fléau
LES KÉllEMPTEtiRS.
tic la conquête romaine ; en sorte qu’elles sont à César comme l’Église à Jupiter. Le monde était littéralement sens dessus dessous ; les pauvres d'esprit triomphaient ; les p:\tres, les paysans, les ignorants que l'Évangile avait t'ait arriver devant la crèche de Bethléem, les mages qui visitaient l’Enfant divin dans l'étable sans reconnaître Hérode, triomphaient enfin des maitres du monde et de leur injustice splendide. Les premiers étaient devenus les derniers, et les derniers les premiers.
Mais d’où sortaient ces pâtres ai més, ces rustiques pasteurs de peuples qui semaient en même temps l'épouvante et la liberté dans le monde romain? ils venaient de la
Scandinavie, du pays des Slaves, des plaines de l’Asie, d’où la victoire les avait tirés pour leur confier le char de la fortune. Si donc l'Europe s’affranchissait de Borne, et Home de Byzance, tous les peuples, sans nom pour Tite I.ive, recevaient à leur tour le contre-coup de la libération universelle. Non contente d’avoir donné Jésus-Christ aux Romains, l’Arabie se remue dans ses profondeurs nuageuses et fédérales, d’où jadis était sorti le législateur du Sinaï ; elle rompt, en l’an 100, la digue de Mareb. Elle montre pour la première fois à l’œil étonné de l’histoire ses plus lointaines peuplades, et, en 443, Cossay prend la Mecque, la reconstruit, et engage l’aristocratie à bâtir ses maisons autour du temple où l’on adorait le Dieu d' Abraham, et qui contenait en puissance une nouvelle rédemption. L’Afrique partage l'agitation générale avec scs Abyssins. Nous avons déjà dit que la Perse chassait les Parthcs en 223, la Tartarie obéissait, en 277, à Sieou-yaen-hai, versé dans tous les mystères de la science chinoise, et la Chine elle-même, en régénérant l’antique unité, entrait
loi
lilSTOIHE DE LA lUISftN D'ÉTAT.
dans l’èrc d'une scission qui lui donnait, en 22!), trois dynasties contemporaines, et, en 420, la grande division des deux empires du Sud et du Nord.
Comment ne pas admirer les illustres hallucinés qui opéraient tant de prodiges! Leur délire contagieux faisait plus que la science d’Aristote et la raison tic Platon ; plus que les calculs de Kapila ou la morale de Confucius ; leurs visions nous bercent, nous emportent encore; l'enfant qui nail reçoit les eaux de leur baptême, la femme qui s’unit à son époux invoque Christ, Foc ou Cbricbna, l'homme qui meurt fait acte de foi dans leurs paroles fatidiques; cl si l’hypocrisie dissimule mieux les instincts sanguinaires de notre race, si les gladiateurs se reposent ou cherchent un autre cirque, si la débauche se cache ou s’évapore en futilités inoffensives, si les massacres et les colonisations 11 e reparaissent plus qu’à de rares intervalles et avec la folle apparence de justes châtiments, de nécessaires défenses, d’utiles sacrifices; si, en un mot, nous nous trompons mieux cl nous nous abusons avec plus d'industrie, c’est au dévouement des saints pères de l’Église, des sept sages de la forêt de Bambou, aux saintes extases qui sanctifiaient les premiers hommes régénérés, que nous le devons. Ils apprenaient aux simples d’esprit comment les rédempteurs étaient nés, ils donnaient force de loi à leurs rêves; ils pillaient et détruisaient si bien toute philosophie antérieure, que les écoles disparaissaient cl que leurs dogmes, arrachés à la forme épineuse de l’argumentation, devenaient les dogmes d’innombrables croyants. Le monde changeait de place, grâce au levier de l'absurde; et par un nouveau prodige l'effacement de toutes les différences accidentelles de race, de culte, de patrie.
LES RÉDEMPTEURS
«le richesse ou de talent; l'abolition de la famille, de la propriété, de la nationalité dans le monde impossible de la justice, ce nouveau rêve ajouté à tant de rêves conduisait à cette grande régénération de supprimer le mensonge. Auparavant on mentait par principes; l'imposture régnait, le front levé, avec ses majestueuses supercheries; dans les écoles elle dictait deux doctrines, dans le temple elle faisait parler les statues, dans les palais des rois elle s’étonnait qu’on parlât de vérité. Mais depuis l’ére des rédempteurs la vérité triomphe, on croit à la force de la raison; on l'oppose seule aux clameurs de la multitude, au hruit des armes, aux menaces des tyrans, aux artifices d'une misérable prudence, et nous-même qui écrivons ces pages dans la sincérité de notre cœur sans nous préoccuper des conséquences, et contempteurs des espérances ou des désespérances qu elles peuvent créer, nous nous sentons doué de la force miraculeuse que les rédempteurs dormaient à ce précepte : Tu diras la vérité quoi qu’il arrive; lu ne te mettras jamais à la place de Dieu, dépositaire de secrets inviolables; ou si ta raison se confond avec celle «le l'Être suprême, tu resteras toujours homme, toujours soumis à la justice des hommes et volontairement exposé à leurs persécutions.