CHAPITRE VIII
Le pape et l'empereur se perfectionnent en se combattant pendant les trois phases, — des évêque*, — des consuls — et des sectes. — Sa ‘nés divcr.es de cette guerre, — en Europe, où tous les États sont bouleversés par la discorde d'un grand interrègne; — chci les mahomélans, où les émirs combattent les kalifes; — à Byzance, où deux dynasties se disputent l'empire; — chez les Tartares, qui deviennent les gibelins de l'Asie; — en Chine, où les Tao-tsée combattent les bouddhistes, — et au Japon qui voit la lutte nouvelle du Siotigoun et du Mikado. — Caractère uniforme de celte guerre universelle.
Nous approchons de nos temps, de nos mœurs, de noire civilisation; à partir de l’an 1000, les souvenirs européens se multiplient, ainsi que ceux des autres peuples, et, au lieu de nous égarer, faute d’événements et de mémoires, nous sommes exposés à nous tromper, à cause de leur excessive multiplicité. Mats une méthode nous préserve de l’erreur, celle qui se borne à suivre les signalements de la gloire, en oubliant les faits subalternes que les anciens laissaient tomber dans les eaux du I.éthé, et qui s’effacent d’cux-méines devant les grandes révolutions, aussi nettes et tranchées que les pyramides de l’Égypte ou le Parthénon d’Athènes. D’après cette méthode, le premier phénomène que nous rencontrons après la constitution de la papauté est la grande guerre du sacerdoce et de l’empire. A partir de l’an 1000, le pape attaque l’empire comme un dernier reste de la conquête païenne, en exigeant que tout cède à sa domination spirituelle et que tout le monde lui
obéisse, comme la matière à l’esprit, le corps à l’âme, l'univers à Dieu. Pour lui, toute résistance est une rébellion, toute rébellion une émanation de l’enfer, et il commence un combat dont la conséquence dernière serait l’extermination des empereurs, des rois, des princes, des nobles, de toute loi politique et civile, pour transformer la chrétienté en une république monacale. Cependant, si les peuples le suivent, si les multitudes le célèbrent, si ses tribuns sèment partout une nouvelle égalité, si la vieille féodalité succombe, si les lois barbares s’effacent, la nécessité d’une loi rétablit sans cesse l’empire qui protège la liberté et la science, et devient funeste à son tour à l’ancienne église des reliques, des ordalies et des fables. D'un côté, César livre ses traditions du moyen âge, ses châteaux imprenables, ses privilèges odieux, ses barons intraitables, ses préjugésd’urie obstination surhumaine ; de l’autre, le pontife renonce aux miracles du fer chaud, à la magie des légendes, à la contrefaçon des idoles, et, tout en cherchant à s’entre-détruire, les deux pouvoirs se perfectionnent en traversant les trois phases éclatantes des évêques, des consuls et des sectes.
De l’an 1000 â 1180, c’est la phase des évêques aux prises avec les comtes de la féodalité; les papes attachent un nouveau sens à ce nom de Grégoire, qui désignait le premier créateur de l’autorité pontificale, et bientôt Grégoire VII fait entendre sa voix, l’empereur Henri IV tombe à scs pieds dans le château de Canossa, les autres pontifes réorganisent l’Église et la rendent deux fois plus puissante. Chaque ville italienne, insurgée contre son comte, se transfonne en république; la Toscane, régénérée par sa nouvelle dynastie, donne à la nation la comtesse Mathilde, protectrice de l’Église; la basse Italie, également transformée
par les Normands, chasse les musulmans et se donne au saint-siège. La France désarme d’abord sa féodalité par la trêve de Dieu, la sanctifie ensuite par la chevalerie et la déporte enfin, en lui imposant la chimérique expédition des croisades. L’Écosse bannit les sorcières de Macbeth vaincu par l’époux de sainte Marguerite, et saint David 1" achève la révolution en multipliant les monastères et en restaurant les églises. C’est la dévoliorudes évêques qui crée le royaume du Portugal, improvisé dans l’élan d'un combat contre les Maures et déclaré vassal de Notre-Dame de Clairvaux. Saint Canut IV réorganise le Danemark, rassuré par Erik 1", surnommé le Bon par le peuple, et le Saint par les historiens. La Hongrie moderne doit son origine à ses deux rois, saint Étienne et saint Ladislas, l'un qui commence, l’autre qui finit la phase des évêques; et la Pologne voit son roi Boleslas II, aux ordres du saint-siège, victorieux en Russie et hostile à l’antique noblesse, qui veut déserter ses drapeaux. Jusqu’ici ce mouvement est monarchique, unitaire et pontifical; mais, chez les peuples ennemis de ceux que nous venons de nommer, les diables s'opposent aux saints, et c'est encore la même révolution, au point de vue de la loi qui Se raffine, et de la liberté qui apprend à s’escrimer contre Dieu. Ainsi l'Allemagne nous montre les gloires de celte maison de Gebelin, qui ne recula jamais devant l'Église, et de Frédéric Barberousse, qui broya les Velfes, et fut aussi grand que Charlemagne en combattant le pontife. En Angleterre, c’est Guillaume le Conquérant qui trompe. l’attente du saint-siège, et dont le fils, Henri II, immole saint Thomas Bccket à l'indépendance des Anglais. L'impiété du peuple suédois sacrifie le pieux roi Stenkill et triomphe avec Erik, dit le roi des paysans;
on Russie l'impiété d’André fait frémir, et pourtant c'est elle qui régénéré cette nation, dont les héros seront des monstres dans toutes les époques postérieures. En Espagne, l'homme de la nation est le Cid, qui fonde la grande franchise de l’honneur, tandis que les usa tiques de Barcelone et les fueros d'Aragon attestent le progrès de la loi.
Vers 1200, toutes ces corrélations disparaissent, remplacées par de nouvelles apparitions, que domine ouvertement l'idée d’une révolution consulaire, c'est-à-dire industrielle, commerciale, décidée à arracher la direction du inonde à l’Église pour la confier à des profanes. L’impiété se généralise, partout on oppose l’homme au prêtre, le fait au prodige, l’expérience au mystère. De là, toute ville italienne proclame le gouvernement des consuls, en reléguant l’évêque dans sa cathédrale; l’Allemagne, après une courte agitation, obéit à un empereur athée, le grand Frédéric II ; l'Écosse, régie par Guillaume, brave les interdits du pontife ; l’Angleterre conquiert la grande charte et fonde son Parlement implacable au saint-siège. Nous voyons en Danemark Valdemar, fondateur de Dantzig et père de son peuple; en Suède, le droit barbare vaincu à Stockholm, qui détrône l’antique Upsal; en Portugal, Alphonse lutte contre l'Église; en Espagne, un autre Alphonse se déclare plus sage que Dieu, et si la France reste religieuse, c’est pour écraser le Midi, pour étouffer les Albigeois, pour consolider son unité, pour obéir à sa loi, qui la veut éternellement monarchique. Mais les royaumes fondes par les croisades disparaissent; l’empereur tourne la croisade contre le pape qui l avait spolié, sous prétexte de l’envoyer délivrer Jérusalem, et le pape lui-môme, forcé d'imiter les gouvernements libres, s’entoure de cardinaux qui jouent le rôle do
m HISTOIRE DK I.A It.USOM I) ETAT.
consuls de l'Église et il réunit des conciles où il parodie
les grandes assemblées des républiques.
Cependant les consuls ne durent pas plus epic les évêques, et c'est pourquoi, à partir de 1250, on entre dans la troisième phase des sectes, des évêques, aux prises avec les consuls, des guelfes combattants les gibelins, et toujours du sacerdoce aux prises avec l'empire, non plus seulement liai des batailles rangées, mais par une lutte populaire, sociale, détaillée, qui bouleverse tous les États et ensanglante tous les coins de l’Europe. Qiii peut dénombrer les tragédies de cette époque? ï)ès que le grand interrègne commence en Italie, les sectaires se ruent les uns sur les autres avec des fureurs sans exemple; pas de bourgade où les partis ne s’expulsent et ne se massacrent réciproquement de six à huit fois; on n'épargne ni l’âge ni le sexe, ni les maisons ni les pierres; on parcourt les campagnes la torche à la main, bridant, incendiant tout ce qu'on rencontre, arrachant les vignes, les arbres, et stérilisant le sol par des édits insensés. Dans la basse Italie, Charles d'Anjou extermine les partisans de Mainfroy, et les Vêpres siciliennes sacrifient à leur tour les soldats angevins. Des conclaves meurtriers, des interrègnes terribles agitent la ville éternelle ; Boniface VIII meurt de rage, Benoit IX de poison, et enfin les papes s’exilent en laissant l’Église scindée entre Borne et Avignon. Én Allemagne, les empereurs se disputent la couronne deux à deux, puis, à la mort d’Albert, une terrible vengeance fait périr plus de mille innocents: puis enfin les deux maisons de Luxembourg cl de Bavière ensanglantent tout l’empire. La France immole cent mille pastoraux, ensuite les templiers, et plus tard arrivent les troubles du prévôt des marchands avec des oscillations
financières qui font varier les valeurs de cinq ccnl pour cent. Mêmes luttes en Danemark entre Christophe et ses adversaires; en Suède entre Burger, qui fait mourir ses frères et les Folkanges, qui immolent son fils; en Pologne entre Premyslas, envoyé par le saint-siège, et Vinccslas soutenu par la nation; en Hongrie entre Canrobert d’Anjou, également nommé par le pape, et Othon de Bavière, qui représente les Hongrois. En Espagne, Alphonse XI et les Transtamare déchirent la Castille ; les grands qui arment cinquante mille hommes, bouleversent l’Aragon, et les Beaumont et les Agramont reproduisent en Navarre l’anarchie des blancs et des noirs de Florence. En 1310, l'Angleterre assiste à la longue tragédie où le parlement finit par faire empaler le roi, après avoir immolé un à un scs favoris. En même temps, l'Ecosse voit le combat des Bruce et des Baliol; en Portugal, deux rois se succèdent, l’un pour égorger Inès de Castro, l’autre pour la venger, double tragédie qui fait passer le royaume à travers deux terribles révolutions ; enfin la Russie perd trois grands princes, judiciairement assommés par le grand khan des Tarlarcs, sur les dénonciations du prince de Moscou. Les rois de cette phase prennent les litres de Mauvais en Navarre, de Cruel en Portugal, de Redoutable en Castille, et l'agitation est si violente, que tout État se trouve littéralement interverti, car les monarchies tombent en républiques et les républiques obéissent à des tyrans.
J'ai expliqué dans mon Histoire des révolutions d’Italie celte lutte dans laquelle l'Europe, sous l’apparence de tomber d'abime en abîme, marchait de progrès en progrès, et on m’a reproché d’avoir peut-être exagéré l'influence italienne par des synchronismes artificiels. Je répondrai ici, sans
sortir de mon sujet, que celte influence ne s'étendait pas seulement à Novngorod et à Moscou, mais qu elle envahissait tout l'ancien hémisphère. Partout nous découvrons les évêques, les consuls et les sectes, Père des grandes atrocités et des épouvantables progrès. Certes, si les Italiens, les Allemands ou les Anglais s'étaient bornés à envoyer au loin des milliers de missionnaires, de docteurs, de savants ou de voyageurs, c'est à peine si l'Orient s'en serait aperçu, et personne n’aurait compris leurs fureurs. Mais, devant la démonstration de la guerre, rien ne résiste, la mort possède le don des langues, ses missionnaires instruisent vite leurs ennemis, et, le jour où les croisés prenaient quatre royaumes aux infidèles et massacraient quatre-vingt mille musulmans à Jérusalem, l'islamisme, en déroute dans ses immenses possessions, n'eut d'autre ressourça que de faire un pas en avant, en imitant la révolution des évêques. Voilà les lumières d'Alcp, Damas et Iloum qui commencent à briller; voilà Noureddin un saint pour l'islamisme, un héros pour toutes les nations; voilà enfin Saladin qui refoule l’explosion sanguinaire de l’Europe,* en exagérant la tolérance traditionnelle de l’Orient. Qui n'a pas admiré son humanité, quand il protégeait à Jérusalem ces mêmes chrétiens qui avaient massacré scs habitants quatrevingts ans auparavant? qui l’a surpassé dans l’action, dans l'éclat, dans le courage? Puisque la croix recule devant le croissant, ne faut-il pas reconnaître que, grâce à lui, l’islamisme devenait équivalent à l’Allemagne de Frédéric Barberaussc, à la France de Philippe Auguste, à l'Angleterre de Itichard Cœur de Lion, à la Russie d'André le czar épouvantable ?
Les synchronismes des révolutions musulmanes ou
chrétiennes continuent pendant la phase des consuls, et, en 121 U, quand cette période se dessine en Allemagne par Frédéric et en Angleterre par la grande charte, Aleadin d'Iconium ne laisse pas de doute sur le nouveau rôle que la fatalité lui décerne. En 1258, ce mouvement qui effaçait les papes en Occident se complète à Bagdad par la destruction définitive du kalifat. Certes celte destruction s’accomplit au milieu d'un désordre effroyable; les Tartares s’avancent, 1 islamisme se fractionne, les batailles se multiplient, les chefs se déchirent, les historiens déplorent la décadence du mahométisme. Mais n’cst-ce pas avec les mômes phrases qu’ils gémissent sur les sectes de l'Italie, sur l'interrègne de l’Allemagne, sur les commotions de la France, sur les prétendants qui se disputent deux à deux tous les trônes de l’Europe? Après avoir passé des évêques aux consuls, de Saladin aux émirs révoltés, le mahométisme cntiait donc, à son tour, dans la période de la guerre civile, de Naples séparée de l’alerme, de Borne tournée contre Avignon ; et les Ottomans, qui s’élevaient à Iconium avec l’idée que le sultan est l’image de Dieu, excluent jusqu’à l’ombre du soupçon que le sort de l’islamisme touche à sa fin.
On doit en dire autant de Byzance : doublement attaquée par les catholiques d’üccidcnt et par les inahométans du Midi, son empire subit la tragique nécessité de la guerre et du progrès, et 1ère des évêques s’y reproduit grâce à l’élévation des Comuènes, contemporains de Grégoire VH. Faux et vaillants, les trois premiers princes de cette dynastie battent les Sarrasins par les Franks et les Franks par les Sarrasins ; et le pouvoir spirituel, d'une perfidie rajeunie, leur permet de traverser heureusement des dan-
gers où ils auraient pu trouver leur mort. 11 est vrai que leur duplicité s’use chaque jour; l’empire semble désormais incapable de faire face au double contraste du croissant et de la croix. Les consuls ne s’y montrent point: on ne voit que séditions, batailles, tyrannies ; les Bulgares se révoltent, les Valaques les imitent; lsaac l'Ange s’insurge; on pend entre deux colonnes l’empereur Andronique, qui trouvait néfaste le jour où il ne faisait pas de victimes. En 1181 on massacre les Franks; en 1203 on subit l’invasion des Vénitiens associés avec les barons français. Ces conquérants dépècent l’empire, le mettent en lambeaux, le pillent à outrance; les provinces sont vendues, troquées, jouées aux dés par les plus nobles coquins de l’Occident; mais la guerre civile s’y trouve solennellement inaugurée comme à Home, à Paris ou en Allemagne; les Guelfes et les Gibelins y suivent une double lignée de Césars, les uns latins et orthodoxes, les autres indigènes et schismatiques, et ils se livrent un combat mortel, les premiers pour achever une conquête impossible, les derniers pour dominer une révolution irréfréuablc : aucun des deux partis ne peut triompher, pas plus que ceux de Florence ou de Londres. Qu’on s'imagine un géant déchiqueté, montrant à nu ses veines, scs artères, ses viscères, versant son sang par tous les pores et toutefois debout et combattant, parce qu’il faut du temps, môme à la mort, pour gagner le cœur et la tète; tel est l'empire de cette époque, et ses calamités sont encore celles de tous les peuples.
Au contact des musulmans, des Byzantins et des Russes, les Tarlares reçoivent la secousse de l'Europe qui les éclaire et les engage au combat. Le jour des évêques.
en HûO, ils sc mettent en marche avec Yven; à l'époque «les consuls, en 1208, ils se livrent à l’effroyable essor de Gengiskan; et sous Oktaï, le plus doux, le plus paisible et le plus humain des khans, ils envahissent d’un côté l’Europe, de l’autre Bagdad, de l’autre la Chine, où ils régnent quatre-vingt-treize ans. Pourrions-nous attribuer au hasard une invasion aussi explosive et certes la plus vaste depuis celle qui accablait les Romains? Comment se seraient-ils étendus si rapidement s’ils n’avaient pas joué le rôle d’un parti dans la guerre universelle? Ils marchaient plus vile qu’Alexandre parce qu’ils étaient les Gibelins de l’Asie ; leurs victoires étaient celles du prince de Moscou contre le czar, du vizir de Bagdad contre les kalifes, des Paléologues de Byzance contre les Latins, des anciens Perses contre la nouvelle Perse de l'islamisme, et quand ils accordaient au Dalaïlama la grande donation du Thibet, ils se montraient, à leur tour, scindés en deux sectes qui les rendaient, d'un côté, Gibelins dans leurs diètes, de l’autre Guelfes dans leur Eglise semblable à la nôtre, jusqu’à tromper l’œil des voyageurs catholiques.
La Chine même marque les trois époques communes à Rome, à Byzance, aux Tarlares et à Bagdad. Dans la première époque Ouang-gan-chi publie, en 1075, son célèbre Commentaire des trois Kings et son Dictionnaire en vingtquatre volumes, où il impose la doctrine de Bouddha et de Tao à la tradition impériale des lettrés. Bientôt un édit impérial ordonne aux mandarins de le suivre sous peine de destitution, et quelque temps après son image figure dans la salle môme de Confucius, immédiatement après celle du vénérable Mcng-Tsée, le second sage de la Chine. Voilà donc l’ancienne littérature vaincue par les deux ré-
domptions asiatiques, l'antique unité menacée par deux traditions pontificales, l’humiliation de Henri IV à Canosse répétée dans tout le Céleste Empire, où les dignitaires du pouvoir temporel sont, pour la première fois, obligés de respecter les deux pouvoirs spirituels. Bien plus, en 1125, trois ans après la paix des investitures, l’empereur de la Chine appelle dans les villes tous les solitaires de la secte de Tao et les réunit dans une vaste hiérarchie de vingt-deux degrés, et subordonnée à trois chefs supérieurs. Mais tout à coup les exploits ecclésiastiques cessent, la doctrine impériale ne subit plus aucune humiliation, et si elle ne règne pas d’une manière éclatante, nous sommes autorisé à lui supposer un triomphe momentané comme en Occident, où l’ascendant tout profane des consuls fait taire les pontifes du christianisme et les kalifes de l’islamisme. Enfin cet intervalle passe à son tour, et aux jours du grand interrègne et de l’anarchie des deux sectes, la guerre civile de la Chine met aux prises les deux rédemptions de Tao et de Bouddha avec des fureurs si nouvelles, que les bonzes bouddhistes n’hésitent pas à invoquer l’invasion étrangère des Tartarcs. C’est ainsi que ces derniers arrivent, en 1279, à la Chine où leur premier acte est de brûler les livres de Tao-tsée. En vain l’intérêt de la conquête leur conseille de modérer leurs propres lamas et d’emprunter aux vaincus le secours delà civilisation, de la science et d’une lumière qui leur manque. Si les successeurs de Gcngiskan s'initient rapidement aux mystères du Céleste Empire ; s'ils en adoptent les mœurs, les idées, l'ordre, la hiérarchie profane ; si leur nouvelle capitale, Péking, s’élève exprès entre la Tarlarie et la Chine pour tempérer la lutte des deux régions opposées, et il n’en résulta pas moins la plus vaste
LA GUERRE l>ES DEUX POUVOIRS. 191
anarchie qu'on eût encore vue. Les lamas, indépendants des tribunaux, supérieurs aux mandarins, parcouraient les provinces, les persécutaient, les saccageaient, s'installaient dans les maisons, en chassaient les habitants, et, non contents de piller, parfois ils conspiraient contre les empereurs eux-mémes, et souffletaient les princesses du sang. Souvent on les reléguait en Tartarie pour ménager le Céleste Empire. Mais bientôt ils revenaient, ils captivaient les faveurs des empereurs, et, pendant la domination mongole," la guerre civile ne reçut aucune solution.
Enfin le contre-coup de l’anarchie se fait sentir au Japon, où s’accomplit la plus grande de toutes les révolutions, celle de Siougoun, qui détrône le mikado et le réduit à des fonctions purement honorifiques, mouvement que bientôt consacra la nouvelle religion de Ykostou et qui constitua deux pouvoirs hostiles dans l'État.
Ainsi, à ne considérer que le fait le plus saillant de la guerre, la discorde extérieure, inséparable de la lutte entre les deux pouvoirs, nous rencontrons sous la même date de 1230 ou à des dates trés-rapprochées, le grand interrègne de l'Italie et de l’Allemagne, les troubles de la reine blanche en France, la guerre du Parlement contre le roi en Angleterre, le bouleversement le plus effroyable à Byzance, la chute de Bagdad dans la région musulmane, les Tartares dominateurs depuis la Hongrie jusqu’en Chine, la guerre de religion dans le Céleste Empire et un nouveau culte au Japon. Si, en descendant des hautes généralités où nous nous sommes placés nous voulions mieux dominer les subdivisions de cette période, nous verrions nos synchronismes confirmés par des milliers de détails en apparence capricieux et au fond créés par la loi même qui
19 i IIIISTOIRE DE LA ItAISOS D’ÉTAT,
régit tant de nations. Pour donner un exemple, partout les lureurs de la guerre civile sont précédées par des tentatives de conciliation, par des dictatures improvisées pour étouffer les dissidences ; partout les peuples s’efforcent de conjurer le danger, de retarder les combats, de se dérober à leurs propres partis. Chaque ville italienne confie scs pouvoirs à des juges étrangers ; les conclaves de l'Eglise nomment des papes nés loin de la Péninsule ; les diètes de l’empire appellent des Espagnols, des Anglais au trône de l'Allemagne; le Parlement anglais soumet à la décision étrangère de saint Louis ses différends avec son roi, et l'Ecosse fait paraître ses prétendants devant le tribunal du roi d’Angleterre. Enfin les idées de pacification dirigent en môme temps et saint Louis en France, et Rodolphe d’Habsbourg en Allemagne, et sainte Elisabeth en Portugal, et les papes dans la chaire de Rome, et les Tartares eux-mêmes, si persuadés de la nécessité de prévenir la guerre civile par des juges, que, comme les villes italiennes, ils nomment toujours des étrangers au gouvernement des innombrables provinces soumises à leur domination d’un moment. Mais à quoi bon les détails? Ne sullit-il pas de la nécessité où les nations se trouvent de s’équilibrer mutuellement, pour comprendre comment, à chaque époque, une même idée se reproduit partout?