‹ Histoire de la Raison d'EtatChapitre 45 sur 112 · I.ES l’O.NTlKES · texte numérisé non relu

I.ES l’O.NTlKES

glent et les méprisent jusqu'à les laisser mendier, au nombre de trois, dans les rues de Bagdad.

Plus obscure et plus nébuleuse, la période des pontifes se laisse encore entrevoir dans l'Inde, où les brahmanes achèvent le travail philosophique qui expulse l'hérésie du bouddhisme, et où une sorte d’exégèse alcxandrine s’empare des Védas pour étouffer, à force de liberté, la démocratie pontificale de la religion ennemie. Et à qui profite ce travail si -ce n’est à la caste des prêtres, à l’autorité des pontifes? Mais laissons là l'Inde à moitié envahie par les musulmans, les musulmans bouleversés par les émirs. >c nous occupons pas non plus du travail révulsif par lequel l’Europe et d’autres nations se dégagent des miasmes byzantins et rétablissent avec un nouvel éclat leurs propres traditions. Au lieu de suivre l’Allemagne sous Otlion 1", la France sous Hugues Capot, la Russie sous Vladimir ou la Perse illustrée par Ferdousi, transportons-nous en Chine, nous y reconnaîtrons encore l'ére des pontifes sous une forme bizarre, mais avec une précision si étonnante, que c’est à n’en pas croire nos yeux.

Quelles sont, en effet, les données religieuses cl sociales du Céleste Empire? Sa première base réside dans la doctrine des lettrés, qui joue, parmi les Chinois, le rôle de la tradition classique parmi nous. Quelles que soient nos dissidences, nos sectes, nos partis, nos débats, ne sommesnous pas tous d'accord et unanimes à admirer les Grecs et les Romains et à les considérer comme nos légitimes précurseurs? Nous leur devons la langue sacrée, les chefsd'œuvre de l'art, les modèles de style, de poésie, d'éloquence, la partie la plus vitale de nos codes, et ce qui est plus encore, je ne sais quelle révélation morale destinée

à survivre à toutes les révolutions. L'éducation classique établit enfin parmi nous une telle uniformité d'idées, une si grande fraternité dans les mœurs, que ce titre seul de lettré, d'homme instruit, de citoyen ayant fait ce qu’on appelle ses classes, nous fera toujours concorder sur une foule de matières avec des hommes nés dans les climats les plus lointains, dans les conditions les plus opposées, pourvu qu'à leur tour ils aient reçu le baptême du latin. Telle est aussi la doctrine chinoise des lettrés, ancienne comme l'empire, fixée par Confucius, consacrée par le culte des ancêtres, échappée seule à l’incendie de tous les livres, toujours rajeunie à chaque révolution, elle se résume dans ce dogme supérieur que l’unité sera toujours le besoin premier de l’empire ; que scindé en deux grandes circonscriptions ou en cent cinquante-six États, sa loi le rappellera sans cesse à ne former qu’un seul tout un cl indivisible, et que l'empereur doit veiller au salut universel en chef responsable de tout ce qui arrive sur la terre, y compris les disettes, les inondations et toutes- les calamités exclusivement physiques; car la prévoyance d’un homme maître de 300,000,000 d'habitants doit toujours tout embrasser et dominer la nature, foncièrement bienfaisante et protectrice du genre humain.

Mais la doctrine de Confucius demeurait aussi étrangère à la rédemption que nos auteurs classiques, et cette seconde donnée de la moralité respectée, vénérée, divinisée jusqu’à déclarer Dieu l'homme qui en montrait la perfection exemplaire dans sa vie, appartenait aux deux sectes de Foé et de Tao ayant chacune leur rédempteur, l’un ascétique, l’autre matérialiste, mais toutes deux unanimes contre la sourde loi de l’unité impériale. Or que

LES POSTIFES.

voyons-nous, de 500 à 570, dons l'cpoque où les gémissements de Rome donnent le vertige à Byzance? En 516, les Bonzes circonviennent tellement l’empereur Houclii, qu’il veut faire de la secte de Tao la religion dominante. En 575, les efforts d'un autre empereur pour réconcilier les deux sectes de la rédemption révèlent encore la puissance de l'idée nouvelle sur le point de détrôner Confucius. Les deux époques successives de saint Crégoire et de la propagande pontificale nous montrent, en 626, les bonzes au nombre de cent mille, cl, en 706, les lamas avec le titre de maîtres et princes spirituels de la loi. Débordés sur tous les points, les lettrés s’indignent de voir adoré « un homme, sans respect pour la loi, « disent-ils, sans amour filial, dont la prétention de ré- « compenser à lui seul toutes les vertus ôte aux empe- « reurs leur plus belle prérogative et dont les doctrines « promettent aux sujets un bonheur chimérique contraire « à leurs devoirs. » A les entendre, l’empire est à deux doigts de sa ruine. Mais dans la quatrième époque de Charlemagne, de Mamoun et de Pholius, le mouvement chinois se résout d’après la loi suprême du Céleste Empire. Car, en 715, on défend aux lettrés de suivre les deux rédempteurs des Tao-tsée et des bouddhistes ; on rétablit, on rassure ainsi définitivement l’unité traditionnelle, l'autorité de l'empereur, le culte des ancêtres et la morale de Confucius; mais, tandis que toute la bureaucratie impériale se dérobe aux pontifes, la loi même qui les proscrit permet à la multitude de les suivre dans l’idée que, livrée à ses superstitions, elle ne sera que plus docile et pour ainsi dire plus inférieure à ses chefs. Conformément à ce principe on diminue le nombre des cou-

vents; on limite, en 741, les dépenses excessives des Tao-tsée; deux nouvelles réformes, de 779 cl de 845, humilient encore davantage les croyances populaires. On abat quarante-quatre mille temples; on renvoie dans leurs foyers jusqu'à deux cent soixante mille bonzes, et, en 955, on détruit encore trente mille temples, en ne laissant subsister que les églises et les Ikuizcs absolument indispensables à la passion des multitudes pour l’erreur. Cependant si l’amour de la vérité dicte les proscriptions, si le mépris pour le peuple conseille les concessions, il faut reconnaître que l'empire se moralise, que son unité subit l'influence des idées nouvelles, et que la cour et les mandarins s’aperçoivent qu’il y a dans le monde quelque chose de plus grand que Confucius, de plus mystérieux que la philosophie, de plus fort que l'empereur. A l'instant môme des proscriptions, un empereur livré aux Tao-tsée meurt empoisonné en cherchant par des breuvages l’immortalité de la rédemption. Au lendemain de chaque persécution on retrouve les temples plus riches et les bonzes plus nombreux qu’auparavant; en 997, c’est comme en Europe, le moment des miracles, des apparitions, de l'effervescence monacale; cl ces erreurs, si dédaignées dans les multitudes, montrent à tout l’empire la justice si grande, la morale si supérieure à notre faiblesse incurable, que l’homme véritablement vertueux dans toute sa perfection au milieu de nos tracasseries, de nos misères, de nos impatiences, mérite d'ètre considéré comme une sorte de dieu supérieur à tous les rois. Ces principes, enfin admis, ont établi une sorte de compromis entre les trois cultes de Confucius, de Lao et de Bouddha amenés à s’estimer mutuellement, et au-

LES POXTIFES.

jourd’hui encore on dit à la Chine que trois religions (ont une' bonne religion. Voilà donc l’explosion des pontifes depuis Londres jusqu’à la Mecque, depuis Byzance jusqu'à Canton; le Japon môme ne lui reste pas étranger, et de 593 à 029, dans l’époque de saint Grégoire, de Mahomet et des premiers cent mille bonzes chinois, on y trouve les plus grands progrès du bouddhisme inauguré avec quarante-six temples, huit cent seize prêtres et cinq cent soixante-neuf religieuses.

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