LES ÉPOQUES DE L HISTOIRE
Par une règle conslante, tous les trente ans la scène change, chaque génération travaille aveuglément à une action politique dont le but est d’envahir ou de renverser le gouvernement pour régner ensuite avec les idées qu'il a méconnues. De notre temps, le gouvernement constitutionnel, inauguré en 1815, a duré trente-deux ans, pour céder la place à un régime que tous les partis unanimes avaient déclaré impossible. Antérieurement à 1815, on trouve à peu près un même nombre d’années au milieu des orages où, tout raisonnement concluant à la guerre civile ou étrangère, il eût été absurde de le soumettre à une discussion parlementaire. Remontons plus loin : la guerre des trente ans nous annonce par sa dénomination qu’il fallut ce temps pour vaincre la réaction contre Luther, dont les idées étaient à leur tour propagées dans l’intervalle approximatif de six lustres. En 1500, Louis XII inoculait aux Italiens la lèpre de la domination étrangère, et, en 1550, c’en était fait de la renaissance italienne; le siècle de Léon X avait paru et disparu dans cet intervalle. C’est encore dans une période approximative de six lustres que saint Grégoire élevait la papauté, que Mahomet prêchait l’islamisme, que Charlemagne fondait l’empire d’Occident, qu'Othon 1" le transportait en Allemagne, et que les navigateurs de l’Espagne subjuguaient l’Amérique.
Même aux anciens temps de la Grèce, les héros de l’Iliade agissent pendant une génération entière, c’est-àdire dix ans, sous Troie, et le reste de leur vie dans les exils au milieu de révolutions ou de colonies qu’ils sont forcés de créer pour trouver un asile. Quand cette lutte contre l'Asie de Priant se renouvelle sept siècles plus lard contre Xerxès, on voit, aux jours de Salaminc, de Marathon,
de Platée, une crise qui dure de 510 à 480, autant que la colère d'Achille et les erreurs d’Ulysse. La guerre du Péloponèse, qui fut la grande réaction contre la démocratie de Périclès, demanda vingt-huit ans de labeurs; celle qui succéda à celte réaction, en humiliant les Spartiates, s'accomplit également en vingt-six ans, intervalle qui se répéta en devenant plus exact dans la guerre sacrée, dernière révolution religieuse des Hellènes, forcés enfin de s’arrêter devant Philippe de Macédoine, qui dictait la dernière transaction avec les divinités de l’Olympe.
Parmi les époques des liomains, celles qui se dessinent plus nettement sous le burin des historiens n’obéissent pas moins à la loi qui règle la marche du temps au milieu des générations humaines. Ainsi le drame où les plébéiens finissent par obtenir l’égalité politique commence, en 410, avec les décemvirs, et n’arrive qu'en 423 aux conclusions de la loi agraire. L'autre drame, qui demeurera toujours dans la mémoire des hommes comme le type de toutes les transitions des républiques aux monarchies, nous montre, en 59, la dictature de César, et en 29 seulement le triomphe d’Octavc, surnommé Auguste. Les sept rois de Rome, à moitié historiques, à moitié fabuleux, selon toute vraisemblance, représentent chacun une action politique-, aussi leurs règnes, flottant dans la latitude de vingt-quatre à quarante-deux ans, donnent-ils la durée moyenne de trentetrois ans, la durée de la vie mythique de Jésus-Christ. Cette période se trouve mille fois répétée dans l’histoire de l’Italie, où chaque mouvement jouit du privilège exceptionnel de se révéler à nu et nettement coupé à ses extrémités naturelles par la réaction du pape et par celle de l'empereur. Les évêques, les consuls, les citoyens et les concitoyens.
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les Guelfes et les Gibelins, les tyrans, les seigneurs et les condottieri, s’y succèdent par des explosions isochrones de six lustres, tandis qu’à leur tour les plus splendides réactions, comme celles de Henri IV, de Frédéric Barbcrousse, de Frédéric II, son petit-fils, demeurent dans les mêmes latitudes de 1078 à 1105, de 1150 à 1181 et de 1215 à 1219. Dans les monarchies régulières et dans les républiques aristocratiques, l'action du roi ou le règne de la loi faussent ou dissimulent les véritables contours des actions politiques. Un roi ne meurt pas toujours à propos, les sénats semblent parfois éternels. Mais qu'on fixe son attention sur les grands ministres, tels que Richelieu, ou sur les grands rois comme saint Louis, ou Rodolphe de Habsbourg, et on ne tardera pas à découvrir la loi qui accorde une même durée à toutes les gloires. Si des rois vivent trop longtemps, l'impopularité se charge de rectifier la faute de la nature, leur génie familier les abandonne, le ministre qui les inspirai! disparaît. Au reste, les grands hommes se présentent toujours par groupes comme des pléiades : ils ne sauraient se séparer de leurs amis ni de leurs ennemis. Brutus appelle les Tarquins; Sylla demande le contraste de Marius; César, Pompée, Caton, Cicéron, doivent naître et mourir ensemble; l’Ariostc donne la main à Machiavel, qui admire les Rorgia et parle aux Médicis, et on conçoit que les époques de splendeur littéraire passent aussi vile que les phases politiques.
Cependant, si chaque phase de trente ans offre un drame complet, elle n’est encore qu'une secousse, qu’un pas dans la marche des nations, qu'un acte relativement à un drame plus étendu. Nous avons remarqué que toute révolution s’accomplit en deux mouvements; l’un détruit le
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gouvernement traditionnel, l'autre le reconstruit avec des hommes nouveaux et de nouvelles idées. Ce sont deux phases distinctes ; celui qui vit dans la première ne s'attend nullement au second acte, où il sera sacrifié. Nous avons vu aussi qu’à chaque révolution succède une inévitable réaction, à son tour subdivisée dans les deux moments d’un gouvernement négatif et d'un essor résolutif, d'après la forme qui protège la patrie contre l’étranger. Ce sont encore deux nouvelles phases, en sorte que chaque période se réalise dans les quatre intervalles d’une subversion, d’une solution, d’un combat qui la conteste et d’une victoire qui la rassure. On peut comparer ces quatre intervalles aux diverses propositions d’un même discours; chacune d’elles se suffit et chacune sert d’introduction a celle qui suit. Mais si, dans le discours, l’esprit passe sciemment d’une page à l’autre, si les pauses mêmes qu'il rencontre irritent sa curiosité et le condamnent à lire le roman jusqu’au bout, au contraire, dans la société, la pensée se développe sous des dimensions si vastes, ses termes se décomposent tellement, il y a de tels espaces entre l'affirmation et la négation, les divers éléments d’un même jugement se séparent à tel point dans le fractionnement des partis, que personne ne vit assez pour reconnaître la place qu’il occupe dans le tourbillon ou pour saisir l’opération intellectuelle qui l'emporte. Ici les plus grands génies se méprennent grossièrement ; les uns voient s échapper de leurs livres des doutes qu’ils avaient cru y dompter à jamais; les autres hasardent de timides hérésies qui les étonnent ensüite en marchant toutes seules exagérées à l’infini ; tel casse-cou surpasse, les plus admirables tribuns, parce qu'il arrive à propos; tel capitaine fait <*u-
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blier tous les autres en livrant une bataille, à laquelle la destinée réserve d'incalculables conquêtes. Personne ne prévoit le résultat de son œuvre dans la société, où les forces individuelles, ajoutées les unes aux autres, changent de nature, de direction et de but. Aristote transmet son Orga- Hon à la scolastique chrétienne; la République de Platon trace le plan de l’Eglise catholique; les sophismes de Mégarc préparent les sept sacrements. Partout les prémisses sont tellement hors de proportion avec les conséquences, que les grands inventeurs des choses les plus indispensables à la vie, le marteau, le clou, le soufflet, le moulin, la cloche, n’ont laissé aucune trace dans la mémoire des hommes. Partout les combattants espèrent que l’avenir sera le triomphe de leur personne, de leur famille, de leur parti, de leur nation, et, au contraire, à part les victimes indispensables au combat, tous les individus, tous les partis, toutes les nations, survivent pour transporter leurs éternels contrastes dans les luttes des époques ultérieures.
Toujours est-il que les intervalles succèdent aux intervalles, et les quatre phases composant une période se lisent dans les diverses époques de l’histoire moderne. Prenons-nous celle de la réformalion religieuse, l'Angleterre, traditionnellement libre, la proclame par le despotisme des Tudor, en jouit librement à la mort d'Elisabeth, la voit contestée par la race incorrigible des Stuarls et se dégage de cette réaction en exécutant Charles 1" l’année même où la période des guerres de religion firiik avec la paix de Wcslphalic. La France, au contraire, qui traduit le progrès libéral de la réformation dans sa démocratie monarchique, nous montre d’abord la liberté des huguenots, ensuite la monarchie victorieuse avec la Saint-Itar-
Ihélcmy; plus tard, la réaction quasi républicaine de la ligue, et enfin Richelieu, qui perfectionne la monarchie en achevant la Saint-Barthélemy. Ces mêmes phases se répètent en Allemagne, en Itussie, en Italie, partout. L’èrc successive du despotisme éclairé nous présente également, dans tous les Étals, des phases qui répondent à l'intermède républicain de la Fronde, à la solution monarchique de Versailles, à la conspiration Cellamarc, qui ramenait lu France sous l’influence religieuse de l’Espagne et aux doctrines des encyclopédistes, qui divulguaient les idées occultes des rois. Personne ne doute que notre période n'offre les quatre temps de Robespierre, Napoléon, l.ouis XVIII et Napoléon III, qui suscitent dans tous les Etals des mutations équivalentes et indispensables pour tenir tête à la France. Toutes les époques du moyen Age que j’ai analysées, d'après le type de l'histoire d’Italie, ne se subdivisent pas moins exactement en révolutions et en réactions semblables à celles des périodes modernes.
Pour nous résumer, il suffira de dire qu’à partir de 1 an HiOO, quatre intervalles de trente ans composent toujours une époque qui s'épuise en cent vingt ou en cent vingt-cinq ans. Ainsi la grande ère des évêques avec ses quatre phases, des comtes expulsés, de Conrad II vaincu, des évêques librement élus et des réactions déjouées, finissait en 1122, et on peut dire en 1125 avec la paix des Investitures. Les consuls, qui renouvelaient tous les États, cessaient de briller vers 12,' >0, le jour où commençait le grand interrègne; l’épouvantable lutte des Guelfes et des Gibelins, suivie de la brillante conciliation des seigneurs, se développe avec le grand interrègne et ne s’arrête qu'en 1578 à la veille du grand schisme; le
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nouveau bouleversement où l’économie politique mesure l'étendue de chaque Etal et fixe remplacement de sa capitale se montre pendant le grand schisme et finit à peine en 1500. où commence le monde moderne qui nous conduit à la paix de Weslphalie en 1047, et aux encyclopédistes victorieux en 1775. I.es ténèbres qui enveloppent le travail social avant l’an 1000 défendent d'en déterminer nettement les périodes; cependant, même au milieu de l’obscurité, tous les cent vingt-cinq ans nous trouvons un grand événement, tel que les invasions en 500, la constitution de l'Église (l’Occident vers 025; la translation de l'empire en Occident vers 750; la dissolution complète du nouvel empire des Franks, en 875, et la reconstitution assurée de l’Europe en l’an 1000.
Il serait trop long de remonter plus loin par le même procédé; mais, quand nous comptons les plus grandes secousses qui aient bouleversé le genre humain à travers l’engrenage des nations, un nouveau spectacle se révèle à nos yeufc. Tous les cinq cents ans un mouvement extraordinaire annonce que chaque période de cent vingt-cinq ans ne forme, à son tour, que l’acte d’un drame encore plus grand et mieux proportionné à la vie des nations. Ainsi, en 1500, l’Europe renouvelle sa religion , l’Amérique tombe sous le joug de l’Espagne, la Hussie étend ses conquêtes et les Tarlarcs reçoivent l’impulsion qui les rend bientôt maîtres de la Chine. Aucun événement postérieur, pas même la révolution française, n’a produit un changement plus profond. Cinq cents ans auparavant la grande révolution de l'an 1000 jette les bases de l’Europe actuelle ; nos temples, nos églises, nos circonscriptions territoriales, nos nationalités modernes, tout remonte
à celte époque qui voyait l'origine de la France, celle de l'Allemagne, la conversion des Slaves, des Scandinaves el la réorganisation des Anglais. On rencontre plus tard de plus grands combats, connue l'éblouissante expédition des croisades ou les effroyables luttes du grand interrègne; mais ces tourmentes passaient, les croisés s’évanouissaient comme les sectaires du grand interrègne, tandis que les traités de Westplialic el de Vienne sanctionnent encore la géogiuphie politique de l’an 1000. Antérieurement à celle époque, le couronnement de Charlemagne, l’élévation des papes et les innombrables batailles des Lombards, des Franks et des barbares ne sont, à leur tour, qu’une conséquence de l’invasion des barbares qui s’accomplissait en 500 en agitant tous les peuples, depuis la muraille de la Chine jusqu'aux côtes de l'Atlantique. C’était la destruction de l’empire romain, et aussi, pour découvrir une autre date qui l'égale par l’importance, nous devons nous transporter aux premières années de notre ère, à la fondation même de cet empire dont le chef fermait enfin le temple de Janus et entendait les premiers murmures de la bonne nouvelle du Rédempteur. Toutes les grandeurs antérieures portent, à leur tour, la date solennelle de r>00 avant l’ère, la date de la chute de Babylone, de l'invasion de Xerxès, des victoires de Platée, de .Marathon, dcSalamine, de l’expulsion des Tarquins, de l'apparition de la philosophie spéculative et surtout de la morale politique qui montrait ses premiers modèles sur le Tibre. Vers l'an 1(100 avant 1ère se dessine le mouvement de la Grèce contre les rois de la civilisation asiatique; vers 1500 paraissent Sésostris, Moïse, les grands législateurs, el en remontant plus loin on rencontre, à des intervalles analogues, les premières dates