‹ Histoire de la Raison d'EtatChapitre 58 sur 112 · VJ · texte numérisé non relu

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lion si profondément atteinte dans les sources mêmes de sa vie.

Tout le monde connait l'histoire de Savonarole, tribun de la république de Florence et dictateur du couvent de Saint-Marc; on sait qu'après avoir tonné contre les Medicis, il les vil un jour expulsés par les armées de la France; qu'enhardi par ce succès, il multiplia les prophéties et les sermons en renouvelant les scènes oubliées des Bussolari, des Jean de Vienne et des moines dictateurs du moyen âge. Personne n'ignore l'enthousiasme frénétique qu’il semait de sa chaire et les miracles de dévotion qu’il arrachait aux citoyens de Florence. Mais ce qu’on ne connait pas assez, c'est que sa prédication tout entière lut le dernier effort de la morale classique pour ranimer la nation et pour la retenir sur les pentes insidieuses où Pétrarque l'avait jetée. 11 se roidit, au nom de la vertu, contre toules les équivoques de l’ancien système sans le modifier, sans y toucher, sans même imaginer qu’on pût le renouveler. Il voulut le prendre exactement à la lettre^ comme si Brutus et Eassius avaient été dominicains. En vain aurait-on cherché dans toute la terre un tribun plus fougueux et un homme plus probe; mais nul aussi ne l'égalait dans sa passion pour les plus ridicules préjugés. Dévot jusqu'à l'idolâtrie, papiste jusqu’à l'absurde, moine jusqu'à la démence, il croyait à tous les miracles, à tous les reliquaires, à toutes les processions, à toutes les- momeries ecclésiastiques; son inspiration prenait, à ses yeux, la forme d'une mission divine, et il s'attendait à des prodiges dignes des plus beaux jours des ordalies et du fer chaud. Son idée ou plutôt sa manie était que si tout homme avait fait son devoir, depuis le souverain pontife, les évêques, les religieux

DIEU COVIPIiOMIS.

jusqu'aux seigneurs, .aux magistrats, aux, guerriers; si chacun avait joué son rôle de bonne foi, comme Jésus-Christ l'exige, l’Italie eût élé miraculeusement guérie. Mémo comme tribun, il conservait la politique de Pétrarque, et, tout en accordant le premier rang à la foi me monarchique comme au point de vue impérial ou pontifical, il prêchait la forme républicaine dans l'intérêt de Florence, destinée à ébranler Itome et l’Italie par ses impulsions fédérales. Indifférent entre la monarchie et la république, entre Brulus et César, entre les vertus les plus contraires enveloppées dans les nuages d'une perfide magniloquence, son unique souhait se réduisait à remplacer par d'honnêtes gens les Médicis de Florence, les Ilorgia de Itome, les Aragonais de Naples, les Sforza de Milan. Sans se douter que tout le mal tenait aux institutions où les positions à double, à quadruple entente se multipliaient sans cesse, il tombait dans l’infernale méprise de s’en prendre aux hommes et de se jeter dans un labyrinthe inextricable de questions personnelles.

De là ses sermons si naïvement violents, si niaisement austères. Il ne se lasse pas de flétrir les vices individuels, le libertinage, la sodomie, la médisance des Florentins, la corruption des prêtres, les débauches des femmes, les abominations des enfants; à l’entendre, toutes les calamités viennent de la colère divine provoquée par les débordements de ses ennemis politiques; c’était Dieu qui avait conduit Charles VIII en Italie pour les chasser de Naples et de Florence; Dieu devait encore renouveler les invasions de la France pour humilier le pape et les prélats, tous voués au culte du diable, et la nation devait subir le fléau de la plus cruelle conquête, si à force de pénitence, <Je

•i5i HISTOIRE DE LA RAISON D ÉTAT,

jeûnes cl de macération, les Italiens ne parvenaient pas à expier au plus vite leurs péchés. O ISome ! ô Florence ! ô Italie ! s'écriait-il sans cesse, convertissez-vous, si vous voulez éviter le sort de Jérusalem; mais, comme toutes les villes étaient parfaitement catholiques, apostoliques et romaines, personne ne pouvait savoir à qui il en voulait; il ne le savait pas au juste lui-mème, il en était à surenchérir sur les catholiques, sur les prêtres, sur les moines; à doubler, à décupler l’ascétisme; il ordonnait un carnaval d’abstinence, des processions fantastiques; il faisait brûler les objets de luxe, les instruments de musique, les parures des femmes; il organisait sa corporation des enfants inquisitcurs pour espionner les familles; en propageant sn morale, il faisait du fds le délateur de sa mère.

Sa catastrophe fut donc celle d’une morale trop vague pour éviter les innombrables pièges de la vieille Italie. Quand il attaquait ses ennemis les accusant d’impiété, d'autres moines les déclaraient des saints; s' en prenait-il à la corruption de l’Eglise, le pape lui imposait silence; il ne pouvait soutenir sa thèse sans devenir rebelle, corrompu ; s’engageait-il à maintenir son dire en dépit des foudres de Home et de l’assertion du pontife, il ne lui restait qu'à faire appel aux miracles, à demander l’épreuve du feu; et un matin, sur un ordre de la seigneurie, il fut pris, torturé, dévoré par les flammes mûmes dont il avait invoqué le témoignage. En résumé, Savonarolc, au lieu de renouveler la nation, renouvela les (iuclfes, recula jusqu’à Pierre de feu, devint le chef d’une faction frénétique, et pendant sa dictature, Florence fut la risée de l'Italie.

DIEU DÉ rit ONE.

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