LES MONARCHIES
universelle! Que leur durée est précaire, éphémère et pour ainsi ' dire forcée ! El encore les voit-on obligées d’obéir à des maîtres! Leurs chefs sont des rois en puissance, leurs factions des tyrannies effrénées : parlezvous des villes libres de l’Allemagne, elles vivent sous l’empereur: de celles de l’Italie ? elles se donnent sans cesse à Naples, à Milan, à la France. Non contentes de la royauté annuelle du consulat, l’ancienne Rome nomme en quelques années plus de cinquante dictateurs. A Venise, à Raguse, à Florence, à Lucqucs, les magistrats n’ont été le plus souvent que des inquisiteurs mensuels, et, par un terrible contre-sens, les États libres considèrent les généraux destinés à les défendre comme leurs plus redoutables ennemis. Au milieu de la plus brillante civilisation républicaine, ne voyons-nous pas Périclès commander à la Grèce? Dans la plus barbare liberté, chez les Goths, les Huns, les Vandales qui envahissent l’empire romain, chaque peuple ne suit-il pas des rois ? ,
Même en dehors de la politique tous les instincts nous suggèrent de nous élever : l’envie, l'émulation, la vanité, la jalousie, l'amour môme, quel sentiment n'aspire à régner! Nous avons vu que la famille, ce rudiment de la société, forme déjà une monarchie, que l’homme règne sur la femme, le père sur le fils, le maître sur l’esclave ; mais le vieillard règne à son tour sur la tribu, le plus fort dans le camp, le plus éloquent sur la foule, le plus sage dans le sénat; l’art se développe royalement par ses magiques adulations prodiguées aux chefs victorieux, et tandis que les poètes ne parlent que de sceptres, de couronnes, de conquêtes, la littérature et la science constituent ellesmêmes de grandes monarchies intellectuelles à la suite
d'Homère ou de Platon, de Dante ou de Machiavel. Qu'on le place dans le passé ou dans le plus lointain avenir, l’âge d’or implique la domination des capacités qui suppose à son tour des autorités constituées et en définitive un pontife dans le monde, puisqu’il serait impie de contester le rang suprême au plus digne. Cette papauté se présente d’autant plus nécessaire que dans la sphère mitoyenne la nature semble tâtonner, hésiter, se plaire à la répétition, «à la monotonie, à l'équivalence; puis elle s’élève soudain en plaçant ses véritables chefs à d'incommensurables hauteurs. Certes les philosophes distingués sont nombreux dans la Grèce, dans l'Italie du moyen âge et surtout chez les modernes; mais combien d’Aristotes comptons-nous? Qui a pu inyenter tout à coup la métaphysique, la physique, la logique dans toutes ses formes, la rhétorique, la poétique, l'histoire naturelle et mériter qu’on le comparât même de loin au génie de Stagire? d’ailleurs quelle distance entre Alexandre et scs généraux? quel abîme entre Charlemagne et les rois de son temps? Que ces grandes inégalités soient créées au hasard ou par un mystère organique ou par cela seul que des positions uniques dans leur genre n’admettent qu’un seul occupant comme la boussole n'accorde le prix de sa découverte qu'à un seul inventeur, l'effet reste le même, il n'est pas moins royal. On veut toujours des couronnes. Pour obtenir l'humilité de ses adeptes, le christianisme promet aux derniers de ce monde les premières places dans le ciel ; et pour formuler une idée de toutes les perfections, la philosophie donne à Dieu le trône de l'univers.
LE DESPOTISME