‹ Histoire de la Raison d'EtatChapitre 82 sur 112 · REVANCHE DES RÉVOLUTIONNAIRES · texte numérisé non relu

REVANCHE DES RÉVOLUTIONNAIRES

compas à la main, il considère les astres, il évoque les démons, enfin il interroge Machiavel, et, lui soumettant Platon et l'Évangile, le conclave de Rome et le conseil . de l'Espagne, Dante et saint Thomas, la croix et le croissant, il le somme d'indiquer les ruines, les proscriptions, les tromperies nécessaires pour propager la cité de Dieu au milieu des révolutions contemporaines. Que n’autorise-t-il pas au nom de l’unité du genre humain? Il propose de réduire les protestants en esclavage, de déporter les habitants du nouveau monde en Afrique, ceux de l'Afrique dans le nouveau monde; il veut tromper l'un par l’autre les partis français, jeter l’Angleterre et l’Ecosse dans un labyrinthe inextricable de guerres. Le Turc se convertit, les Russes sont écrasés, l’Asie tombe dans les serres de l’Espagne et mille batailles imaginaires, dirigées par une perfidie gigantesque, font disparaître les vieilles superstitions, l’antique idolâtrie, les tyrannies de l’Europe et celles même de l’Espagne, qui s'effacent devant un pontife véritablement rédempteur.

Eu vrai lutteur politique, Campanella montre l’ennemi faible, atteint de folie, sur le point de tomber, entouré de précipices et d’oubliettes où la moindre erreur donne la mort. Peu lui importe au reste de se tromper de date et de lieu; l’avenir sera toujours la mort du présent, et il ne cesse de frapper avec le marteau de la plèbe sur tous les obstacles que le génie de l’humanité ne détruira jamais entièrement : la propriété, l’hérédité, l’aristocratie qui fonde le monopole des nations, les nationalités qui s'opposent à la fraternité du genre humain. Il dénonce les lois funestes au sol, les barrières qui séparent les peuples, les famines, les pestes, les inondations que le

défaut de secours mutuels rend contagieuses et mortelles, enfin les religions qui bandent les yeux des humains et propagent des délires sacrilèges. D'après les souhaits romains de Machiavel, il prédit une religion sans humilité» dégradantes, sans mystères insensés, sans dogmes hostiles à la science, et dégagée des langues mortes qui restreignent la rédemption à une aristocratie moitié ecclésiastique et moitié féodale. Des prophètes armés, une industrie maîtresse de l’univers, un culte qui fera adorer Pylhagore et Socrate à côté de Jésus Christ, enfin des inventions qui multiplieront les forces de l’homme sans créer la domination de personne, voilà les espérances qu’il fonde sur les données mêmes de son temps. La presse parle, dit-il, l'artillerie tonne, la navigation hrave les tempêtes, les capitaines réunissent toutes les régions de la terre où la religion d'Adam ne reconnaissait môme plus l’unité de son origine. Le monde a fait plus de progrès en cent ans que depuis les six mille ans de son existence, et, partant de ces faits interprétés d’après les séditions, les guerres, la magie, l'astrologie, les prophéties et les sciences vraies ou fausses de l’époque, le moine de Slilo conclut que la rédemption terrestre se réalisera l’an 1C00 par explosion.

lîévolntionnaire par principes, son inspiration lui explique tous les prophètes et tous les rédempteurs du passé, où il voit le genre humain toujours en marche vers la monarchie universelle. La rotation des sphères, le mouvement circulaire des gouvernements, le retour perpétuel des mêmes institutions, toutes les croyances purement politiques, cèdent la place, chez lui, à la foi, au progrès d’une monarchie toujours voulue par Dieu et ne s’écroulant sous les coups des républiques qu’afin de reparaître de plus en

REVANCHE DES RÉVOLUTIONNAIRES, plus vasle, jusqu’aux jours où, devenue universelle, elle ne laissera place ni à l’hostilité d’une nation ni à l’insurrection d’un tribun.

Cette foi, qui aurait fait frémir Aristote et sourire Machiavel, cette rébellion contre les républicains, qui ramène Campanella au despotisme, à l’instant même où il combat l’Espagne ; bref, cette sublime utopie qui lui donne l’élévation des solitaires et le martyre des apôtres, n’est encore qu’une attitude imposée par l’idée d’un Etat isolé, d’une situation spéciale, fuyante, contrastée, et Sammarco, qui écrit le premier un ouvrage exprès sur les révolutions, rétablit bientôt l’équilibre en tombant dans l'erreur opposée. Sans vues originales, sans remarques ingénieuses, à peine douéde cette facilité napolitaine qui frise la négligence, il accorde aisément à tous les tribuns que rien n’est plus facile que de renverser les gouvernements. Ses riches dénombrements, empruntés presque sans examen à llotlero, à Bodin, à d'autres, peut-être à Campanella lui-même, prouvent abondamment que tout peut conduire à une mutation politique : le peuple, les grands, les ministres, les ambassadeurs, les factieux, leurs fds, les prophètes, les capitaines, les soldats, les bourgeois, les écrivains, la minorité du roi, l’imprudence des régents, les jalousies des princes, rien qui ne se puisse transformer en cause ou prétexte de vastes tragédies. Mais que peut-on en inférer, suivant lui, sinon que tout change, passe, s’écroule, avec une irrémédiable défaillance? Les ruines sont aussi naturelles que les édifices, les cimetières que les villes, et d’effroyables désastres ne manquent jamais de sceller toute révolution politique. Jamais le révolutionnaire ne règne, jamais il ne réussit. Lesqualités qu’il doit réunir sont trop nombreuses,

trop diverses, trop impossibles; les uns échouent au commencement, les autres au milieu de leurs tentatives, et les plus heureux disparaissent, comme Otlion ou Galba, au moment mémo où ils semblaient victorieux. Ignoré de tout le monde, l’auteur du traité des Mutations ne survivait que dans quelques médiocres sonnets réunis dans des recueils. Tant que l’Italie resta immobile sous l'Espagne et sous l'Autriche, on ne comprit pas son enseignement trop sinistre et inopportun pour des peuples trop heureux. Mais quand la république française les secoua rudement et les força de marcher, sinon éveillés, au moins dans le sommeil agité des somnambules, quand plus tard l'empire français détruisit tout à coup ces rêves où ils se croyaient peut-être dans la cité du soleil, quand toute une génération de révolutionnaires se vit déçue avant même que ses erreurs pussent se compléter; alors on se souvint de Sammarco; on lut avec étonnement dans ses pages tous les cas des mécomptes politiques, et cinq éditions de son œuvre, publiées coup sur coup, de 1805 à 1850, attestent une tristesse et des douleurs qui n'ont pas encore cessé.

Page 1