CHAPITRE PREMIER
Appréciation des théories secondaires. — Faut-il préférer l'amour ou la crainte'.'
— la discussion ou le silence? — la sincérité ou la frautle? — Nouveaux dilemmes sur la royauté élective ou héréditaire, — sur les magistratures libres ou féodales, — sur les pouvoirs ministériels concentrés ou fractionnés,
— sur la littérature indépendante ou protégée, — sur les tendances pacifiques ou guerrières, — sur les troupes nationales ou mercenaires,. — sur les conquêtes clémentes ou cruelles. — Le catéchisme de la nature n'est pas celui de la morale.
D'après nos principes, il sera facile d'apprécier les théories secondaires que nous n'avons pu mentionner de peur de tomber dans d’interminables redites en exposant les attitudes diverses des écoles. Toute institution, tout instrument de politique, toute mesure de gouvernement ou de révolution, ne se peut concevoir isolément et n’arrive à propos qu'en frappant l’ennemi au joint de la cuirasse. Considérer les alternatives politiques comme des problèmes qu’il faut résoudre au profit d'une solution unique eu excluant la solution opposée, c’est retomber de mille manières dans l’erreur de ceux qui se mettent à la recherche du meilleur gouvernement et qui enseignent à bien combattre, abstraction faite de l'ennemi. Chaque alternative doit
se considérer par rapport à l’adversaire et se comporte comme celle de la république cl de la monarchie, de l'unité et de la fédération. Examinons d'abord les contrastes permanents et solennels qui dominent tous les autres, et ensuite les contrastes éphémères dont la dualité trop légère subit mille tournoiements au moindre changement des États.
Le premier de ces contrastes solennels met en présence l’amour et la crainte, les gouvernements qui se fondent sur l’affection du peuple et ceux que la terreur seule défend. Que ne dirait-on pas en faveur de l’amour ! Ce mol seul semble décider la question : l’amour, c'est le plaisir, l'attrait, la force créatrice de l’univers; le roi qui peut y compter se fait de son peuple un rempart inexpugnable ; le capitaine que ses soldats chérissent escalade les forteresses les mieux protégées : le pontife adoré des multitudes double sa puissance en renonçant au glaive et en se déclarant le serviteur des serviteurs ; tandis qu'au contraire l'empire de la force est momentané, le moindre accident l’ébranle, et, s'il est interrompu un instant, il est perdu à jamais. Cependant qui ne sent le vide de cette déclamation mille fois répétée et mille fois réfutée dans tous les livres des politiques ! Comment réduirez-vous le rebelle qui vous déteste, le jaloux qui vous supplante, l’ennemi qui vous poursuit, la multitude qui vous méconnaît? Êtes-vous le maître de ne pas naître au jour des dangers dans une caste menacée, sur un trône chancelant ? Que ferez-vous quand la foule brise les portes de votre palais, et qu’un délire tragique tourne toute une capitale contre vous? Comment lutterez-vous si vous n’inspirez pas la terreur qui paralyse les esprits, qui commande au loin, qui devance le télégraphe, qui rend
l'enfer coni|iliee des prophètes, qui fait taire toutes les langues, qui oblige les sujets à regarder sans voir et qui ménage ainsi au vice lui-mômc l'apparence majestueuse d’une vertu vénérée? On le voit, nous sommes ici dans un dilemme aveugle, dans un débat qui ne saurait finir, mais c'est là précisément ce qui en fait un débat politique.
L’amour et la crainte se combattent par des avantages de nature diverse et produisant des effets opposés. L'amour protège dans la paix, la crainte quand 1 émeute éclate. L’amour est actif, spontané, intelligent ; la crainte, passive, inerte, déraisonnable; l'un élève, l’autre abrutit ; l'un s'oflrc, l'autre s'enfuit ; l’un parle, l’autre se tait. En ne considérant que ces qualités, il faudrait déjà opposer les phalanges de l'amour aux partis qui s’étendent par }a crainte, aux armées qui s'avancent à force de dévastations," aux religions qui s'imposent par les menaces d'un dieu effroyable. Que si au contraire vous devez combattre des années héroïques, djjs Aristides, des patriotes, marchez résolument eu avant par le fouet, par le canon, par la mitraille, soyez aussi terribles que les Humains à Lapone, lesTarlarcs à Samarkand ou les Espagnols en Amérique. Mais où naissent les hommes que leur propre volonté attache au devoir? Dans les gouvernements réguliers, dans les monarchies traditionnelles et dans les républiques aussi incontestées que des royaumes héréditaires. 11 en résulte que l'amour défend tous les gouvernements régulière, et qu’au contraire, sans la crainte, aucune révolution, aucune, réaction ne saurait réussir. Parcourez les capitales de l’Europe, regardez ces rois, ces empereurs, ces princes qui se promènent librement dans les lieux publies, et que leurs peuples suivent des yeux avec
une tendresse filiale; regardez ees Suisses qui ne conçoivent pas même la possibilité de recevoir les ordres d’un rnaitre, ces Américains qui vivent de la vie de leur patrie : c’est l'amour qui les unit, les inspire et les rend redoutables. Mais aux jours de troubles, comment la Convention s’imposa-t-elle à la France? Que serait-elle devenue, si des légions plébéiennes n’avaient pas veillé à scs portes? Et comment la réaction de 1815 se serait-elle développée sans les baïonnettes étrangères? Que de sang ne faudrait-il pas répandre pour imposer l'unité en Suisse ou l'absolutisme à Londres? On peuts’en faire une idée en lisant l'histoire de Zurich au quinzième siècle et des révolutions qui retrempèrent sans cesse les Anglais depuis Jean sans Terre jusqu'à CrOmvvç). Ainsi on combat par la terreur les gouvernements de l’amour, par l'amour ceux que la crainte improvise. Telle est la loi de la nature, et quand la force des choses ne permet pas d’établir nettement ce contraste, on tombe dans les situations vulgaires, dans les phases triviales, dans des tumultes indignes de figurer dans l’histoire. D’oü vint la continuelle faiblesse de Louis-Philippe et sa brusque catastrophe? De ce qu’il ne put jamais opposer l'amour de scs sujets à la terreur qu’inspirait la république ; il combattit la force par la force, il tomba dans une cacophonie où l'on ne tarda pas à voir de quel côté se trouvait l'avantage. De même, quel fut le tort impardonnable des assemblées de 1848? Celui de ne pas être aimées, d’ètre en lutte avec la nation, dans la nécessité de combattre, de faire des barricades et contre qui? contre la révolution, contre des hommes violents. Nous n'hésitons pas non plus à classer parmi les phases vulgaires celles où des personnages comme le P. le Tellier ordonnent
de piales proscriptions et font de la terreur contre des hommes terrifiés.
Ce qu'on dit de l’amour et de la crainte s’applique à l’alternative de la discussion et du silence. Le grand tort du silence est de se taire toujours., en laissant sans cesse aux parleurs la satisfaction de se déclarer supérieurs : Un bel tacere non fu mai scrillo. Cependant, si la discussion répand, comme on dit, des torrents de lumière sur toutes les questions, si elle soulève des orages, si elle vivifie et retrempe continuellement les nations, si les orateurs sont si puissants que c’est apparemment par pure complaisance qu’ils se laissent battre si souvent : le silence à son tour ne manque pas de remporter des victoires. Ne guidait-il pas les armées de Ninus, de Sésostris et de Xerxès, que les paroles magiques de la Grèce pouvaient à peine arrêter? N’a-t-il pas soumis le monde, depuis la Hongrie jusqu’au Japon, à l’empire des Mongols? La terreur lui confia un temps les rênes de la France, et la muette Russie s’étend avec une habileté romaine sur toutes les terres que les Tartares, envahissaient jadis avec une rapidité barbaro. Il y a donc une incurable imperfection dans la liberté de la parole; elle divulgue les secrets ; elle instruit l’ennemi eu môme temps que l’ami ; elle sonne la cloche d’alarme à chaque instant, à tout propos; elle trouble les citoyens, les épuise, les fatigue, les énerve et rend leurs pensées comme des forteresses sans enceinte. Et croyez-vous que tout soit dit, connu, discuté, quand la tribune a été ouverte et la presse déchaînée? La polémique n’éclaire que les champs directement exposés aux (eux croisés des partis ; le reste demeure inexploré, dans les ténèbres, hors des courants : ses orateurs nourrissent et enfièvrent le peuple dans ses propres folies;
personne n’ose braver ses colères ou son insouciance; personne ne doit exposer ses craintes, ses méfiances, ses appréhensions. Ce serait sortir du parti, du principe, du droit; ce qui est utile, il faut le dire à l’oreille d’Aristide, et en attendant on n’arrive au secours des victimes (pie lorsqu'elles sont assassinées. 11 est vrai qu’on supplée à l’impuissance de la publicité par le déchaînement universel’ ou par de fausses tendresses; tantôt un homme passe à l’état de monstre sans savoir pourquoi, tantôt le pacifique Lamourelte transforme en bergers les plus terribles tribuns. Mais n’est-il pas pitoyable qu'il faille s’en rapporter à la [calomnie, à l’imprévoyance, à la sottise, à d’aveugles instincts du soin de défendre la patrie? En attendant, lcjvoisin rassemble silencieusement son conseil; ce que Démoslhène n’oserait pas dire à Athènes, une courtisane le fait connaître à son amant couronné, et au jour des batailles on s’étonne de trouver la baionelte du stupide Croate ou du Russe abruti plus intelligente que celle du patriote Italien ou du vaillant Hongrois. C’est ainsi que le silence mortel et glacial des monarchies résiste aux paroles enflammées des républiques : tantôt il consacre les pontifes dejinystérieuses religions, tantôt il fait adorer desYois inaccessibles, comme les chefs de Bornéo, de Ninive, de Babylone ou de la Chine ; tantôt il rehausse la vaine sagesse des oracles politiques et religieux. Ramassez tous ces contrastes, balancez d’un côté les inconvénients de l’affabilité, de l’autre ceux de la morgue, mettez en regard les avantages du secret et ceux de la publicité, vous tombez dans une interminable discussion, à moins de suivre la voie que nous venons d’indiquer, en renvoyant le silence aux monarchies, la parole aiix républiques. Voulez-vous donc venir à bout
d’un roi taciturne? Voulez-vous mettre en déroute les ministres les plus sages d’une ancienne monarchie? Parlez, accusez, calomniez ! Si vous parvenez à faire parler le roi, s'il dépose le bilan de Necker, le compte rendu de Galonné, c’en est fait de lui. Ce fut là aussi ce qui donna la victoire aux républicains contre la monarchie de Juillet. bonis-Philippe était le meilleur des hommes; ses ministres parlaient mieux que personne; mais ils parlaient, ils répondaient, ils s’excusaient ils accusaient, ils bavardaient, et comme il n’est accordé qu’à la république de prononcer des paroles fulminantes, ils tombèrent sous la révolution du mépris. Mais voulez-vous renverser une république d’avocats? Taisez-vous, complotez, conspirez !
Même remarque sur le contraste du mensonge et de la sincérité? C'est à tort qu’on déclare le mensonge funeste et la fraude ruineuse. Pourquoi de faux bulletins n'éleelriseraient-ils pas les armées? Pourquoi de fausses nouvelles de contre-révolution ne réprimeraient -elles pas d'avance une révolution prête à se propager avec la célérité du télégraphe? Pourquoi un peuple simple, naïf et militaire ne serait-il pas continuellement tenu en haleine par des gouvernements habiles et variés? Le mensonge se découvre vile, dit-on, il compromet, il tue ; mais les vérités politiques ne se succèdent-elles pas à leur tour aussi vite que l’erreur? Et si la calomnie perd un César, si une fiction apaise des légions insurgées, si une fraude pieuse lait échouer un conclave de. factieux, si un miracle improvisé trompe toute une province ennemie, si la vision d'un imposteur crée une religion libératrice, renonce-t-on à ces avantages conquis pour ouvrir le procès à Germanicus, à Sixte-Quint ou à Mahomet? Les peuples eux -mêmes ne men-
tcnt-ils pas en créant des mythes? ne calomnient-ils pas leui's ennemis? n’ennoblissent-ils pas, ne divinisent-ils pas leurs bienfaiteurs? Et si le mensonge compromet à la longue, ne sait-on pas que la vie ôst courte, qu’on ne vit qu’une fois, que le succès sanctifie l'action, que, le but atteint, on oublie les moyens? I.a sincérité n'est donc qu'une thèse forte, grande, imposante, nécessaire, mais sans exclure l’arme du mensonge chez l'ennemi qu’elle combat, lit encore la destinée ordonne aux héros de l’histoire d’être sincères avec les fripons et faux avec les honnêtes gens; votre franchise imposera toujours aux menteurs, votre mensonge aux dupes. Ici l'Italie offre un admirable exemple dans l'opposition entre ses deux chefs d’un côté et ses innombrables révolutionnaires de l'autre. Aucune autorité ne surpassa jamais celle du pontife, n; par la franchise, ni parla sagesse, ni par l'universalité de ses arrêts ; toujours à la tète de la plus grande des républiques, on n’aurait pu lui demander une conduite plus constante, plus fidèle à la tradition, plus harmoniéc avec les circonstances variables de la civilisation, sans exiger de lui des facultés surhumaines. Et, quanta l'empereur, il représenta toujours la plus haute légalité, il trahit rarement sa mission, et, jusqu'à Grotius, il fut la source unique du droit. Mais, d’un autre côté, qui a surpassé la déloyauté des chefs des révolutions italiennes? Évêques, consuls, podestats, sectaires, tyrans, seigneurs ou condottieri jusqu'aux derniers jours de la renaissance, ils ont toujours été conspirateurs, équivoques, mobiles; ils ont constamment tournoyé dans un labyrinthe d’intrigues et de mystères et c'est ainsi qu’ils ont tenu tète à Rome et à l’Allemagne.
Cet exemple irrécusable se répète partout par une règle
qui n’admet pas d'exception : quand le gouvernement trompe, l'opposition est franche; et quand l’opposition trompe, c’est le gouvernement qui incline vers la loyauté, sans qu'on en puisse rien inférer sur le rôle ou sur la grandeur de la nation.
D’autres alternatives s’offrent an sujet des magistrats. D’abord on se demande si le magistrat suprême de l’Etat, je veux dire le roi, doit être héréditaire ou électif. L’intérêt de la paix réclame l’hérédité, pour éviter les troubles que soulève toute option. La Pologne était si malheureuse pendant les interrègnes, quelle doublait la sévérité de ses peines; dans les intervalles du conclave, il se commettait plus de crimes à Home que sous vingt pontificats; que de troubles à Gênes pour choisir les doges? D’un autre côté, la raison exige que les mortels s'arrachent le bandeau des yeux, qu’ils cessent d’adopter une méthode si contraire au bon sens, et que la couronne soit décernée au plus digne. Mais l’intérêt de la paix et celui de la raison étant de nature différente, le débat se prolongerait à l’infini, comme dans une question de goût, si on ne le tranchait par l'opposition entre le règne d’un chef discrétionnaire et celui d'une loi implacable. Plus la monarchie est parfaite, plus sou élection tion suprême s’élève au-dessus de la loi. Les premiers empereurs de la Chine, les Césars de Home et de Byzance, imposaient arbitrairement leurs successeurs. Par la constitution de 1722, les czars de Russie pouvaient prendre leurs héritiers où ils voulaient, même en dehors de leurs familles. Limitez-vous ce choix supérieur, vous limitez la monarchie, vous placez la famille régnante au-dessus du chef, qui, cette fois, peut rencontrer l’opposition fon- * droyante d’un prétendant, et vous trouvez dans ce degré
inférieur de la monarchie le sultan qui fait étrangler scs frères, le scliah qui les fait aveugler, le khan qui les rend fous. Bornez-vous encore davantage le choix en le limitant au (ils aîné, au frère du roi, à une personne désignée? La monarchie devient alors quasi constitutionnelle comparée aux dominations musulmanes, persanes et tarlares. Enfin remplacez l’hérédité par l'élection des conclaves romains, des diètes impériales et polonaises, du sénat de Venise, ou du conseil de Gènes : alors la loi l’emporte sur le chef, la monarchie cesse de fait et de droit, la république commence.
Descendons du faite du pouvoir aux magistrats secondaires : les mêmes principes nous guideront pour savoir si les fonctions doivent être héréditaires comme les pairies, ou électives comme les députations; révocables comme la judicalure française, ou irrévocables comme celle des Anglais; temporaires comme le consulat, ou viagères comme lesdogals; choisies par le roi, le conseil, le parlement, ou données au sort comme les gouvernements de la campagne qu’on tirait des bourses des conseils de Bologne ou de Florence. Aux monarchies appartient le choix, l’appréciation des personnes, les magistrats à la merci du roi, les dignitaires imposants, terribles, absolus, jouant le rôle de proconsuls hautains avec les inférieurs, souples avec les supérieurs. Aux républiques, au contraire, conviennent les choix faits par la loi, par le parlement, par le sort, et dos fonctionnaires contrôlés, opposés les uns aux autres, intéressés à se dénoncer réciproquement et bornés à des missions si courtes, si provisoires, qu’ils se trouvent dans l’impossibilité de régner. Au reste, tout dépend des contrastes, des agencements, des combinaisons; car l’absolu se dérobe
sans cesse aux lois politiques qui ne gardent d’autre caractère éternel que celui de la lutte. Ainsi, au premier degré, l'absolutisme exclut l’hérédité; dans un degré inférieur, il l’admet; après avoir fondé la monarchie héréditaire, il fonde aussi la petite monarchie du fief, du fidéicommis, du majorai, des gouvernements tradionnels, qui rencontrent à leur tour l’opposition des communes, où les conseils électifs régnent à la place du seigneur féodal. Mais, si vous remontez du seigneur féodal à son suzerain, c’est le premier quip étant inamovible, se trouve républicain comme les barons français, les ducs de Normandie ou les lords anglais. On peut donc être despote chez soi et tribun au dehors : rien de plus naturel ; on refuse aux autres ce qu’on prend pour soi.
Entre la première magistrature cl toutes les autres, celle de premier ministre soulève encore un nouveau débat, également républicain d’un allé, monarchique de l’autre : car se demander absolument s'il est utile de créer le pouvoir monstrueux d’un ministre en chef, d’un cardinal Padrone, d'un Séjan, d’un Richelieu, d’un Volny, d’un Ximcnès, c’est s’engager dans un dédale aussi varié que les souvenirs divers réveillés par ces noms, les uns illustres, les autres infâmes; ceux-ci bienfaisants, ceux-là funestes. Combien de ministres ne faudrait-il pas entasser les uns sur les autres pour nous donner la monnaie de l’itt ou de Sully? Mais aussi que de malheurs, si Volny ou Séjan avaient eu la vie trop longue? Or la nature fait paraître les ministres aux pleins pouvoirs dans les États constitutionnels où les rois chevelus deviennent des chefs impuissants, où les halifes ne représentent plus que la loi abstraite de l’islamisme, où l'empereur d’Occident cède la place
aux généraux de l’armée (l'Italie. Au contraire, la monarchie absolue ne saurait accepter un pareil pouvoir, et, à la mort de Mazarin, quand les courtisans demandaient à qui fallait-il désormais s'adresser, Louis XIV répondit : A moi.
En passant des magistrats aux lettrés, on tombe dans le doute bizarre de savoir si le gouvernement doit protéger les sciences, les arts, l’érudition, les belles-lettres. N’est-il pas étrange, en effet, qu’on se demande sérieusement s’il faut laisser le peuple dans l'ignorance, les écoles dans l'erreur, la religion dans la superstition? Cela ne revient-il pas à se demander s'il est utile qu'un bœuf prenne la place du roi, ou que celui ci ne soit qu'un ;'tne couronné? El cependant ce sont précisément des raisons opposées cl tout à fait paradoxales qui conseillent au prince d'imiter Auguste, et aux rois de s'entourer de Mécènes. C’est qu'il importe au chef des monarchies de régner sur les lois, et de briser les obstacles muets que le temps élève au pouvoir arbitraire. Faute d'exercice, l’absolutisme se rouille comme l'épée ; toute ordonnance tend à devenir coutume, droit positif, principe républicain ; mais les lettrés évitent cette défaillance incessante, et, protégés, multipliés, embrigadés, ils secouent l'atmosphère sociale en engageant l'Etat dans de perpétuelles agitations. Que le prince s'entoure donc de théologiens, de professeurs, de littérateurs; qu'il londe des académies ; qu’il décore les hommes distingués; il se formera ainsi une sorte d'Olympc supérieur à la justice vulgaire des tribunaux, et, si par hasard des séditieux l'attaquent, l’unanimité de ses Virgilcs à bon marché et de ses mandarins de première classe lui fournira les moyens de donner des patentes d'imbécillité aux plus grands hommes qui se rallieraient à l’insurrection. Quand, vers la moitié
du quinzième siècle, les condottieri marchèrent sur Rome, les cardinaux haussèrent les épaules. « L’Eglise ne périra « pas, dirent-ils ; nous avons trois mille gens de lettres à « notre service, et ils sauront bien tromper l cnncmi. » Ce fut Philippe-Auguste qui fonda l’Université de Paris ; Richelieu fonda l'Académie française, et la Chine sera le type éternel de la littérature récompensée.
On conçoit donc que les républiques ne songent guère à organiser des bataillons littéraires. L’homme le plus libre de l’Orient disait, il y a deux mille ans : « M’exalte pas les « sages, renonce à la science, quitte la prudence, et le « peuple sera cent fois plus heureux. » C’élail dire : il sera cent fois plus libre, plus attaché à ses lois, plus indépendant dans ses pensées; c’était dire aussi que le gouvernement en protégeant la science la comprime, donne force de loi à quelques systèmes, et en fait des fléaux pour les véritables savants. Le même homme ajoutait : « L’eau qui coule seule « à la mer porte le poids énorme des navires, tandis que « les fontaines artificielles s'évaporent en jets inutiles. » Ces jets sont les compositions académiques, les éloges de commande, les productions des littératures nourries par ces grands corps que l'on pourrait appeler fabriques de médiocrités à juste prix. D’après Thucydide, les lettrés sont novateurs, dépensiers, rebelles, hardis, brouillons ; Dante et Machiavel les écartent de tout gouvernement, et Tassoni déclare que, « si les esclaves ont combattu pour Athènes, « si les femmes ont défendu Clûos et si les oies ont sauvé « le Capitole, jamais on n'ouït dire que les lettrés aient fait « chose utile. » Laissez en paix le génie, votre incompétente intervention créera peut-être des grands prix de collège destinés à interdire l'éloge de Descaries; mais Homère n'a
besoin de personne, ni Socrate non plus; et, s’il faut absolument des académies, mieux valent celles où l’on chante les éloges de la salade et du chat que celles où l'éloge du roi est le refrain obligé de tous les discours.
Les débats qu'on a soulevés sur la guerre ne ressemblent que trop à cette pitoyable discussion sur le meilleur gouvernement. On a parlé des combats en oubliant l'ennemi, des effets, sans tenir compte de la cause; et, puisque les voisins peuvent être faibles ou expansifs, monarchiques ou républicains, fédéraux ou unitaires, timides ou agressifs, n ’cst-il pas évident que chaque problème sur cette matière recevra à son tour deux solutions opposées? Ainsi, chercher abstraitement s'il faut préférer la paix ou la guerre, la conservation ou la conquête, l'isolement ou l’alliance, c’est se perdre en paroles inutiles, à la suite de Dottero et de scs successeurs ; mais, la monarchie étant donnée, elle sera solitaire, guerrière, conquérante, tandis que les ligues, la paix, la conservation, seront le partage des faibles. Tout État faible évitera l’alliance d'une grande monarchie, et toute grande monarchie évitera également d'épouser les intérêts d’un petit peuple. Tout grand roi imitera les Ottomans, qui se sont étendus sans jamais signer aucune ligue, ni offensive ni défensive, avec le Caire, la Caramanie ou la Perse. Ils puisaient leurs forces dans leur propre isolement, et, combattant sans cesse des peuples fédérés, ils restaient fidèles au contraste qui favorisait leur puissance. Il faut, au reste, demander toujours ce que redoute l'adversaire. Chérit-il la paix ; qu'on l’abreuve d'humiliations, qu’on le traîne de vive force sur le champ de bataille, qu’on lui impose l’épreuve abhorrée du combat, ce sera très- utile. Que s’il est impatient de dégainer l'épée,
Il 1 ST 0 1 It E l)K LA RAISON D'ETAT.
s’il ne cherche que des prétextes de guerre; alors qu'on lui oppose l’amour de la paix, les explications raisonnables, une condescendance à toute épreuve, des ovations florentines ou vénitiennes au besoin.
Doit-on donner plein pouvoir aux généraux; ou les charger de missions limitées? Voilé encore une question que l'art seul de la guerre ell'inlérét unique du combat ne suffisent pas à résoudre, car, s'il importe au capitaine d’ètre libre dans les camps pour profiler de toutes les occasions, il n'importe pas moins à une foule de seigneurs et de républiques de se méfier d'un capitaine trop absolu ou mémo trop victorieux au milieu de son armée. Faut-il armer les indigènes ou soudoyer des mercenaires? Nouvelle impasse au point de vue absolu ; puisque si les républiques commerciales redoutent les armées indigènes, an contraire, les rois se méfient des troupes soudoyées. Les premières n’auraient-ellcs pas détruit la liberté de Carthage, de Venise, de l’Angleterre? Les secondes n'auraient-elles pas déchiré, compromis la France au lieu de la défendre? Machiavel déclame à son aise contre les condiotlieri ; mais, si les seigneurs ne pouvaient pas armer les citoyens sans mettre les armes entre les mains des factions, si Byzance ne trouvait pas de troupes sûres parmi ses sujets, si l'industrie réclame les bras, si le parlement redoute les épées des enfants de la patrie, ne faut-il pas se résigner à vivre neuf ou dix siècles à l imitation de Byzance, plutôt que de mourir de mort violente, en voulant imiter la courte période de l'héroïsme romain ?
On veut enfin savoir comment on doit réaliser les conquêtes ; s'il faut respecter les mœurs des vaincus en imitant Alexandre, qui s’habille à la persane, ou Théodoric,
■qui adopte les traditions des Romains. Ici vous vous exposez à 6tre emportés comme Alexandre, dont l’empire s’évanouit à sa mort, ou comme les Goths, qui passent, semblables à une rapide fantasmagorie. Cependant les Tartares se fixent à la Chine, précisément à cause de leur condescendance pour la tradition nationale. Ainsi, absolument parlant, point de choix : humiliez-vous les vaincus, les réprimez-vous avec les moyens extrêmes de la terreur, de la servitude, de la colonisation, vous les poussez à une insurrection désespérée; les comblez-vous au contraire de bienfaits, vous leur donnez des armes pour combattre, comme Napoléon qui octroyait la révolution à l’Europe pour se faire détrôner. Mais, si l'homme ne peut pas choisir, la fatalité choisit pour lui, en lui ordonnant d’être doux avec les forts, colère avec les faibles. Alexandre, qui ne peut pas subjuguer tant dé peuples avec le faible groupe de scs phalanges, doit s’étendre en ministre d’une révolution, avec le secours des rébellions, avec l'amitié des vaincus, en se créant des appuis parmi eux. Théodoric doit llatter la haine des Romains contre lîvzance, les Tartares doivent s’étendre en Chine par les bouddhistes, Napoléon doit parcourir l’Europe, en faisant appel aux peuples opprimés. Peu importe qu’Alexandrc, Théodoric et Napoléon passent vile; n’est-ce pas assez de paraître? •Que si le sort nous met en présence d’ennemis faibles, désarmés, divisés, alors frappez, exterminez, imitez les Romains, Cortès, Pizarre, Albuquerque, les fondateurs des colonies européennes.
Tels sont les préceptes les plus solennels du catéchisme de la nature, que tout homme suit d’autant plus religieusement, qu’il les ignore complètement au moment où il
leur obéit. Car ce n’est pas l'individu qui obéit, ces! le parti, c’est la masse, c'est la société, c’est toute une évolution historique, dont on ne comprend le sens qu’à la fin, quand on n’en peut plus revenir. L’individu est moins qu’un atome: sa conscience nous échappe, sa volonté est un caprice, ses facultés sont des germes que la nature prodigue par myriades : Guillaume Poslcl, concevant sa seconde incarnation, vaut bien autant que Mahomet; Jean de Parme et Cainpanclla surpassent certes Poslel. Mais, quand la nature veut une rédemption, alors l'atome devient Dieu ; elle sait lui donner l'illusion qu'il est libre, la force de se croire surhumain, des fidèles qui lui prêtent des miracles, des continents qui adorent son image, tandis que faute d’à-propos Campanella s'éteint dans un couvent, et Postcl dans un collège. Quel n’eût pas été l’étonnement de Louis-Philippe, si humain; si affable, si libéral, si pénétré de respect pour la loi, si décidé à ne jamais l’altérer, ni la violer, et à ne jamais infliger une heure de prison en dehors ' des formes les plus solennelles des tribunaux : quel n’eût pas été, dis-je, son étonnement, si une voix lui avait dit : Tu règnes par la force, tu périras par la force? Jamais il n’aurait compris qu'en France sa liberté à l’anglaise était une répression, un refus de changer sans cesse les lois, une vraie terreur pour le parti du progrès, mais une terreur ridicule comparée à celle que pouvait inspirer la république. La faiblesse impose des fautes, la force rend adroit, et aucun Père de l’Église ne soupçonna jamais que le destin décida seul de cette mystérieuse alternative qui fit triompher le christianisme d'abord par la douceur contre les forts, ensuite par la terreur contre les faibles.