‹ Histoire de la Raison d'EtatChapitre 95 sur 112 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DE LA JUSTICE

Cause de toutes les révolutions. — Elle attaque lu propriété, — la famille, — la société, — la religion, — elle rend impopulaires les hommes raisonliahlcs — et inet en suspicion le ciel même.

Puisque la nature est si cruelle clans son travail historique et que son catéchisme donne des préceptes si contraires à la morale, on me demandera à quoi sert donc la justice dans le monde. Elle sert a faire les révolutions; toute émeute est une question de droit, tout révolutionnaire est un jurisconsulte, un pontife qu’un délire sacré révolte contre toutes les lois politiques. Nous avons déjà dit comment son rôle est de détruire le gouvernement traditionnel, comment il se dresse à lui-même l'échafaud, et comment il périt le jour même où ses idées triomphent en partie, Voyons maintenant où l’entraîne la logique à toutes les époques, dans toutes les patries.

Ennemi de la tradition, il doit tout sacrifier au principe qui l’inspire, faire mille ruines, braver mille malédictions, éclater comme la foudre, se révéler par la dévastation, marcher à la démolition de l’homme lui-méme. En effet, il attaque d’abord la propriété qui barre le chemin à la justice et constitue les divers gouvernements échelonnés sur la route de l’histoire. Chacun d’eux défend les privilèges d’une caste, d’une cité, d’un royaume, d’un État, au détriment de tous les autres; et dés lors il faut s’avancer grâce à une loi agraire éternelle, toujours rajeunie par des doc-

trines incendiaires. C’est la loi qui a fait asseoir les Procès à la table d'Ulysse, qui a réuni les citoyens de Sparte dans leurs repas publics, qui a forcé ce.ux de Carthage à les imiter, qui a imposé ensuite aux amis de Pythagore de tout mettre en commun. Plus lard, elle a détrôné le patricial de Home et forcé le Komain à entendre la prédication communiste de l’Évangile. L’esclave qui la comprenait cessait d'élrc une chose, l'homme qui l’interprétait cessait d'èlre un serf, et c’était la môme loi qui enlevait au seigneur son fief et à l'Église scs biens. Toute révolution se clôt par un code, et le nôtre, quel qu’il soit, n'est pas moins que les statuts des seigneurs, le livre du Digeste, les Tables des Décemvirs, ou celles de Moïse, une violation formelle, catégorique et véritablement agraire de toute propriété légitimement constituée dans l'époque antérieure à sa promulgation.

L'attaque passe directement de la propriété au mariage, qui fonde la famille, la sépare du reste des vivants, lui donne une maison héréditaire, hostile ù la société, indépendante de l'humanité, et fixe ainsi la funeste distinction des riches et des pauvres. Comment donc respecter la famille? Il faut la nier par les dix raisons de la république de Platon, copiées par Campanella et silencieusement adoptées par les rédacteurs des Évangiles. En effet, la femme n'entre ni dans les ordres de l’Église, ni dans les légions de sa hiérarchie, ni dans l'immense communauté du bouddhisme, ni dans nos armées recrutées par la conscription : nouvelle atteinte au droit de la famille. Je veux dire qu’il suffit de pouvoir imaginer des raisons incendiaires conjro les arrêts les plus impérieux de la nature pour que ces raisons forment partie intégrante d'une sorte d’utopie éter-

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«elle qui guide sans cesse l'humanité au milieu de scs tumultes.

C'est ce qui autorise bientôt la lutte contre la société elle-même. Peu importe qu’on ne puisse la détruire sans perdre l’industrie, la richesse, les arts, la civilisation, la science, la politique elle-même : ses capitales, ses roules, ses ateliers, ses travaux, sont l'œuvre d'une conquête, tiennent 5 une propriété néfaste, à des familles maudites, oppriment des multitudes issues d'une ancienne déroute, et la lutte contre la société devient le sinistre refrain de toute époque incendiaire, la ritournelle obligée de toute invective tribunitienne. Que dit Tacite, cet ennemi des Césars? 11 l'ait l’apologie des Germains, il regrette les mœurs des forêts. Quintus Curtius célébré les vertus des Scythes, pour combattreAlexandre, ce César éphémèrcdcl’Oricnt. Les Scythes, les Germains, les barbares, trouvent d’autres panégyristes, .tornades, Orose, une foule d'écrivains appellent d'abord et naturalisent ensuite les invasions en haine de la servitude romaine. Fatigué devoir l'Italie impuissante au milieu de tous les raffinements de la pensée et de l’art, Machiavel envie la sainte ignorance de l’Hclvélie et la rustique béatitude des villes germaniques. C'est encore la justice qui inspire le Tasse, quand il entrecoupe son épopée guerrière de scènes pastorales, ensuite réunies dans son Aminta, pour protester contre la sombre iniquité de son temps. Plus tard la Révolution française n’éclate-t-elle pas par l'apologie des sauvages, la guerre aux civilisés, et la réhabilitation d’une nature primitive? Effacez les paradoxes de Rousseau, raturez ses invectives, supprimez scs excès, corrigez scs disciples, refaites les vies de Saint-Just, de Robespierre et de ceux qui les ont surpassés dans les ré-

«ro

HISTOIRE DE LA RAISON D’ÉTAT, gions du délire, tout le tableau de la Révolution disparait. Et ce n’est pas là un travers de nos jours, un assonance accidentelle qui répond aux idées d'Orosc, de Curtius, de Tacite ou de Machiavel ; dans les moments les plus terribles de la révolution chrétienne, nous voyons les Antoine, les Simon, les ermites du désert, les croyants qui fuient la société, les solitaires qui l’accusent de corruption. Dans un autre continent, les bouddhistes, les Taossés, sont à leur tour les cnnomis de l’État, et môme les philosophes de la Grèce, les éléates, les atomistcs, les sophistes, n’onl-ils pas exigé l’abjuration de la patrie comme la condition première de leur nouvelle initiation?

Mais ce n’est pas assez de nier la propriété, la famille et l’Etal : les premiers symptômes des révolutions paraissent dans le mépris de toute foi. La foi, celte soudure des idées, est chose si sacrée, si inviolable, elle donne une telle consécration à la société, que, si on ne la détruit pas d’avance, à force de railleries, de libertinage, de profanations, d’effroyables dérisions, elle résiste à toute démonstration. Sans la préface des sophistes, Socrate lui-méme ne saurait se faire écouter : ôtez les jeux de Néron et les infamies de Caligula, personne n’ébranlera le paganisme. Qui prête une oreille facile à Bouddha? Des publicains, des fdles perdues, des femmes adultères, des hommes de peu de foi. Enlevez à Voltaire la fascination de la licence, sa propagande s'arrête, la vieille religion résiste à Bayle et à Bolingbroke, la vieille monarchie survit aux vertueuses chicanes deTurgot. Enfin, si l’Italie du moyen âge a été horrible d’audace, si les maîtres de Milan ont fait manger des bulles aux cardinaux, si des condottieri ont

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porté écrites sur leur poitrine îles malédictions contre Dieu, c’est que la nation marchait, demandait sans cesse des hommes nouveaux, une nouvelle justice, des émeutes plébéiennes, des rébellions incendiaires contre les faux peuples, les patriciens insolents, les parlements attardés, les princes incorrigibles qui s’opposaient au progrès.

J'ai suivi attentivement les plus illustres tribuns de notre temps, ceux qui savaient le mieux soulever les peuples et engendrer une indestructible confiance dans leur parole. J’ai vu qu'ils s’attachaient la foule par le délire forcé de la justice, par l’utppie éternelle qui guide le genre humain et que toute religion transporte dans le ciel. Leur artifice consistait à écarter les limites détestées, à laisser dans le vague les restrictions les plus naturelles, et à éloigner l’idée qu’ils pussent devenir jamais les ennemis des hommes les plus follement avancés. Dès que les limites, les restrictions, l’inimitié contre l'utopie, s'étaient manifestées, quelque habilement dissimulées qu elles fussent d’ailleurs, par des appels poétiques à un avenir nébuleux ou par des motifs supérieurs qui réclamaient des ajournements, ils devenaient aussitôt impopulaires, la foule revenait sur ses pas, la jeunesse se déclarait trompée, et c’était toujours l’extrême rapidité de leur déconsidération qui les forçait à tourner les uns contre les autres les fureurs du progrès, à s'accuser mutuellement d'imposture, de trahison, à s’engouffrer dans une métaphysique de personnalités, pour se défendre contre la stupide nécessité de suivre leurs sentinelles perdues dans une ruine certaine.

Mais pendant que les élans de la justice ébranlent les États, la nature les rétablit sur leurs bases traditionnelles; la propriété, la famille, la civilisation, reprennent leur em-

IHSTOinE DE LA 1UIS0N D'ÉTAT, pire et ne livrent qu’une faible partie de leur domination. Le gouvernement, ce mal nécessaire, la police, celte plaie indispensable, l'égoïsme, cet élément respecté de la civilisation, gagnent presque tout le terrain perdu, et l’idée révolutionnaire s’évanouit avec la soudaineté de l’éclair. Même dans sa courte apparition, la nature lui défend pour ainsi dire de prendre pied et la soumet d’avance à la raison d’État. L’apôtre le plus emporté, le plus naïf, a ses vérités qu’il dissimule, ses points réservés, ses choses à dire, à taire, à toucher légèrement ; ses hommes à éviter, à choisir, à ménager, scs vertueuses incapacités dont il se méfie, ses amis maladroits qui le font trembler, ses martyre malencontreux dont il redoute le ridicule. Pas de tribun, aucun chef, nul saint qui ne soit obligé de se demander à tout instant si la lutte mérite la peine d’être tentée, si ses efforts ne pourraient se retourner contre lui, si la plèbe n’est pas dans un moment d’hystérisme. Bref, la justice que Socrate voulait faire descendre du ciel sur la terre est si aérienne et si insaisissable, que les hommes, même décidés à la peindre dans sa plus forte expression, la laissent bientôt retomber sous le joug de la lourde réalité, au-dessous du niveau des sociétés qu’ils combattent. Platon exile les poètes, constitue une horrible inquisition, combat l’industrie, abolit le commerce, s'isole de l’humanité, et fonde son État sur une fable religieuse défendue par une foule de tromperies sacerdotales, (.’ampariella est encore plus tyrannique; les autres utopistes se livrent à des colères dont le résultat le plus immédiat serait de doubler ces bourreaux que leurs idées proscrivent.

.Même dans le ciel chrétien la justice absolue subit une terrible réaction de la nature. Ce Dieu qui donne à l’homme

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un ordre bizarre, en menaçant de punir pour une seule faute sa postérité tout entière, cette mortalité qui saisit soudain tous les êtres du monde après le péché d’Adam, ces patriarches préférés au milieu d'un déluge, ce peuple élu au milieu de l'ignorance universelle, ce sacrifice du fils de Dieu qui meurt sur la croix, ces juifs destinés à le méconnaître, après l’avoir attendu des milliers d’années, cette Église combattant des milliers de réprouvés, d’hérétiques, d’idolAtres, de sages morts dans l’ignorance du véritable Dieu, tant d'exclusions arbitraires, tant de limites multipliées, étouffent en apparence le ciel lui-même sous le poids d’une injustice universelle. Mais combattez ces limites, élevez-vous contre la partialité divine, contre ses mystérieuses préférences, dépouillez et Jévohah et le Christ de leurs foudres redoutées, de leurs incompréhensibles colères; en un mot, soyez hardi, utopiste, rédempteur; prêchez un paradis facile, des récompenses universelles, des amnisties illimitées, et, plus courageux, plus vrai, plus simple que vous, le dernier des prêtres vous confondra en vous montrant le mal partout et la nécessité de l’imposer à la délivrance elle -même pour la rendre possible.

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