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DE LA PRÉVISION

Ténèbres qui enveloppent l'avenir, — ignorance des idées qui l'enfantent, *— oscillation trompeuse des événements, — ignorance factice de nos adversaires, — grandes perturbations qui changent les lois historiques des Étals ; — niais on tourne ces obstacles en se transportant dans le passé, — en suivant la marche de la justice dans le temps, — et en soumettant les perturbation* elles-mêmes à la raison des Étals. — Petitesse des politiques, — grandeur des prophètes. — L'on 2000 verra de grands événements, — et l’art de prédire, captif des pontifes, sera l’héritage des savants.

La perfection de la raison d’Étal serait d’éclairer le philosophe au point de le rendre prophète. Prévenu que chaque période traverse quatre phases et que toute révolution fait le tour du globe, il connaît d’avance les batailles à venir, il sait qui doit vaincre, qui doit périr, et dès 1789 il aurait vu Robespierre dictateur, Napoléon conquérant, la France envahie et le triomphe des Bonaparte. Devant luiaucun événement n’eùt été inopiné, aucune insurrection imprévue ; sa science aux mille replis se fût tranquillement déroulée; sur les routes de l’avenir en tournant tous les obstacles qui ôtaient la vue aux partis et ménagaient des catastrophes aux sectaires. Les principes eussent été pour lui comme les cartes d’un jeu où ses adversaires n’auraient pu lui opposer ni secrets ni hasards ; scs contemporains lui eussent toujours paru des somnambules emportés par un rêve qui n’admet pas de réveil.

Que la prophétie soit possible, les religions l'affirmant, le bon sens le croit, et prévoir, c’est l’ambition de tout le

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monde. Le philosophe, l'érudit, le savant, l’industriel, le spéculateur, l’homme d’affaires, ne cherchent qu’à deviner le lendemain. Sans se fier aux principes, sans se livrer aux hommes d’action, la foule survit à tous les partis, elle salue de son sourire banal tous les débuts, elle assiste avec une invariable insouciance à toutes les chutes, elle vise * plus loin que cette fiévreuse prévoyance des chefs qui ne voient qu’eux-mémes, leurs principes, leurs triomphes, et considèrent leurs échecs comme des martyres, leurs faux pas comme des protestations, leurs déroutes comme des ajournements. Mais le peuple qui les domine sépare tellement la prévision de l’action, qu’il place les sages au-dessus des hommes politiques.

Cependant d’épaisses ténèbres nous cachent l’avenir et nous retiennent encore dans l’obscurité du présent. A quoi sert de connaître que toute révolution s’accomplit en quatre phases, si nous ne connaissons pas le principe qui en distingue la négation de la solution, celle-ci de la réaction et cette dernière de l’essor définitif? A quoi sert d’étudier l’engrenage des nations, si une erreur peut nous faire regarder un peuple élu comme le dernier de tous les peuples? Comment mesurer d’ailleurs l’intensité d’un principe d’où dépend la quantité future d’un mouvement ? Transportonsnous en 1789 : pourquoi n’aurait-on pas cru la négation suffisante le jour de la convocation des états généraux, ou le lendemain , quand Louis XVI ne pouvai t plus les disperser, ou la nuit du 4 août, quand la noblesse et le clergé renonçaient à leurs droits, ou plus tard quand le peuple envahissait l’antique palais de ses rois ? Pouvait-on s’attendre à une négation plus forte que la république elle-même, que les massacres de septembre, que le supplice du roi, que l’exé-

ciition delà reine? Et si le génie de la Révolution demandait tant de victimes, pourquoi ne se serait-on pas attendu au spectacle de Robespierre immolé à Hébert, à Rabœuf et à d’autres furies surpassant celles de Tinville? Mais supposons que le prophète eût vu la démolition achevée le 9 thermidor, supposons-le persuadé qu’une monarchie devait rassembler désormais les débris de l’ancien régime en épurant dans ses édits despotiques les paroles dictées aux orateurs par les fureurs de la lutte, aurait-il pu éviter mille méprises en attendant la royauté réparatrice dans Hoche ou dans les Bourbons exilés, ou chez les conspirateurs royalistes, ou par un Robespierre devenu pacifique et humain ? Comment démontrer à priori que la France demandait une nouvelle dynastie ?

11 n’y a pas d’action à jet continu. Le progrès et la conservation, la cruauté et la clémence, tous les contraires de la politique se disputent les moments de chaque phase, et Macbeth ne se voit qu’au théâtre, tandis que les Macbeth de l'histoire offrent mille intervalles de retour, de pardon, de calme, jusqu’à passer parfois pour débonnaires. Or n’cst-il pas évident que chaque reflux peut faire croire à la fin d’une phase? A chaque période quatre mutations suffisent; mais combien de périodes en demandent un plus grand nombre ; combien de contrées subdivisent chaque mutation. Byzanceà scs derniers jours les dédouble pour tenir tète aux Turcs et aux Francs ; la Corse dans la crise militaire en monfre quarante-cinq au lieu de quatre ou de six ; certains Étals sont livrés à des oscillations convulsives. Nous savons à n’en point douter que toute situation est transitoire; mais pendant le calme personne ne devine comment on tombera en révolution ; pendant la révolution

CE LA PRÉVISION, personne ne saurait dire comment le calme se rétablira ; et mille ondulations vagues et incertaines troublent la vue la plus assurée. Enfin, quand bien même ces ondulations et ces subdivisions se laisseraient saisir aisément, quand un homme serait assez supérieur pour reconnaître au juste sa position, son point de départ, la phase où il vit et que la nature le condamne à prendre pour la situation régulière et perpétuelle de l’univers, il serait encore comme un soldat sur le champ de bataille, il ne verrait qu’une partie de l'armée; victorieux au quartier général, il pourrait se croire en déroute d’après les fausses nouvelles, les fausses perspectives du combat, les désastres partiels qui atteignent sa division, et, fût-il même au centre de l’armée, qui le rassurerait contre les desseins, les ressources et les revanches de l’ennemi? Admettons qu'il sût apprécier les idées des partis : qui se flattera d évaluer l’imprévoyance des chefs, celle des masses, les fausses alertes, les attaques simulées, les fautes artificielles et certaines actions qui se présentent avec l’apparence d’inqualifiables sottises et ne sont en réalité que les tranchées, les fossés, les fortifications par lesquelles l’ennemi se défend? L’ignorance affectée trompe plus que la véritable, elle vous donne raison pour vous prendre au piège, elle vous fait mépriser un mouvement qui profite de votre négligence pour grandir, elle vous donne les satisfactions intérieures de la victoire pour vous ménager d’odieuses surprises. Vous vous croyez en présence d’un insigne maladroit, et c’est un fourbe que vous méprisez, c'est un martyr qui vous trahit par sa gaucherie calculée, c’est un apôtre qui met en défaut par sa sublime ignorance votre philosophie alcxandrine. Parfois vous croyez écouter la parole d’un pontife débonnaire, vous souriez de sa sim-

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plicité, son entourage de révolutionnaires en banqueroute semble marier innocemment le carnaval au carême, la procession aux mascarades ; vous haussez les épaules en entendant des cantiques à moitié patriotiques, à moitié ecclésiastiques ; mais ces chants vous plongent dans un sommeil magique, la voix de l'enchanteur vous fait partager un délire à moitié simulé, à moitié maladif, et bientôt vous vous trouvez, comme les Italiens d’Alexandre VI, livrés à la France, ou comme ceux de Jules II, asservis à l’Espagne, ou comme ceux de Pic IX, sous la domination de l’Autriche. Ici encore vous frémissez d'entendre de nouvelles voix qui vous convient à des 1)81311108 impossibles ; qui vous proposent de raser sept capitales au moment où elles fraternisent avec vous pour demander une délivrance ; vous criez à l’erreur, à la démence, mais c’est vous qui vous trompez, vous êtes en présence d'une révolution qui doit être unitaire au milieu d’une antique fédération, et, semblables aux Juifs de l’Évangile, vous niez aveuglément une rédemption, parce que, soumise aux mystérieux arrêts de la nature, elle n'est pas encore dans les voies directes de la raison.

Enfin, toutes les lois peuvent être suspendues ou même interverties. A l'expulsion des Tarquins, on aurait dù attendre leur retour ou l’élévation d’une nouvelle dynastie. Après la conquête d’Alexandre, la Grèce aurait pu espérer un troisième Périclès, étendant encore davantage le cercle de la révolution hellénique. Pendant le régne de Léon X, rien n’annonçait aux Italiens que l'Allemagne devait les dominer, et, au milieu des libertés indéfinies de la réformalion, certes les Allemands ne s’attendaient pas à se voir surpasser par la France. En déplaçant les grands centres, le mouvement

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