DE U PH E VISIO N
on imite les démolitions et les restaurations de lhisloire, le va-et-vient des unités cl des fédérations, des monarchies et des républiques, îles conquêtes et des révolutions. En effet, quel a été le plus grand prophète des anciens? quel homme a donné le plan sur lequel se fonde encore aujourd’hui le draine sublime de l'Église catholique? C'est Isaïe, qui voit, dès l'an 742 avant Jésus-Christ, le triomphe de Jérusalem sur l’Assyrie, l'Égypte, Moab, l'Idumée, Tyr, Sidon et tous les peuples connus. Mais combien il se gai de de partager la sécurité de ses rois! Que de désolations ne place-t-il pas entre lui et l’avenir ! Il communique à la terre un mouvement qui se propage d’une mer à l’autre, il voit un dévastateur qui arrive de loin avec une vitesse prodigieuse, et, avant que la capitale de la Judée se pare de. remparts de jaspe, de portes ciselées, d’enceintes aux pierres étincelantes, avant que tous les peuples viennent s’y prosterner devant la dynastie de David, les malédicliuns éclatent avec une telle force, les Assyriens triomphent avec tant de fureur, les ennemis prospèrent avec un bonheur si odieux, qae le tribun d'Israël faillit deviner le catéchisme de la nature. Ses vastes oscillations emportent Jérémie, qui, dans sa tristesse, ne voit Sion reconstruite qu’ après sa destruction totale, après la captivité de son peuple, après la ruine complète de ses rois. Rien n’égale son mépris pour les prophètes myopes, qui annonçaient un rachat prompt, soudain, miraculeux ; Ézéchiel les compare à des hommes qui bâtissent des murs sans chaux, à des femmes mettant des coussinets sous les coudes, et, suivant lui, la grande ville ne devait ressusciter qu’après l’invasion de tîog et Magog. Osée ne voit que prostitutions, Amos que désolations; Daniel, aux merveilleuses visions, prédit un salut
Il I ST U 1 II B l)B LA KAISON D'ÉTAT.
postérieur au sacrifice (lu libérateur même, mis à mort par les siens. Chez Zacharie, la Judée elle-même se révolte contre ceux qui relèvent sa capitale, Miellée fait venir de Bethléem son Sauveur, constamment signalé comme un homme pauvre, humble, pacitique contre les chefs de Kabylonc, riches, fastueux et guerriers. Les prophéties ont si bien imité la marche inconstante de la fortune, que plus tard, pour attendre une nouvelle reconstruction de Jérusalem, détruite par Titus, les sectes juives et chrétiennes n'ont eu qu’à l'aire osciller une dernière fois les tableaux éblouissants de Daniel et d'Isaïe.
Cependant l’ère des Rédempteurs survint ; au lieu de défendre les villes, il fallait désormais délcndre les hommes cux-inéipcs écrasés par la conquête de César, et ou attendit un réparateur de toutes les captivités de Babvlone subies par les nations; un jugement universel dans la vallée de Josaphal, où les peuples conquis auraient condamné les conquérants; enfin une résurrection universelle des morts, un inillénium matériel, un bonheur infini sur la terre affranchie. Jérusalem ne se releva point ; mais, si la religion chrétienne se fonda ainsi sur une attente déçue, sur une prophétie démentie; si elle s’établit en reculant d’abord de quelques jours, ensuite de mille ans, enfin à jamais sa Sion imaginaire, néanmoins ses apôtres, ses disciples, scs Pères, ont gardé une partie de l'inspiration judaïque en annonçant le règne du Christ après l'effroyable interrègne de l’Antéchrist. C’est ce qui donna une latitude illimitée à la critique ; les plus humbles d’esprit purent voir la danse tragique des nations et se démolir entièrement sans redouter une perdition. Brigitte, lldegarde, Savonarola et la Puccllc étonnèrent le
RK LA PRÉVISION.
monde par leur esprit fatidique. Enfin, quelle autorité sur passa toutes les autres par ses infaillibles prévisions? Celle des pontifes, toujours fidèles à la règle qui élevait Isaïe, qui dictait ï Apocalypse et qui inspirait à Ëzéchiel et à Jérémie les saintes colères du bon sens contre les prophètes de bonheur. Presque tous les chefsde l'Église subirent patiemment tous les martyres, ne dissimulèrent aucune affliction et réservèrent constamment leurs coups de foudre pour les solutions dernières. Dans la période même où nous sommes, au milieu d’un monde qui les accuse de démence, nous avons entendu de grands orateurs; la sténographie et la press»;, en combinant leurs forces, nous ont conservé les paroles des philosophes, des savants, des ministres, des rois de la politique et de la pensée : et, tandis que tous sont restés dans l'imprévoyance de leur jour, dans l’erreur des menacesdirecles qu'ils faisaient à louis; ennemis; tandis que Voltaire se bornait à pressentir un beau tapage, ltousscaula ruine de T Europe, leurs successeurs la durée étemelle de leurs victoires momentanées ; enfin, tandis que quelques jours avant son triomphe Pilt lui-mème mourait navré de douleur, dans la fausse persuasion d'avoir perdu sa patrie; Pic V I seul, à la veille de 89, allait à Vienne dérouler aux yeux de l’empereur le tableau magique de la Révolution imminente; seul il en prévoyait les succès et les revers, seul il savait craindre et espérer, comme s'il avait encore été runique initié du grand art des prophètes.
L’abnégation absolue sera la condition essentielle pour hériter de ce grand art que les mythes ont paralysé. Qu’on l'appelle humilité chrétienne, néant bouddhiste, ou abstention sceptique, l'abnégation ouvre les portes de l’avenir, elle fait le vide autour du voyant, et elle écarte la foule, que se*
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intérêts journaliers pousseront à pas de fourmi sur les grandes routes prévues. Sans désintéressement, la science enfle, étourdit, enchaîne à des apparences fugitives, et l'homme prononce des mots légers et cupides qui dérangent au hasard l’aiguille de sa montre; tandis que sur le cadran du destin le moindre murmure du sage indifférent à tout remplit dix siècles de batailles. La morale même qui gémit, récompense et punit, entraîne à des mélodrames dans lesquels les peuples s'effacent, les chefs restent seuls, et les événements se dénouent follement comme chez ces historiens qui font expier à Louis XVI les crimes de Hugues-Capet. l-es nouveaux oracles ne parleront ni de Saiil ni de David ; les nouvelles pythonisses ne verront que des multitudes, des capitales, des royaumes, des républiques en proie à la contradiction créatrice et destructrice de tout; et, si les sens se transposent dans le délire fatidique, si le coeur devance par de mystérieuses ellipses le travail de l'esprit, l’extase même sera l'organe d'une pensée impersonnelle préalablement assujettie à la précision des formules algébriques.