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DE LA PRÉVISION

du globe altère toutes les lois des Etats, et il en résulte que plus l’horizon philosophique s’étend, plus les possibilités diverses se disputent l’avenir. C’est la prévoyance elleinème qui rétablit en apparence l'impossibilité de prévoir.

Mais signaler ces obstacles, c’est presque les surmonter, et nous espérons, avec bacon, que le don de la prophétie sera un jour accordé à la science. Quel que soit l'avenir dans-scs lointaines métamorphoses, tous les peuples qui rempliront les pages encore vides de ses annales, toutes les religions, tous les principes qui écriront leurs dates inconnues dans ses espaces mystérieux, obéiront toujours à la raison des États, et leurs époques ne seront jamais que la répétition isochrone de celles qui se sont écoulées. Les grains de sable ne tombent pas plus vite dans le clepsydre aujourd'hui qu’au commencement du monde, et, si la vapeur ou l’électricité précipitent les progrès, ne sont-ils pas également enli;e les mains des ennemis de l’avenir?

Voulez-vous donc devancer la marche des temps, vieillissez, vivez de la vie d’un citoyen d’Athènes ou d’un Romain sous l’empire ; ressuscitez dans votre cœur ses espérances, ses craintes, ses attentes, et vous verrez les événements de votre temps rapetisses, réduits à leurs véritables proportions, avec leur caractère éphémère. Les légions ameutées, Germanicus sacrifié, les soldats de Vairon égorgés, ne font pas plus tomber le ciel sur la terre que nos insurrections de juillet, février, septembre, décembre, de tous les jours du calendrier. Rien n’est donc plus facile que île saisir l’idée d’une époque ; il n’y a qu’à écarter les anecdotes, les médisances, les espérances individuelles, et à fixer son attention sur les faits les plus solennels qu’aucun homme n’ignore, aucun partisan ne conteste. Ainsi

la société actuelle s'explique par le code, par la propriété soustraite au noble et au prêtre; elle dirige l’industrie, le commerce, l'armée, le gouvernement, la religion. Croyezvous imminente une nouvelle époque qui tranche sur la fatigante monotonie du présent ? Regardez si on attaque la propriété, si on renverse les autels, si on démolit les églises, si on accuse d'imposture les livres saints, si la science les suspecte, si les tribunaux les proscrivent. On a trop exagéré l’importance de la Révolution française; on reviendra là-dessus ; elle n’a changé ni les dogmes sacrés, ni les traditions nationales, ni les gouvernements historiques, ni la géographie politique, ni les anciennes capitales, ni la force comparée des États; nous sommes toujours dans l’Europe de tûOO, ou plutôt de l’an mil. Si la rapidité des communications menace les petits Etals, si une foule d'idées minent la société, si les explosions latines, la liberté germanique, la force des Slaves et le travail chinois promettent je ne sais quoi de grand, d’innomé et d'universel : il est impossible de ne pas reculer jusqu’à l'an 2000 cet avenir aujourd'hui égal au néant. Alors les grandes voies du globe seront établies et scs ressources exploitées. Mais on traversera encore une période de cent vingt-cinq ans avant d'atteindre ce but nébuleux et fuyant; on verra une nouvelle série de catastrophes et de profanations, et le mécanisme des gouvernements répétera de nouveau ce mouvement en quatre phases qui s’accomplissait de 878 à 1000, depuis la chute des Oarlovingiens jusqu’aux rois régénérateurs de l’Europe. Ce sera ainsi qu’à cinq cents ans du dernier événement le plus considérable, qui est la découverte de l’Amérique, on obtiendra un commerce, une industrie, une science, une religion dignes de répondre aux plus

UK LA l’ Il É V I S 1 0 N grandes époques de l'humanité, telles que l’apparition des* philosophes, la naissance des rédempteurs ou la création des pontifes.

Pourquoi les grandes perturbations troubleraient-elles notre vue’’ Elles retombent sous la loi générale qui proclame ici des républiques contre des monarchies, là des royautés contre des libertés établies plus loin . Est-ce un mystère de dire que les explosions françaises et les invasions russes tendent à se toucher comme jadis Home et Carthage 7 Ce nouvel intervalle de 1875 à 2000 se dessine donc avec les libertés d’un côté et l'unité de l'autre. Les régions intermédiaires, qui perdent déjà leurs centres, se verront tiraillées en deux sens opposés; elles éprouveront le vertige de Ity/.ancc, les douleurs des États qui dédoublent inutilement leurs révolutions, le délire des villes prises et reprises vingt fois, et par là l’équivalence entre l’Occident et l’Orient sera parfaite. Quel sera leur travail? Personne ne le dirait sans soulever l’horreur universelle ; l’avenir s’écrit avec du sang, ses joies sont impies. Oe même que 1 Eglise naît sous les anathèmes de la synagogue, la réformation sous les malédictions de l’Église, les encyclopédistes sous celles de tous les cultes ; nos fils, aussi, naîtront peut-être maudits de leurs pères. Au reste, notre vue ne saisit que des intervalles simples de 50 ans ou quadruplés de 125 cl de 500 ans, d’où le môme multiple tire la période de 2000 ans, qui montre, en 2500 ans avant 1ère, l’apparition du genre humain, en 500 la naissance des philosophes, en 1500, après J. C., la renaissance universelle, et en 5500 l’exploitation du globe portée à sou apogée avec les républiques dans un hémisphère et la monarchie dans l’autre. Lue disette cosmique, un malheur universel in-

HISTOIRE DE l,A RAISON I) ÉTAT.

lervcrlirait le mouvement, et alors le mal devenant le bien et le bien mal, les révolutions et les réactions seraient des moments de bonheur, les solutions et les essors des temps de tristesse.

On perfectionnera l'art de prédire en cherchant quelles causes ont tour à tour éclairé ou aveuglé les prophètes. Pourquoi Machiavel promit-il follement des conquêtes éternelles à César Itorgia, à Louis Ml, aux mercenaires de la Suisse, aux puissances éphémères de sou temps? Parce que la manie de l’État fort cl romain lui montrait un llomulus dans chaque brouillon : la ligne droite l'égarait sans cesse. Campanclla se heurtait encore plus lourdement à la réalité, en multipliant en idée les inventeurs et les réformateurs de son temps, qui cessaient à l’instant même où il commençait à parler. Dans une époque antérieure, Villeneuve se méprit en donnant un tour apocalyptique et des attentes surnaturelles à la civilisation des seigneurs, bieulôl précipitée dans une crise qui mit tout en doute. Habitué au succès contre l’empire, Grégoire VII commit la faute de prophétiser, en 1077, la déroute immédiate de l'empereur, qui devait l'écraser, cl la même erreur obligea une foule de devins à dissimuler leurs perpétuelles déconvenues par des oracles équivoques ou par les ressources de Jonas.

Au contraire, les prévisions étonnantes par- leur lucidité évitent la ligne droite et se développent par les désastres, en cherchant leurs triomphes, non dans une fausse sécurité ou dans de niaises espérances, mais au fond de ces calamités qui font naître les grandes pensées et retrempent les nations. On entre de cette manière dans les secrets de la nature, on devine ses oscillations mystérieuses,

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