‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 10 sur 78 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Leurs chefs constamment républicains ; — font table raçe du gouvernement ; — mais leurs idées ne triomphent que lorsqu’ils sont sacrifiés; — et que la monarchie se renouvelle.

La destinée se plaît à multiplier les douleurs; notre nature se développe sous le cri des besoins, et la nature t des États demande à son tour des douleurs et du sang, nonseulement pour se rajeunir et s’étendre, mais aussi pour se conserver et lutter contre la mort. Quelque prospère que soit une nation, une pensée assombrit donc le front , du ' despote ; parmi les fêtes, au milieu des ovations, il rencontre des regards mystérieux, il sait que des poignards cherchent sa poitrine, que des conspirateurs épient l’instant de le frapper, et qu’il suffit d’une main hardie et d’un orage imprévu pour transformer soudain les adorations en fureurs.

En effet, tout gouvernement a ses adversaires, ses mécontents, ses ennemis domestiques qu’on appelle opposition et qui, sous les rois, se compose de rebelles, de bannis, de révolutionnaires, jaloux de détruire la monarchie en proclamant la république. De quoi se plaignent-ils? Sont-ils transportés par des passions? Est-ce l’ambition qui arme leur bras? Est-ce l’amour de l’humanité qui les pousse au régicide? Sont-ce des héros ou de grands criminels? Peu importe, ce sont d’implacables fu-

ries : la Discorde les a produits, son démon les inspire; ils veulent la guerre contre la paix, la paix contre la guerre, si le despote est entreprenant, ils crient à la dilapidation ; est-il avare de la fortune publique, ils le poussent aux grandes entreprises, opposant résolument un non à toutes ses affirmations, et, comme l’essence du despotisme consiste dans l’arbitraire, ils le combattent en proclamant une loi réelle ou imaginaire.

Or le jour arrive où le despote cesse de répondre à l’esprit de son temps ; attaché à des idées fausses, attardées, inadéquates, il résiste aux innovations urgentes que le peuple réclame, et alors les idées nouvelles refluent vers l’opposition, l’orage éclate, l’insurrection se déclare permanente : c’est le moment de, la liberté républicaine. On ne se souvient plus de la vieille monarchie que comme d’un songe dont on se réveille; sa longue tradition ressemble à une longue erreur fondée sur l’ignorance des multitudes et sur la violence des chefs, et l’instant présent l’emporte tellement sur le passé dans la chétive raison des mortels, que l’on croit l’ère des despotes close à jamais. D’entières générations naissent avec la naïve persuasion qu’on n’osera plus les ramener au silence des vieux temps; la liberté de tout dire semble l’état naturel du genre humain; on entend chaque jour le fracas d’un jugement universel.

C’est ainsi que laFrance a proclamé la république en 1795, et qu’auparavant elle a accepté les quasi-républiques de Coligny, du Bien public, des Anglais, des ducs de Bourgogne, du prévôt des marchands et d’une foule de novateurs y compris les prédicateurs des croisades, dans lesquelles saint Louis lui-môme joua le rôle de tribun contre son

propre gouvernement. Sous les Visconti de Milan, toutes es révolutions, en 1402, en 1447, et même antérieures, ont été constamment républicaines. Que demandaient les adversaires de Charles-Quint ou de Philippe II en Espagne? les fueros, les antiques libertés*, les constitutions, les républiques. C’étaient encore des républiques ces interrègnes multipliés que proclamaient les capitaines sous les derniers empereurs d’Occident ou dans les derniers temps de Byzance ; et si nous remontons jusqu’à l’antiquité la plus reculée, l’Égypte en révolution institue une république fédérale en 698 avant l’ère, tandis qu’à la môme époque Babylone interrompt sa monarchie, et Manassé, roi de Juda, revenant à l’idolâtrie, ménage une sorte d’intermède républicain à la tyrannie de l’implacable Jéhovah.

Cependant, au milieu du bruit on aperçoit peu à peu la nécessité du silence et l’urgence d’un chef. Car, si la destruction est nécessaire contre l’ancien régime et s’il faut frapper d’un même coup les hommes et les abus, cependant la haine contre le passé demeure stérile, les colères dissolvent l’État, les conquêtes s’en vont, les provinces se révoltent en imitant la liberté du centre, chaque capitaine veut être indépendant, et les capitales jadis vaincues reviennent au combat en attaquant la république au nom de leur propre république. Habitué à obéir ou à commander, chaque chef, chaque peuple ne conçoit la liberté qu’en se créant une monarchie ; dans la France révolutionnée, la Vendée, la Bretagne, la Lorraine, le Midi marchent en plusieurs directions opposées; dans la Toscane agitée, Pise, Arezzo et Sienne se révoltent contre Florence ; dans la

Lombardie insurgée, Lodi, Como, Crémone et Pavic se dé-

tachent de Milan ; aux jours des troubles dans les Deux-

Siciles, Palerme se révolte contre Naples, Messine contre Palerme, et la révolution ne s accomplit réellement que lorsque l’unité se rétablit plus forte qu’auparavant par le sacrifice de tous les chefs. Ainsi, dans tout royaume, les révolutions sont républicaines au début pour devenir monarchiques à la fin. L’intervalle de la liberté ne sert qu’à créer des martyrs ; les révolutionnaires ne paraissent que pour proposer les réformes, et leurs idées ne triomphent que le jour où ils ‘périssent sacrifiés par le despote.

C’est donc à tort que l’on borne le nom de révolution à la révolte républicaine ; toute vraie révolution forme un drame complet avec son commencement, son milieu, sa fin, et se développe tragiquement comme la conquête, première cause de la monarchie elle-même. Si on s’arrête au moment de l’insurrection, le drame paraît une cause sans effet, et ses héros périssent et s’évanouissent en pure perte. Alors le prévôt des marchands se montre en vain à Paris, le duc de Bourgogne détrône inutilement le roi, les huguenots combattent en vain, la Fronde n’a pas de sens, la Convention ne laisse aucun résultat. Si, au contraire, on ne regarde que la fin, on voit l’effet sans la cause, on assiste au rétablissement de la monarchie, qu’on trouve plus/orte sans savoir pourquoi. On ne comprend ni d’où vient la sagesse de Charles VI qui arrive après la mort du prévôt, ni la force de Louis XI qui réprime les troubles fomentés parle duc de Bourgogne, ni la démocratie de Charles IX qui écrase les huguenots, ni l’éclat de Louis XIV qui fait taire le parlement, ni la gloire de Napoléon qui renverse la République. Mais combinez les deux moments distincts, et vous aurez la cause et l’effet, le commencement et la fin, le délire sacré et l’implacable raison , la théorie dans sa

forme impossible et la pratique dans son aspect odieux. Le prévôt des marchands annonce une démocratie que Charles le Sage réalise, le duc de Bourgogne provoque une liquidation géographique et financière que Louis XI accomplit, les huguenots repoussent la vieille monarchie qui cède la place au régime plus démocratique des Bourbons, la Fronde abolit la centralisation perfide et sanguinaire de Richelieu pour exiger celle plus franche et plus humaine de Versailles, et la Convention demande le Code que Napoléon publie.

Règle générale : dans la monarchie, à chaque phase de troubles en succède une de splendeur, et pour emprunter nos exemples aux religions qui généralisent la politique d’une manière si claire et si absolue, les plus grands pontifes paraissent constamment à ,1a suite des bouleversements les plus profonds de l’Église. Grégoire le Grand arrive après l’invasion gothique et la profanation arienne du saint-siège’; Grégoire VII, après un triple schisme et une longue série de pontifes assassinés, Léon X, après l’insurrection républicaine du grand schisme et du concile de Constance; Sixte-Quint, après l’humiliation de la Réforme, et chacun d’eux s’élève avec la prétention de faire cesser un désordre qui vient menacer la foi. En effet, les chefs qui résolvent les révolutions font cesser leurs troubles, leurs calamités, leurs démolitions ; ils rétablissent l’État compromis, la religion agitée, ils opèrent, en un mot, une véritable restauration. On conçoit donc qu’à toutes les époques, les grands fondateurs des religions se soient constamment déclarés destinés à rétablir un culte antérieur contre l’oubli des siècles et la corruption des sociétés. Bouddha, Zoroastre, le Christ, Mahomet mettaient

réellement la dernière main à leurs révolutions. Grâce à eux, les longs interrègnes des dieux ont cessé, les républiques de l’incrédulité, de l’athéisme, des philosophes, des solitaires, des hommes indépendants, des hérésiarques indomptables se sont évanouies; les troubles qu’elles avaient entraînés à leur suite se sont effacés ; on n’a plus vu l’anarchie de leurs dévastations nécessaires, et toute leur force disciplinée, exploitée, soumise à la loi suprême qui réclame les illusions du ciel dans l’intérêt de la terre, a opéré une véritable rédemption avec de nouvelles papautés et de nouveaux gouvernements.

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