‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 13 sur 78 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES 1 FÉDÉRATIONS

Leur origine. — Hostiles nux monarchies. — Chacune d’elles se forme en combattant un empire, — tandis que dans les religions tout schisme fédéral lutte contre une papauté unitaire.

A'ous avons vu que la plus légère supériorité d un pays sur l’autre déterminait une conquête, que le noyau de cette conquête, une fois fixé dans une capitale, amenait l’avalanche d’un empire et qu’aucun empire ne tombait que pour faire place à une plus vaste monarchie. Cependant tant de monarchies improvisées se sont rapidement évanouies, les plus éblouissantes dominations ont disparu au bout de quelques siècles, et nous ne sommes pas plus près de la monarchie universelle qu’aux temps deNinus ou d’Alexandre. D’où vient donc cet avortement continuel de l’unité? de ce que la conquête est la moitié seulement des phénomènes de la vie politique, dont l’autre moitié se développe par les fédérations destinées à résister aux invasions unitaires.

Par cela seul qu’un peuple menace tous les autres, il les oblige à s’unir, à se liguer, à lui opposer la force du nombre, des secoure mutuels, des diètes obstinées, des obstacles multipliés renaissant à chaque pas, dans chaque ville que la confiance réciproque des alliés rend aussi forte qu’une capitale, de sorte que tout centre ambitieux se voit arrête par mille capitales militantes. Après les pre-

mières surprises, tout conquérant doit donc compter avec les fédérés; après les premières défaites les faibles même combattent, ne fut-ce qu’avec le courage de la peur, et c’est pourquoi l’histoire montre partout les nations deux à deux, les unes unitaires, les autres fédérales, les unes conquérantes, les autres indépendantes. Cette dualité est si naturelle, si universelle, les deux termes de l’unité et de la fédération se supposent et se tiennent tellement qu’en voyant le premier on découvre sur-le-champ le second. En effet, à quoi tendent les diètes des Tartares? à démembrer l’empire chinois. Quel est le but des Arabes de Moïse? de démolir Thèbes aux cent portes. Pourquoi se révoltent les dix tribus d’Israël? Pour résister à la centralisation de Jérusalem, au royaume deJuda. Que font les Grecs sous Troie? ils détruisent un empire ; et à Salamine? ils résistent à l imité de Xerxès. L’émir de Cordoue s’opiniâtre contre les ligues espagnoles , les Longobards de Pavie s’épuisent en efforts contre les républiques romaines. Que la France s’oublie un instant, et elle se verra partagée par l’Angleterre, l’Allemagne et les nombreux alliés de la race germanique. Que le Danemark veuille se souvenir de la gloire des' Canuts ou de la Sémiramis du Nord : la Suède, le Holstein, le Sleswig, la double fédération des Scandinaves et des Allemands sera prête à le déchirer. Dans le nouveau monde, ce n’était pas Cortez qui renversait l’empire du Mexique ; sans la république de Tlascala, sans ses amis innombrables, sans les deux cent mille fédérés qui appuyaient le misérable groupe des Espagnols, ces derniers auraient glissé dans leur sang. Le Pérou n’était pas non plus solitaire et isolé, mais il plongeait dans un milieu de fédérations si sauvages et si guerrières, qu’il fut plus difficile à Pizarro

LES FÉDÉRATIONS

d’arriver jusqu’aux Incas que de détruire leur empire.

Rome, ce type des empires, n’a-t-elle pas toujours vécu en combattant les ligues et les ligueurs ? > T e s est-elle pas frayé sa route au milieu des fédérations? A sa dernière heure, n’a-t-elle pas succombé aux forces supérieures des fœderati ? C’est à tort que les historiens s’étonnent de voir tant de monde se précipiter sur les Romains ; ce n’est pas une multitude improvisée qui les accable, ce n’est pas un miracle de fécondité qui crée tant do peuples nouveaux dans une si courte période; ce n’est pas une mystérieuse révolution de la Suède ou de l’Asie qui multiplie les invasions ; c’est que les confins de l’empire s’arrêtaient dans les régions germaniques et orientales, non pas à cause de quelques peuplades qu’on aurait facilement réduites, mais grâce à des résistances fédérales que la terre étrangère nourrissait à des distances indéfinies. Et qu’arrivait-il lorsque l’empire détruit, les barbares campés en Bourgogne, en Pannonie, en Gaule, en Allemagne, en Egypte, en Afrique, montraient une fédération là où les Césars avaient régné? On voyait tous les termes renversés, l’uniféau nord comme si le soleil avait changé sa course, et Attila menaçant d’écraser les fédérés sous l’avalanche de ses Huns. Trois siècles plus tard, Charlemagne semble l’héritier d'Attila, et, plus tard encore, la fédération européenne se constitue dans les traités de Westphalie en détruisant la monarchie universelle de Charles-Quint.

Si toute la terre était uniforme et fertile comme les provinces de Flandre ou de Lombardie, si on écartait les accidents des climats, des montagnes, des déserts, des inondations; si on supprimait les caprices de la vitalité humaine, on irait des côtes de l’Atlantique à celles de la mer Pacifique

en traversant des nations alternativement unitaires et fédérales, comme la France et l'Allemagne, la Russie et la Tartarie. Que si, au contraire, on renversait les conditions actuelles d’un grand État en faisant, par exemple, de la France unitaire un Etat fédéral, alors la force seule des contrastes suffirait à jeter l’Allemagne sous un roi, lesRussies en fédération, la Tar tarie en monarchie, la Chine en république et le Japon sous un despote.

Mais ces contrastes ne se bornent pas à déterminer les formes politiques; ils pénètrent dans les religions, ils se font jour dans les dogmes, ils opposent église à église, civilisation à civilisation, un continent à l’autre. La religion du Céleste Empire soumet le fils au père, les vivants aux morts, le monde à Dieu : au contraire, le Jupiter de Y Iliade se

borne à présider le conseil des dieux comme Agamemnon préside aux dissensions des Grecs. La papauté catholique se développe désarmée et fédérale à l’époque même où le mahométisme unitaire etarmémultiplie ses conquêtes; plus tard, quand le mahométisme perd son kalife et devient tout à fait fédéral, la théocratie catholique organise sa hiérarchie unitaire dans l’Europe de Grégoire VU. Comment ne pas reconnaître l’opposition de l’unité et de la fédération entre la foi de Rome et les professions protestantes? Et dans la lointaine Asie, que fait le bouddhisme? il s’arrache aux castes brahmaniques et aux fédérations de l’Inde; il tourne le dos à une mystagogie effrénée qui engendre les dieux au hasard, et il se réfugie au Thibet, où il obtient des Tartares sa donation temporelle, son gouvernement ecclésiastique et le moyen d’imiter Rome à l’égard de la Chine, de la Tartarie et du Japon. Môme le paradis se montre aux croyants, représenté, tantôt par un dieu qui

LES FÉDÉRATIONS

captive nos regards et les fixe dans l’éternel ravissement d’une heureuse servitude, tantôt par la liberté des voluptés musulmanes et païennes qui font errer les héros, au gré de plaisirs variés, au milieujdes houris, dans de fantastiques élysées.

Page 1