CHAPITRE X
Forme variée des fédérations. — Comment elles associent les peuples à leur insu. — Comment elles se fixent en Grèce par les amphictyons, — en Italie par le Pape et l’Empereur, — et en général par l’absence de toute capitale, — ou par des capitales dualisées à l’imitation de Sparte et d’Athènes ou de Vienne et de Berlin. — Leur progrès se réalise par le fractionnement, — et leur étendue se proportionne à la force économique des empires qu’elles combattent.
Dénombrer les formes que peuvent prendre les réunions fédérales est chose impossible; autant vaudrait vouloir nombrer les fleurs qui ont paru sur la terre. Variées, étranges, capricieuses à l’infini, tantôt elles se présentent rapides comme les ligues italiennes, tantôt éternelles comme les confédérations germaniques. Chez certains peuples un temple suffit à les constituer, et elles écoutent en Phénicie P oracle de l’Hercule tyrien; en Grèce, la pythonisse de Delphes ; chez les Juifs, la voix de Jéhovah, et en Italie, le pontife qui couronne l’empereur des Romains, ôu contraire, en Lycie, en Suisse, en Hollande, c’est un pacte rationnel qui maintient l’union en fixant, avec une sorte d'arithmétique sociale, les tributs et les troupes à fournir. Les fédérés peuvent être républicains ou soumis à des princes, ou mêlés de républiques et de monarchies. On conçoit encore qu’ils vivent sur le pied de légalité ou qu’ils établissent une hiérarchie ; qu’ils soient souverains dans une diète ou sujets d’un empereur. Quelle
énorme différence entre les provinces unies de la Hollande et les soixante royaumes de l’Inde, où ces rayons planent sur le fractionnement des castes sacerdotales et guerrières !
La simple juxtaposition de plusieurs peuples animés d’un même intérêt, comme celui des barbares qui combattaient les Komains, ou des Espagnols qui chassaient les Maures, suffit pour qu’on les considère comme fédérés, quoique aucun lien apparent ne les unisse. Les plus puissantes fédérations , celles qui se montrent les plus vastes, les plus splendides dans l’histoire, et qui jettent des racines indestructibles dans le sol, loin de nous offrir la forme régulière et rationnelle d’un contrat écrit, se fondent sur des données sous-entendues, sur l’attente silencieuse d’un secours réciproque, sur l’implicite certitude de marcher vers un même but, certitude qui semble parfois mépriser jusqu’aux apparences de la ligue. Quelle est la plus grande fédération de l’Europe? Celle de l’Allemagne, et on y voit des guerres intérieures, des combats sans solution, les États les plus hétérogènes, une foule de ligues partielles qui semblent protester contre la ligue générale ou la réduire à rien. Mais qu’on l’attaque, que la France veuille la menacer, ou la Pologne y faire une trouée, ou le Danemark entamer quelque province, ou l’Italie lui soustraire quelques terres, le corps germanique sortira victorieux de toutes les guerres, quoique la pensée de son union semble perdue dans le sommeil magique de Frédéric Barberousse.
D’où vient la grandeur de l’Italie? qui l’a faite? Pourquoi ses poètes, ses philosophes, ses politiques étonnent-ils le monde et rivalisent-ils avec les Grecs anciens? Dironsnous que l’Italie n’existe pas, parce qu’aucun notaire n’a
rédigé son pacte fédéral? qu’elle n’est pas une nation, parce que ses créations surpassent celles de tous les peuples? qu’elle n’est pas indépendante, parce que ses chefs continuent de régner par les idées, là où les Romains régnaient par les armes? Ses peuples se combattent, ses hommes se déchirent; pas une diète qui les réunisse; aucune ligue visible; partout des batailles municipales, des guerres de sectaires, des luttes effroyables, l’appel à l’étranger érigé en principe. Mais au jour de Noël de l'an 800, le pape couronna Charlemagne empereur, et, depuis ce jour, l’Italie est une dans la cérémonie symbolique du couronnement, une dans la tradition pontificale et impériale, aussi ancienne que Jésus-Christ et César, une dans la succession de ses révolutions qui renouvellent le monde périodiquement tous les cent ans jusqu’en 1550, et acceptent depuis tous les renouvellements conçus à l’étranger. Pas un État italien que le pacte de Charlemagne n’enchaîne aux deux chefs de la chrétienté, pas une ville qui ne reste ainsi associée à la cause de l’Église et de l’Empire ; pas un village qui ne vive dans la légitime attente que tout appel à l’étranger le plus hostile, fait au nom des deux grands pouvoirs de la chrétienté, ne doive tourner à son plus grand avantage, toujours inséparable de l’intérêt catholique.
Enfin, quel lien réunissait les cent quarante États de la Grèce? l'amphictyonie? mais elle n’embrassait que douze peuples; toute religieuse, elle ne veillait que sur le trésor de Delphes, ne jugeait que certains crimes, comme celui des Athéniens qui avaient mis une inscription au temple de Neptune avant de l’achever. L’amphictyonie admettait le droit de guerre intérieure; son temple de Delphes accueillait mille monuments d’inimitié, des statues, des mausolées,
des couronnes, des trophées, des dons, qui rappelaient une foule de victoires remportées par un peuple sur l’autre. Le conseil suprême des douze peuples était si nul, que, dans tout le cours de son histoire, Thucydide ne Ta pas nommé une seule fois. 11 ne donna pas signe de vie durant la guerre du Péloponèse; pendant vingt-huit ans de la plus affreuse discorde civile, il n’ouvrit pas môme la bouche pour apaiser les combattants; il ne se fit pas non plus entendre, dans la guerre de Sparte contre les Æniens, les Mélésiens et les Dolopes, ni lorsque Argos combattit les Épidauriens, quoique la première lutte intéressât les amphictyons et la seconde fût une guerre sacrée. Les affaires de la nation furent toujours dirigées par des assemblées subalternes, comme celles de Délôs, de Corinthe, d’Athènes, chef de soixante-dix villes, ou par des ligues particulières comme celles des Béotiens, des Arcades ou des Étoles. Mais l’amphictyonie était religieuse : elle avait sa Rome à Delphes, son Christ dans la divinité d’Apollon, sa papauté dans la tradition de Deucalion, ses couronnements dans les jeux Olympiques, et cela suffisait à séparer les Grecs des barbares, à donner une même inspiration aux poètes, aux philosophes, aux politiques ; à subordonner les guerres internes à un but supérieur, à imprimer un tel caractère aux œuvres de cette nation, qu’ aujourd’hui encore les barbares seuls de l’intelligence peuvent le méconnaître quand ils en voient le plus humble fragment.
Je conçois que Thucydide n’ait pas parlé des amphictvons. Que d’historiens italiens ont fait abstraction du pacte pontifical et impérial! Qui en connaissait l’existence au quatorzième siècle? Qui le soupçonnait au quinzième? Machiavel s’en douta-t-il un seul instant? C’est la
marque constante des grandes fédérations d’étre si libres, si spontanées, qu’on s’aperçoit à peine de leur existence, et qu’il faut presque des calamités publiques pour en rappeler la loi fondamentale. C’est au déclin seulement de la Grèce, quand l’inspiration hésite et que la poésie se flétrit, que Philippe de Macédoine force les Athéniens et les Spartiates à se souvenir de l’amphictyonie et de ce temple de Delphes où tant de poètes, de philosophes et d’artistes avaient déposé leurs couronnes comme un hommage naturel, et c’est de même dans des temps de malheur que plus tard Charles-Quint rappela aux Italiens qu’il y avait un pontife, un empereur, un pacte qui les réunissait et une religion à laquelle tenait la vie même de leur patrie. Donc aucune règle pour définir les fédérations, si ce n’est qu elles s’opposent à des dominations unitaires, aucun principe pour les reconnaître, hormis celui qu’en combattant une capitale menaçante commeParis ou Pékin, HomeouBabylone, elles se composent d’une foule de centres ou d’États se suffisant à eux-mêmes et ne formant un plus grand État qu’en présence de l’étranger. L’absence d’une capitale, l’absence d’un centre prépondérant, voilà le principe, le signe distinctif de toutes les ligues, quelles s’étendent à un continent ou qu’elles se bornent à quelques cantons. De là le soin avec lequel les Allemands déplaçaient sans cesse la résidence impériale ou le siège des diètes. De là leur assemblée, actuellement reléguée dans une ville de second ordre, à Francfort, loin de Vienne, loin de Berlin, loin des cités qui pourraient jouer le rôle de métropole. Les Suisses ont fait voyager longtemps leur parlement fédéral et ne l’ont récemment fixé à Berne, qu’en multipliant les assurances et les compensations aux autres villes. Les États-Unis ont
adopté Washington, dans une situation excentrique et sur un territoire neutralisé, pour qu’aucun État n’eut à redouter son influence, et pour que Washington elle-même renonçât à l’espoir de régner.
Malheur aux fédérations forcées d’oublier cette condition première de leur existence ! Pourquoi la ligue lombarde a-t-elle disparu en si peu de temps? A cause que Milan, déjà capitale aux temps des Domains, valait autant que les autres villes lombardes. Qui transformait la ligue hollandaise en un royaume? Amsterdam, trop vaste et trop bien située pour vivre sur le pied de l’égalité avec les Provinces- Unies. Dans une fédération une. capitale en paralyse les forces, menace les alliés, répand une irradiation antipathique et répulsive, et, au lieu de promettre la liberté
contre les agressions de l’étranger, elle annonce pour son
compte une conquête intérieure. Si elle étend son influence, elle ébauche une centralisation bâtarde, odieuse, à contresens de tous les instincts, et si insensée, que l’ennemi, en devenant protecteur des opprimés, accomplit sa conquête à l’amiable. Tel était le tort d’Oristani quand elle s’insurgeait contre les Pisans, pour faire un royaume unique de la Sardaigne les Pisans triomphaient toujours en protégeant Cagliari, Tempio, Torres, toutes les villes fédérales de leur colonie. Tel était aussi le tort des centres italiens qui tentaient de ressusciter à leur profit le royaume des Lombards; ils étaient toujours battus par les’ autres villes intéressées à appeler à leur secours le pape et l’empereur. Une fédération ne peut avoir de capitale que lorsqu’elle l’équilibre par un autre centre non moins influent. Alors la division se rétablit, la liberté se rassure, les influences se balancent ; Sparte impose à Athènes, Florence contient
Milan, Berlin fait opposition à Vienne, et le centre dualisé répond à l’absence de toute ville prépondérante.
Il en résulte que les fédérations se perfectionnent en se fractionnant et en multipliant les États. Plus la capitale
ennemie s’étend, plus ils lui opposent la force du nombre et l’élan des libertés. Quand Paris subjugue la Normandie, l’Aquitaine, la Provence et tous les grands fiefs, l’Allemagne, composée d’abord de sept États, porte peu à peu jusqu’à trois cents le nombre de ses fédérés. La Suisse, bornée au serment du Grütli, entre Schwitz, Uri et Unterwald, étendue ensuite à huit et plus tard à treize cantons, accomplit sa révolution, équivalente à celle de 89, qui double la centralisation de Paris, en portant à vingt-deux le nombre de ses États, sans, au reste, gagner un pouce de terrain. Même dans leurs victoires, les fédérations prennent le contre-pied des capitales; elles ne cherchent ni à faire des conquêtes ni à multiplier leurs sujets, elles n’aspirent qu’à décomposer le sol ennemi, à y propager les libertés locales, à s’y faire des amis. C’était le but de Florence quand elle envahissait la Lombardie des Visconti, où elle ne demandait qu’à voir revivre les républiques du moyen âge; c’était encore le môme but quand les Allemands ou les Anglais visitaient la France, où ils apportaient sans cesse la liberté des villes et des franchises communales ou féodales.
Au reste, l’économie politique, détermine seule la composition et la décomposition des États en tenant la balance des richesses, et les frontières varient d’après des vicissitudes apparemment guerrières ou politiques, mais au fond toujours industrielles et commerciales. Une capitale s’enrichitelle comme Babylone, plaignez les Juifs, ils y seront déportés, ils y expieront leur péché d’indigence et non pas
ceux dont parlent les prophètes. Les Grecs lancent-ils leurs navires dans tous les ports de la Méditerranée, plaignez les successeurs de Xerxès, la misère corrompra leur raison. Paris. a-t-il à souffrir la crise d’une rude pauvreté, voilà son roi cédant la Bourgogne à son fils, voilà ses fiefs révoltés, ses vassaux ligués avec les Anglais, les Allemands, sft raison s’éteint et il cède la couronne au roi d’Angleterre. Ses ennemis sont-ils saisis à leur tour par la crise financière, toutes leurs conquêtes leur échappent, leurs armées s’arrêtent, la Pucelle les chasse, Louis XI triomphe, Paris respire. Enfin, pourquoi ne peut-on jamais vaincre une grande capitale? pourquoi ses voisins seront-ils toujours fédéraux? Parce qu’on ne peut vaincre la nature du sol, là très-riche, très-heureuse, très-fertile en ressources, ici fractionnée, éloignée du centre, intéressée aux ligues, et toutes les batailles seront toujours des luttes économiques entre des fédérations et des centres.