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CHAPITRE XI

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Caractère républicain des diètes, — leurs contrastes. — Leurs nuances en opposition avec les nuances des monarchies unitaires. — États intermédiaires. — Venise ennemie de Byzance et de l’Italie. — L’Angleterre hostile à la France et à l’Allemagne. — Le Japon en guerre avec la Chine et la Tartarie.

Députés ou rois, les membres d’une diète agissent comme des tribuns ; en combattant une monarchie, ils deviennent forcément républicains. C’est l’absolutisme de Paris qui enseigne la liberté aux Allemands, c’est le despotisme de ISien-Yong qui apprend aux Tarlares à conserver leurs diètes. Des guerres continuelles obligent les peuples voisins à se contrecarrer sans cesser; leurs appréhensions réciproques, pendant les intervalles de la paix, les forcent à préparer d’avance les contrastes; une longue série de mesures, lentement ajoutées les unes aux autres, forme une prodigieuse opposition, et, appliquée au commerce, à l’industrie, à tout, elle finit par constituer une ' rivalité où les institutions politiques obéissent aux règles de la stratégie. D'après ces règles, on prend toujours l’ennemi à rebours; s'avance-t-il, on s’arrête; recule-t-il, on s’avance ; lance-t-il sa cavalerie à votre poursuite, formez vos carrés; vous assiége-t-il, retranchez-vous derrière vos remparts ; lève-t-il le siège, poursuivez-le dans la campagne ; est-il splendide dans ses démonstrations, écrasez le par l’exactitude de vos mouvements ; a-t-il les avantages

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de la fougue, ayez ceux de la prudence. Ce sont encore les mêmes principes dans le combat personnel de l’escrime : quand l’adversaire attaque, on se défend; quand il demeure immobile, on l'attaque, et on évite comme la mort la cacophonie d’imiter son coup en même temps. Dans d’autres combats, la femme résiste à la force du mari par les armes de son sexe, la grâce, la ruse, la dissimulation, une patience à toute épreuve, un attrait irrésistible. A armes égales elle tomberait dans l’esclavage, à armes équivalentes, elle règne quelquefois. Telle est aussi la force de la république en présence de la monarchie : voulons-nous comparer les deux formes comme si elles étaient du même genre ? nous efforçons-nous de les considérer comme si, de l’une à l’autre, il n’y avait que la différence du plus au moins ? Les termes de comparaison nous manquent et la diversité profonde des avantages nous met dans l’impossibilité de choisir, de même que, d’une manière absolue, nous ne saurions opter entre l’attaque et la défense, entre la cavalerie et l’infanterie, entre la charge à fond et le bataillon carré. Mais les avantages de la république répondent exactement aux défauts des monarchies; elle n’est ni capricieuse, ni fantasque, ni mobile; elle oppose à sa rivale la résistance d’une pesanteur formidable; elle se sert des diètes et des parlements pour ameuter contre son ennemi chaque motte de terre, chaque pavé du sol ; elle exagère l’importance de chaque individu jusqu’à en faire un Spartiate des Thermopyles ; dès lors, peu importe qu’elle ne possède ni la rapidité, ni l’unité des rois ; peu importe que ses citoyens n’obéissent pas comme des sujets, qu’ils ne soient pas prompts comme des esclaves ; peu importe même que la monarchie puisse l’accabler momentanément de ses irruptions sou-

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daines, de ses soldats silencieusement concentrés sur un point par surprise, et de ses armées improvisées par l’enthousiasme du servilisme; enfin, peu importe que le roi puisse railler ses lourdes diètes ou ses colères naïves, ou son action lente, entravée, automatique, cette supériorité, irrésistible au commencement de la lutte, au moment de l’attaque, s’évanouit vers le milieu de la guerre, quand le mouvement révulsif transforme l’apparente discorde en discussion et la lenteur extrême de l’action en une insurrection où l’on dirait que les montagnes elles-mêmes s’ébranlent et marchent sur l’ennemi. Alors l’heureuse mobilité delà monarchie engendre la défaillance; l’obéissance fait place à la débandade; aux attaques heureuses succèdent les désastres épouvantables; en ùn mot, le bilan se rétablit sans que jamais les armes soient les mômes. De là la vanité des débats politiques sur la meilleure forme de gouvernement, où il s’agit toujours de choisir entre le roi et le sénat, en opposant non pas les raisons aux raisons, mais les coups aux coups. Les deux formes se cachent réciproquement leurs mérites et leurs défauts ; le roi se moque du sénat, le sénat des courtisans. D’un côté, tout est régi avec la discipline d’une armée, de l’autre, tout se meut spontanément en vertu d'un instinct harmonique. Sous un roi, les forces réunies se multiplient comme celle des fils dans la corde; l’ unité de Pythagore protège la monarchie; le 1 souverain bien de Platon y transporte son type; l’État imite l’ordre du ciel, qu’un seul soleil éclaire. Mais ici encore, cette unité factice se dissipe devant la république des étoiles, où chaque lumière devient un soleil, où chaque astre se meut indépendant, où l’union est partout parce que l’unité ne l’étouffe nulle part. Comment donc choisir la ré-

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publique, si ce n’est parce qu’elle résiste à la forme opposée?

Celle opposition n’est pas absolue comme celle du blanc et du noir; fuyants et relatifs, les termes de la guerre développent leurs contrastes d’après une série indéfinie de nuances. Rien n’empêche que la Grèce ne soit considérée comme une ligue devant l imité athénienne, et qu’ensuile Athènes elle-même ne figure dans cette ligue contre l’unité des Perses, laquelle, encore dépourvue de capitale avant la fondation de Persépolis, pouvait jouer aussi le rôle d’une quasi-fédération contre l’unité plus stricte de Babylone. Même réflexion sur les gouvernements unitaires, où tel État, monarchique à l’égard de la Suisse, pourrait sembler républicain en présence du Grand Turc. La diversité des voisins force souvent, les nations à se donner des gouvernements intermédiaires entre les extrêmes des formes opposées. Ainsi l’Angleterre est à la fois unitaire contre la Hollande, la Flandre et la diète de l’Allemagne, et fédérale contre la monarchie rivale de la France. Son parlement fiotte entre le royaume et la fédération. C’est une cour suprême, et c’est en même temps une ligue de lords; sa royauté flotte également entre le despotisme de Paris et la présidence impériale de l’Allemagne; son organisation n’oscille pas moins entre la prépondérance d’une capitale avec Londres et les franchises des villes libres avec ses municipalités si indépendantes. Sa terre même, isolée comme un royaume, grâce à la mer qui l’entoure, et divisée comme une fédération, grâce à la chaîne capricieuse de ses montagnes, fortifie cette double position et se prête à son développement merveilleux. Montesquieu, qui considérait la Grande-Bretagne au point de vue de la France, la dé-

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elarc une fédération rentrée ; les Allemands, au point de vue opposé, pourraient ld dire une monarchie républicaine, et ce sont ces deux forces si diverses qui lui permettent de vivre et de prospérer au milieu de deux nationalités

si contraires.

Son exemple explique Venise placée à son tour entre l’unité de Bvzancc et la fédération italienne. Pendant dix siècles elle reste unitaire contre Y Italie avec son doge inviolable et son centre de Rialto, tandis qu’elle s’oppose fédéralcment à Byzance avec son sénat de familles souveraines et ses provinces où elle ne cesse de respecter ses sujets comme ses alliés. A sa mort on trouva Bergame, Vérone, Padoue, Udinc, Cividal soumises aux pactes signés plusieurs siècles auparavant dans les termes absurdes du moyen âge, sans que jamais la métropole les eût altérés par aucune tentative de centralisation, d’usurpation ou d’empiétement. Jamais elle ne manqua môme un instant à sa double hostilité contre ses deux grands ennemis, et elle grandit si bien à contre-sens de leur fortune, qu’à ses plus mauvais jours Byzance dut lui livrerje quart de ses provinces, et à son époque la plus néfaste, l’Italie bouleversée par les condottieri, vit les troupes de la République en Lombardie, dans la Romagnc, dans les ports du Midi, partout. Mais supposez que la haute Italie eût été aussi unitaire que Byzance, nous aurions vu la fédération pure à Venise ; avant Charlemagne, en effet, quand les Lombards s’étendaient jusqu’à Tarente et qu’ils plaçaient ainsi les lagunes entre deux États monarchiques, Venise n’avait aucun doge, Rialto ne se vantait pas d’être capitale et il n’y avait que la Vénétie maritime, une fédération de soixante-douze iles dominées par douze îles majeures dont les tribuns se réu-

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nissaicnt dans la diète d’Héraclée; cette fédération ne céda la place à la forme anglaise (pie le jour où Charlemagne brisa le royaume de Pavie.

Dans lesplus lointaines régions de l’Asie nous découvrons une autre Venise, une autre Angleterre, le Japon à deux faces pour résister à la fédération quasi germanique des Tartares et à l’unité plus que française des Chinois. Le considérez-vous dans ses rapports avec les Tartares, vous le voyez unitaire comme la Chine, vous y trouvez le despotisme impérial d’un chef de qui tout émane comme par une sorte de force végétative; tout tient au Mikado, rien ne se fait sans sa permission; il est père, pontife et roi; les citoyens sont ses esclaves au double point de vue religieux et politique; une adoration sans limites le transforme en un dieu vivant auquel s’attache le salut de la patrie. Mais tournez le regard vers Pékin, la scène change et le Japon représente alors la liberté tartare toute-puissante dans le Siagoun qui enlève le pouvoir temporel au Mikado, dans le conseil des Treize, qui laisse le Siagoun lui-même avec une autorité purement nominale, dans les soixante-quatre seigneurs de la terre, maîtres de leurs fiefs comme autant d’empereurs, et enfin dans l’organisation générale du pays enveloppé par une sorte de police mystérieuse qui paralyse tous les chefs au profit des multitudes. Rien de plus étonnant que de voir l’appareil du despotisme, les formes les plus absolues, réduites à des représentations théâtrales, à des comédies juridiques. Le Mikado n’agit pas, ne pense pas, ne bouge pas, ne se montre pas, ne peut pas même se mouvoir. L’étiquette le surcharge d’une foule d’obligations si vexatoires et si minutieuses, elle lui impose une telle immobilité de corps et de posture que presque, toujours, pour

gagner au moins la liberté de se mouvoir, le malheureux abdique en faveur d’un de ses fils, en sorte que le Mikado reste toujours mineur de droit et de fait. L’histoire du Japon le laisse dans son palais toujours vénéré et constamment garrotté, comme un doge de Venise, ou un roi chevelu, ou un llretvalda d’Albion. Le Siagoun, qui est censé exercer le pouvoir exécutif et qu’on décore du titre fastueux de prince des princes, de chef des guerriers, n’est à son tour qu’une momie animée; et, accablé par le cérémonial, il imite souvent le Mikado en abdiquant pour respirer. Les grands subissent le meme sort, chacun d’eux semble maître absolu de la vie et de la mort de ses sujets ; on ne lui parle qu’à genoux, comme s’il était d’une nature supérieure ; mais sous la garde de deux secrétaires, obligé de se lever, de se coucher à des heures déterminées, forcé de s’abstenir de tout commerce même charnel, avec les habitants, d’envoyer sa famille à Yedo en otage, d’y résider lui aussi une moitié de l’année, ou une année sur deux, et enfin méthodiquement contraint de se ruiner par des dépenses insensées, il finit par abhorrer sa propre dignité, par la craindre et par y renoncer à l imitation de scs deux chefs supérieurs. Autant le conseil de Pékin tremble devant le fils du ciel, autant les autorités japonaises redoutent le conseil de Yedo, mais par compensation en présence desTartares toute la féodalité se trouve fixée, centralisée et bridée par l’unité occulte d’un espionnage sans exemple dans ses infatigables inquisitions.

Malgré ou plutôt à cause de ces États intermédiaires, la loi générale des contrastes ne règne pas moins dans toute sa rigueur. Toute république s’oppose à une monarchie, toute liberté joue le rôle de république devant un

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Klat despotique, toute tradition est mi -partie de conquêtes monarchiques et de libres résistances, toute histoire est double ou triple, comme celle de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne. C’est ainsi que les Scandinaves se partagent en trois peuples, deux républicains en Suède et en Norvège, et un monarchique, à Copenhague. Autrefois les Slaves se divisaient à leur tour en trois États, deux monarchiques, en Pologne et en Hongrie, et le troisième fédéral, dans les Russies. Aujourd’hui que la Russie est monarchique, unitaire et conquérante, elle s’oppose à presque toute la fédération européenne. L’ancienne monarchie du Portugal se centralisait à Lisbonne pour résister aux ligues espagnoles; et l’Espagne moderne fixe à Madrid ses rois pour lutter contre la fédération universelle des Turcs, des protestants et des Français. C’est la même loi dans les petites races, chez les Roïens où la liberté de Bologne combat Parme et Modéne; chez les Cénomans qui forment le groupe luttant de Vérone, Brescia et Manloue; chez les Senons partagés entre Rimini, Pesaro et Sinigaglia; chez les Ombriens qui mettent aux prises Spoleti, Narni et Terni. Que de cités grecques dans la même scission! Rhodes s’élève en supprimant deux autres villes; llalicarnasse combat les cinq cités qui l’entourent; Thèbes veut écraser quatre républiques de la Béotie; Syracuse livre un combat mortel à Scrgeste, Sélinonte et Agrigente. Dans une tradition plus lointaine, Esaü, le chasseur nomade et fédéral, s’escrime contre la fourberie agricole et civi ,11c de Jacob, et, de nos temps, l’Américain sédentaire dçs États-Unis achète encore l’héritage des Peaux-Rouges pour un plat de lentilles. Nulle ville, nul village ancien ou moderne qui, bien étudié, ne soit le débris d’une de ces étoiles binaires qui passent par

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milliers dans la nuit du genre humain, et qui laissent des traces bizarres, mais frappantes, dans les populations où le monde moral entasse scs alluvions comme le monde physique. Nulle nation dont les formes saillantes et les mœurs arrêtées ne révèlent confusément sa destinée guerrière, de même qu’un château fort impose «tu voyageur qui le regarde sans en comprendre la destination. Ces tours, ces fossés, ces terres accidentées, ces angles malicieux, ces dentelures sinistres, ces incommodités artificielles combinées avec une incontestable prévision, annoncent qu'une pensée perfide a présidé à cette œuvre, et, même en ignorant son but, on redoute son action. Voulcz-vous vous en rendre compte,

' songez à l’ennemi, à l’agression, à l’artillerie, aux échelles, aux assaillants; regardez les voisins, leurs passages, leurs retraites. Telle est aussi l’explication des parlements, des sénats, des diètes, des pouvoirs constitutionnels que les républiques montrent si diversement agencés, et qui répondent à d’autres pouvoirs qui s’élèvent menaçants sur une terre ennemie. Au reste, libre à tout le monde d’intervertir nos termes : au lieu de considérer les ligues comme une défense contre les conquêtes, leurs centres et leurs rois, ce seront, si l’on veut, les ligues qui nécessitent la résistance des capitales et la garantie des royaumes. Peu nous importe que le premier coup de fusil ait été tiré par les Anglais ou par les Français, et que le premier tort, comme on dit, soit venu desTartarcs ou des Chinois. L’hostilité seule est nécessaire, la dualité seule est de rigueur, et chaque donnée, quelle qu’elle soit, enfante la donnée opposée.

LA LEGALITE

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