CHAPITRE XIII
LA LIBERTÉ
Elle transforme les citoyens en héros. — Elle fait des Juifs un peuple immortel. — Elle crée la richesse des Etats libres. — Les grands hommes des républiques, — et les philosophes presque tous sortis des villes fédérales.
Jusqu’ici nous n’avons vu que les négations sur lesquelles se fonde toute fédération républicaine, mais la liberté, fille directe de la légalité, donne d’autres résultats. C’est par elle que des États aux rois fainéants, aux doges immobiles, aux sénats sans humanité, surpassent les triomphes des Alexandre, des César, des pontifes, des hommes qui répandent à grands flots la démocratie et la lumière. Toul homme libre vaut un roi; un invincible orgueil lui dit que la destinée du monde dépend de lui; autant de citoyens, autant de héros, et les républiques sont aux monarchies comme le jour à la nuit. Encore aujourd’hui ne semblentelles pas les intervalles lucides du genre humain?
Voyez les juifs : d’après leur code cruel, on les dirait en arrière de trois mille ans; leur nation dispersée, persécutée, foulée aux pieds, u’existe plus que dans leur imagination ou dans des rites puérils et surannés. Mais l’antiquité de leur livre, en les plaçant les premiers parmi les croyants fidèles à la lettre de la loi, leur donne une grandeur mystérieuse qui étonne les religions plus récentes. Ils se tiennent librement, se secourent, marchent au même but, à des distances infi-
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nies, et, semblables à des magiciens, ils suppléent au nombre, à la force, à l’autorité, par la féerie de l'or et de l’argent, deux divinités qu’on adorera jusqu’à la fm des siècles. De même, le protestant, en apparence captif, de la confession d’Augsbourg, lit Kant dans l’Évangile et Bruno dans la Bible. A ses yeux, le catholique n’est qu’un esclave dans les fers ou révolté. Le Busse en est-il à Pholius parce qu’il a refusé de marcher sous la tutelle du pape? Son pouvoir vaut ceux de l’Europe, son empire contre-balance le monde civilisé, son czar confond le pontife. Enfin, le brahmane, fidèle au texte des Védas, serait-il inférieur au bouddhiste maître de l’Asie ? Celui-ci ne comprend même pas sa philosophie, et les plus profondes théories de l’Orient germent précisément dans les castes libres et légales des Indous.
Parlerons-nous des phénomènes économiques? Mais la richesse fuit les monarchies et s’obstine à protéger les républiques grecques, à suivre les navigateurs de Carthage, à favoriser les communes italiennes, à veiller sur la prospérité des Anglais. C’est de Florence que part la lettre de change, de Venise qu’on apprend à manier la rente, de Gènes que se répand l’enseignement miraculeux de la banque. L’Espagne découvre le nouveau monde dans son élan fédéral contre les Maures, et les colonies échappent ensuite à sa monarchie absolue, qui perd par le commerce ce qu’elle avait acquis par les armes. Cela s’explique : l’industrie veut occuper libre et seule le terrain des affaires; le commerce demande la garantie d’une loi aveugle, inerte, lui
permettant tout à l’infini; là où ses ombrageuses espérances craignent un obstacle, sa pensée hésite, ses capitaux s’envolent, ses bras cessent de travailler; la paresse, la méfiance, la fourberie anéantissent toutes les ressources.
Passons aux phénomènes politiques. Comment s’illustrent les monarchies? Par l’éclat seul des rois, parce que seuls ils sont libres, et au-dessous de Charlemagne, de Gengiskhan,deTiinour, les meilleurs ministres gardentune • attitude obséquieuse, qui les laisse dans des positions subalternes. Sans doute les révolutions éclairent les monarchies, mais leurs personnages offrent quelque chose de si ' forcé, de si désolé et de si invariablement tragique, qu’on les prendrait plutôt pour des malheureux que la fatalité condamne à des œuvres avortées, que pour des grands hommes destinés à vivre dans la mémoire des nations. Qui sait le nom des meilleurs ministres ou des plus grands conspirateurs chinois, assyriens ou persans? Comment comparer les barons français, si invariablement sacrifiés aux lords anglais, si constamment sacrifioa leurs? Le théâtre si splendide de l’Espagne centralisée grave-t-il dans l’esprit du lecteur des souvenirs éternels comme Hamlet, Macbeth ou Falstaff? De tous ses innombrables personnages un seul survit à l'oubli, c’est l’ombre de don Juan de Marana qui sort des tombeaux du moyen âge et de l’époque des ligues espagnoles, où la loi de l’honneur régnait inexorable comme la destinée des anciens. Ni les saints du ciel, ni les rois de la terre, ni Dieu même ne dispensent d’obéir à ses capricieuses injonctions, et el’e crée le Cid, les chevaliers de trois mille sept cents combats contre les Maures, les mille paladins fabuleux des légendes et réels des croisades : tous, semblables à Jepbté ou à Agamemnon, ils auraient immolé leur fille, et après avoir rempli leur temps de leur gloire aussi libre et personnelle que la richesse du marchand génois ou vénitien, ils lèguent à don Juan la pensée de rester seul avec les démons de l’enfer, et avec sa vie,
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quelle qu’elle fut, contre la théocratie de l’inquisition pontificale et contre l’effroyable monarchie de Philippe II. Ce sont encore les républiques qui, dans l’antiquité classique, produisent les gloires sans tache, les modèles au dessein parfaits, les véritables inventeurs de la vertu, aussi véritablement découverte que la boussole par Flavio Gioja, ou l’Amérique par Christophe Colomb. Jamais l’intervalle qui s’écoula depuis Lycurgue jusqu’à César ne s’effacera de la mémoire du genre humain; ce que pensait Plutarque de ses héros, nous le pensons tous aujourd’hui; Aristide, Scévola, Thémistocle, Caton, Brutus, Marius, Sylla, forment, pour ainsi dire, notre vocabulaire; leurs noms sont les mots dont nous nous servons encore pour parler de la vertu civique ; leurs figures dominent celles des saints agenouillés et humiliés devant les autels; leurs actions rejettent dans un rang inférieur celles des chevaliers agités par une sorte de folie théocratique; leur attitude au milieu des républiques rappelle sans cesse la force d’Atlas portant le inonde sur ses épaules, et dans leurs exploits les plus tyranniques on remarque encore une pensée de défense, de ligue, de liberté, qui couvre de son manteau poétique les faiblesses de l’homme.
Enfin, la science des sciences, celle qui cherche le secret de l’univers et dont les arrêts expriment le plus haut degré «le l’élévation humaine, refuse péremptoirement son inspiration aux habitants des capitales et aux ministres des rois. Quels sont les philosophes de Ninive, deBabylone, de Péking? Quel sage naît à Thèbes ou à Memphis? — Au contraire, dans je monde libre et fédéré de la Grèce, les penseurs pullulent et ils paraissaient çà et là d’une manière si spontanée et si
solitaire, que soixante-deux philosophes sans prédécesseurs
el sans successeurs naissent dans soixante-deux vilïes diverses et toutes secondaires, comme Stagire, patrie d’Aristote, Colophone, qui sert de berceau à Xénophane, Hiéropolis, où parait Épictète, et Lycopolis, d’où vient le grand pontife du verbe platonicien, Plotin. De grandes écoles paraissent dans des cités chétives, hors des routes et sans renom. La dialectique se développe à Mégare, la métaphysique à Êlée, la physique à Abdère. Cittium, Cyrène, Samos, Milet, écrasent de leur fécondité la trop riche Corinthe, qui ne donne aucun inventeur au monde de l’esprit, et c’est à sa décadence qu’ Athènes doit ses onze philosophes. Mais que produit ce gouffre universel de Rome? Le centre des conquêtes ne donne absolument personne, et, pour trouver encore des amis de la sagesse, il faut les demander à Alexandrie, qui en compte douze, dont quatre de premier ordre, parce qu’elle est une ennemie fédérale de la grande ville unitaire. C’est à ce même litre quelle devient le laboratoire du christianisme destiné à détrôner la ville de Romulus. Le christianisme triomphe-t-il enfin des Romains? Byzance* devient -elle la nouvelle capitale du inonde transformé? La philosophie s’en écarte, elle ne veut ni maîtres ni esclaves.
Le même phénomène se reproduit avec une exactitude merveilleuse pendant le moyen âge et dans les temps modernes. C'est la misérable vallée d’Aoste qui donne saint Anselme, le grand métaphysicien de hère des évêques ; c’est la vulgaire Novare qui produit Pierre Lombard aux investigations sacrilèges; c’est le pauvre château d’Aquino qui nourrit l’Ange de l’école, et Bagnorea non moins insignifiante fournit le séraphique Bonaventure. Campanella naît à Stilo, Brunoà Nola, Telèseà Cosenza, et même de nos
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jours Galluppi vient de Tropea etHosmini de Rovereto ; toutes villes de dernier ordre. Hors d’Italie, nous devons à la solitaire Irlande Érigène, seule lumière d’un sièclede fer; à Nantes, à Compïègne, à Champeau, les premiers docteurs qui secouent les ténèbres de Taris; à llchester Roger Bacon, dont la pensée pénétrante devine un nouveau monde industriel; à Dunstan le grand Scott, dont l’eccéité éblouit les scolastiques; à Occam le grand philosophe qui illustre le nom de cette obscure bourgade en arrêtant le mouvement réaliste et nominaliste du moyen âge. On trouve aussi à Gœrlitz Jacob Boehm, l’étonnant interprète de l'extase; à Knsiedlen, berceau fédéral de la Suisse, Paracelse, qui transforme l’antique cosmogonie; à Cartes le réformateur français, le premier des modernes; à Kilkim l’idéaliste anglais Berkeley: à Malmesbury, Hobbes; à Voington Locke; à Ramonneau, Fichle. Nous avons ainsi compté plus dexent quarante villes chétives où s’élèvent des philosophes solitaires sans antécédents, sans successeurs, sans école. Niais personne à Rome, ni à Milan, ni à Madrid, ni à Tolède, ni à Vienne d’Autriche; Taris lui -meme ne donne que Helvétius, philosophe des beaux esprits, et, Malebranche, qui voit tout en Dieu comme ses contemporains voyaient tout dans le roi. La littérature, la poésie, l’histoire, la morale pratique, puisent seules leurs forcçs dans les grands centres, d’ailleurs inimitables dans les œuvres d’un spirituel servilisme. La métaphysique n’habite d’autres capitales que celles détrônées, avilies, condamnées à voir pousser l’herbe dans leurs rues et à souffrir l’humiliation d’une véritable capitale qui les écrase. Ici la pensée se surpasse, comme pour tenir tête à la nature; et si, dans le monde ancien, Alexandrie accable de sa supériorité Rome souveraine,
«i HISTOIRE DE LA RAISON D ÉTAT.
dans les époques postérieures, Ilome détrônée accable de sa supériorité toutes les villes du inonde. D’ailleurs Tréhisonde et Venise humilient Constantinople; Pavie, centre déchu des Lombards, oppose Lanfranc et Cardan à Milan, si pompeusement stérile; Cordoue , à l’agonie en présence de Home et de Tolède, produit Sénèque, Averroès et Maimonide, les trois plus grands philosophes des Latins, des Arabes et des Juifs; Edimbourg écrase Londres, son orgueilleuse rivale en donnant le jour à cinq grands philosophes, dont Hume qui met l’univers en doute. On connaît au reste les gloires métaphysiques de Berlin, Kœnigsberg, (îenèveet Leipsick, villes fédérales qu’on peut comparer à Pavie, Edimbourg, Alexandrie et Cordoue, prises dans leurs jours de déclin, ou à Pcrsépolis quand elle opposa le manichéisme à la nouvelle capitale des Sassanides. Pour nous résumer, les villes italiennes, là fédération germanique dans le sens le plus vaste, et les villes les plus excentriques de la Grande-Bretagne, sont celles qui brillent le plus dans l’histoire de la philosophie depuis les barbares; et, lorsque même, les monarchies de l’Europe donnent des penseurs, ce sont les régions fédérales comme Edimbourg ou Kœnigsberg qui opposent aux dogmes monarchiques des capitales la philosophie du doute, cette grande franchise de l’homme qui s’élève audessus des religions. Par le doute, l’esprit conquiert le droit de tout discuter, la possibilité de détrôner tous les dieux, l'indépendance du moi en dépit des phénomènes les plus frappants de la laison et du sens, la contemplation tranquille de toutes les batailles politiques et morales, de toutes les conquêtes spirituelles et temporelles des despotes les plus opposés si incapables de captiver le philosophe. Jamais au sein de Home ou de Paris, de Babylone ou de
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Péking, un homme sur de l'immortalité de son nom aurait osé offrir la coupe amère du scepticisme à une nation de guerriers ou de marchands. C’eût été se suicider et à défaut d’une résolution individuelle, la civilisation, les convenances, l’entraînement de la monarchie ou même d’une république révolutionnaire, l'eussent obligé à réduire son scepticisme à une préface, à un commentaire, à une hypothèse bientôt repoussée en faveur d’un préjugé.