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CHAPITRE XIV

LES RÉVOLUTIONS DANS LES RÉPUBLIQUES ET DANS LES

FÉDÉRATIONS

Despotismes incendiaires des républiques. — Leur durée momentanée. — Leurs foluliorts républicaines. — De même les unités incendiaires qui s’improvisent au sein des fédérations disparaissent rapidement vaincues par le progrès du fractionnement. — Expansion éphémère «l'Athènes sous Péridès, — «le Milan sous les Visconli, — de Paris sous Louis XIV et Napoléon I* r .

Les parlements vieillissent comme les cours, et, aux jours où leurs chefs tournent contre le nouvel esprit de l'époque, il faut qu’un pouvoir discrétionnaire les fasse taire en apportant à la république le bienfait monarchique du silence. C’est alors que règne le parti de l’opposition contre la liberté, c’est-à-dire la réunion des hommes que la loi met en suspicion, poursuit ou écrase pour étouffer le despotisme dans son germe. Ces doges dont Venise espionnait jusqu’à la moindre pensée, ces rois que l’Angleterre voulait rendre inutiles et fainéants, ces dictateurs que Florence proscrivait, ces hommes supérieurs auxquels Athènes réservait le privilège odieux de l’ostracisme, et en général ces parias politiques au ban de toutes les assemblées, voilà les chefs des révolutions dans les États républicains. Rien déplus dramatique que leur apparition. Voyez le doge Foscari, semblable au lion enchaîné, et impatient de donner l’Italie à sa sombre patrie ; voyez la race épouvantable des Plantagenet que la plèbe anglaise suit altendrie dans ses san-

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glantes péripéties ; regardez les Tudor tout à coup devenus despotes, imposant à la plus itère des nations de changer de religion, et mille fois plus obéis que des rois de l’Asie; considérez enfin Cromwell, qui donne à la libre Angleterre quatre années de despotisme. 11 est impossible de ne pas leur reconnaître un cachet de grandeur équivalente pour le moins aux perturbations opposées du prévôt des marchands, du ducde Bourgogne, des huguenots et de la Fronde dans la monarchie française. Le temps de Périclèsà Athènes, ou d’Arteveld à Gand, sont des temps d’exception, des moments de révolution, où l’État, qu’il soit d ’une élégance grecque ou d’une rusticité flamande, détruit une liberté odieuse et suspend une légalité intolérable pour faire table rase et tirer du néant de la multitude une nouvelle couche d’élus au banquet décevant de la vie politique.

Mais il faut que la république triomphe, que la révolution devienne libre et légale, que les proscrip leurs soient proscrits, les dictateurs exilés, et que la loi immole enfin les doges. comme Faliero, les despotes comme Richard lll ou Cromwell. Si Venise n’était pas prompte à revenir de son anarchie monarchique, si l’Angleterre ne détrônait pas vite ses tyrans, si elle ne forçait pas Richard lll à disparaître et le fils du Protecteur à abdiquer, l’Étal serait ouvert aux monarchies voisines, mal protégé par un faux semblant d’unité, exposé au malheur extrême d’une conquête étrangère. Ainsi, dans les monarchies les révolutions sont d’abord républicaines et monarchiques à la fin; au contraire, dans les républiques les révolutions sont au commencement monarchiques, et dans la solution républicaines; point d’exception à cette règle, à moins que l’État ne touche à son heure extrême, où la mort le surprend préri-

sèment parce que les contrastes politiques cessent de défendre son existence.

Nous avons dit qu’on pouvait considérer toute fédération comme le développement d’une république dont les sénateurs recevraient le titre de souverains. On s’explique donc les révolutions fédérales par la loi républicaine appliquée à la diète. La diète n’est-elle pas essentiellement libre, légale et intéressée au maintien des divisions fédérales? Ne veillet-elle pas, jalouse, contre toute innovation, sur les confins intérieurs, sur la souveraineté de chaque État? N’exclutelle pas d’avance toute idée paternelle, fraternelle, théologique et despotique, portant un État à gérer les affaires de ses voisins? Ne montre-t-elle pas contre ses membres prépondérants toute la méfiance des républiques pour les doges inquiets, pour les rois trop actifs, pour les généraux trop glorieux, pour les citoyens trop bienfaisants, pour les réformateurs trop importants? On ne saurait en douter, et toute ligue permanente confie la tâche de défendre sa tradition à un Etat que sa faiblesse intelligente intéresse au maintien de la division, de la liberté, de la légalité, tandis que le rôle de pouvoir opposant échoit toujours à un État ambitieux, étendu, puissant, impatient de rompre le frein de la

loi fédérale. La Grèce veut que Sparte veille sur ses tradi-

lions, qu’elle s’oppose à toute mutation et qu’elle ne cesse de combattre la splendide Athènes, qui rêve des conquêtes sous prétexte de démocratie, de fraternité, d’humanité, de philosophie. Dans l’Italie du moyen âge, nous trouvons d'abord le plus faible des hommes, le pontife, chargé de combattre le royaume de Pavie au nom des républiques de Venise, Amalfi, Naples, Gaëte et Sorrente. Plus tard, devenu tribun des peuples, il combat toujours les pre-

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miers empereurs francs, italiens et allemands, qui semblent à chaque moment sur le point de transformer la demeure impériale en une résidence royale, et le couronne- > ment fédéral en un symbole de domination unitaire. Plus tard encore, la frêle Florence et ses misérables alliés résistent.aux Gibelins de Vérone, aux Guelfes de Naples, aux quasi-Gibelins de Milan, aux néo-Guelfes de Venise, qui revendiquent le rôle du roi de Pavie contre la ligue italienne. Par un phénomène analogue, c’est le plus insignifiant doses princes que l’Allemagne primitive choisit pour son chef, et, pour qu'il reste impuissant, jaloux, condamné à surveiller avec une haineuse vigilance les ducs qui sont les princes les plus forts, elle l’oblige à renoncer à son duché et à devenir un seigneur sans terre, un roi sans État. Plus lard, la fédération germanique oppose Vienne aux empereurs de Prague, Berlin à ceux de Vienne, pendant que ses ligues intérieures, reproduisant la même jalousie contre les villes prépondérantes, s'efforcent de contenir, en Suisse, Zurich par Schwitz, en Hollande, Amsterdam par les Frisons, dans lesFlandres, Gand par Bruges. Sur le Rhin, chez les villes hanséatiques, partout les ligues se métient des puissants, en sorte que les villes chétives ou dégradées, comme Pavie en Lombardie, Lucques en Toscane, ou Léon en Kspagne, se chargent du rôle odieux cl patriotique de Sparte contre Athènes.

Or les révolutions dans les corps fédérés commencent quand Athènes déborde enfin sur la Grèce; quand les Milanais des Visconti menacent de submerger l’Italie, quand Vérone, Naples ou Venise, en général les grands centres, chefs d’une minorité opposante, semblent sur le point de subjuguer tous les centres secondaires; quand les Velfes

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de Bavière s’étendent soudainement depuis les contins de Naples jusqu’à ceux du Danemark; quand, vers 1350, Prague fait trembler la fédération germanique; quand, enfin, Vienne promet l’unité à l’Allemagne, ou que le Pié- mont aspire en Italie à la couronne de Pavie. Ce sont alors

les époques des destructions rapides, de l’illégalité flagrante,

des effusions fraternelles, des irruptions démocratiques qui enjambent les frontières des royaumes improvisés en haine des traditions, des élans irrésistibles qui' donnent des victoires miraculeuses, où l’on voit tout à coup vingt peuples ne former qu’un seul peuple, et mille chefs soumis comme par enchantement à la toute-puissance d’un seul chef. Les patriciens s’effacent, les pontifes tremblent, les vieux temples tombent, les palais sont abandonnés, le peuple respire, et toutes les passions bonnes ou mauvaises, l’héroïsme, l'ambition, l’avidité, l’imposture, se donnent la main pour abattre et saccager l’antique fédération.

Cependant la révolution ne s’accomplit réellement que lorsque les dévastations momentanées de l’unité et les équivoques de la conquête intérieure obligent tous les États détrônés à revenir au combat et à rétablir leur ligue avec les changements requis par le progrès des idées. Alors la conquête intérieure s’évanouit par la raison même qui la rendait ‘ auparavant irrésistible. Elle sortait de la révolution si rapidement accomplie dans un centre, qu elle lui donnait une force excédante, une terrible supériorité. Mais, dès que tous les fédérés imitent le centre improvisé et retournent contre lui les armes de sa propre révolution, cette supériorité éphémère disparait. Les villes froissées se redressent, les chefs dépossédés rentrent dans leurs foyers, les Etats menacés respirent, les traditions outragées reprennent le des-

REVOLUTIONS DANS LES REPUBLIQUES

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sus; en un mot, la liberté se rétablit pour protéger de nouveau toutes les souverainetés violées. Et comme la victoire des fédérés humilie nécessairement une ambition unitaire, elle donne pour dernière conséquence un progrès essentiellement fédéral, une ligue de plus en plus fractionnée, une fédération dont le nombre des Étals s’augmente des débris de l’État qu’on décompose. Comment finit le court régne de Périclès? avec l’avilissement d’Athènes; et celui des Velfes en Allemagne? avec leur complète déroute qui permettait de doubler en 1188 le nombre des États. Combien d’années dura en Italie la domination milanaise en dehors de ses limites naturelles? vingt-quatre ans; celle de Venise, à peu près vingt ans; celle de Naples et de Vérone disparurent encore plus vite, et

chaque révolution, ainsi proposée unitairement, conduit au fractionnement progressif.

Depuis le traité de Wcstphalic, l’Europe forme une confédération si bien garantie, qu’on ne touche plus à un village sans attaquer tous les Etats. C’est ainsi que notre continent forme un seul tout à l’égard des autres continents qu’à l’imitation des Grecs nous appelons barbares. Eh bien, la nouvelle Grèce a son Athènes ambitieuse, sa démo-

cratie conquérante, sa capitale opposante, Paris, qui lance ses armées dans tous les États de l’Europe à la suite de Louis XIV ou de Napoléon. Ces deux chefs n’ont-ils pas promis l’unité à l'Europe, comme Pavie voulait l’imposera l’Italie et Prague à l’Allemagne? Quel a été cependant le résultat de leurs guerres? A la fin du règne de Louis XIV, on trouve les Français chez eux et le despotisme éclairé de Versailles imité dans tous les États ; à la fin du règne de Napoléon on voit la France envahie et les principes de

89 retournés contre Paris. On pressent si bien à Paris l’issue de toutes les irruptions françaises, que, tout en cédant à la nécessité de les faire, on écarte d’avance la responsabilité qu’impose la prétention aux conquêtes ; on leur donne pour but la délivrance des peuples; on déclare que l’on va redresser des torts, protéger des opprimés, défendre la justice, propager la liberté, et c’est de la sorte que la phraséologie de la politique nationale s’accorde avec le rôle de la France en Europe. Qu’il est piquant d’entendre des écrivains français s’engouffrer dans les apophtliegmes d’un affranchissement universel à l’instant même où, en résolvant leurs propres révolutions par la monarchie, ils deviennent les plus enthousiastes des esclaves ! Sans parler

de notre temps, qui n’est que la répétition des époques antérieures, c’est au lendemain de la Saint-Barthélemy qu’ils . promettent la délivrance à tous les peuples, c’e t après la

• prise de la Rochelle qu’ils parlent de délivrer l’Italie !

Par contre-coup, les peuples de l’Europe répondent avec une phraséologie opposée, qui prépare à la France les revers de Louis XIV déconsidéré et ceux de Napoléon jeté à Sainte-Hélène. Ne les voyons-nous pas groupés sous la nouvelle Sparte, Vienne, sous les nouveaux éphores, les Habsbourg? Ne s'attachent-ils pas partout aux vailles lois, aux

* antiques franchises, refusant toute innovation au nom de la patrie menacée? Ne signalent-ils pas la nature variable, inquiète, versatile et anarchique des Français, tantôt amis du pape, tantôt du Turc, aujourd’hui avec Loyola, demain avec Luther? Ne montre-ton pas le sort malheureux des nations protégées, de la Pologne perdue, de la Hongrie anéantie, de l’Écosse effacée, de l’Irlande écrasée, des Italiens constamment compromis à Mantoue, à Modène, à Naples, à

RÉVOLUTIONS DANS LES RÉPUBLIQUES

Rome, partout où l’on ne tourna pas assez promptement le dos à Paris? C’est pourquoi l’Autrichien Pelzhoffer, énumérant systématiquement, il y a un siècle et demi, les artifices de la France contre l’empire, déclarait qu’ils consistent dans la médisance (denigratio^ , dans l’affectation de protéger la liberté germanique, dans celle de secourir les princes italiens, tandis qu’en effet elle soutient des tyrans sur le Rhin, des Rorgia en Italie, des séditions partout'. Qui a raison? la France ou l’Europe? Dans une région supérieure, la philosophie ne voit que la nécessité suprême où se trouve notre continent de se développer à travers les explosions incendiaires de Paris et les réactions formidables de 1 Europe. On ne donne guère de conseil au destin ; on n’évite pas la guerre imposée par la nécessité, et scs «leux mouvements opposés doivent être également énergiques. Malheur aux peuples trop heureux !

1 \crbi.s circuimcnire Austriacos. — Occasionibus insidiari. — Mulla promittere. — Ea tanlum qn« grata sunl cl commoda scrvarc. — Jus onine in annis ponerc. ,

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