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CHAPITRE X\I

NATIONALITÉS LIBRES ET FÉDÉRALES

Fierté des hommes libres. — Hallucinations des héros. — Méprises où ils tombent en présence de monarchies. — Littératures républicaines.

Les républiques ne manquent ni d’expérience ni de maximes, qui forment peu à peu leur sagesse traditionnelle contraire à celle des rois. Leur dédain pour le groupe royal de l’opposition intérieure, leur travail continuel contre le despotisme toujours imminent au dedans et au dehors, leur conviction qu’avec du calme on vient à bout de toutes les ébullitions monarchiques, leur foi dans le triomphe de la loi, multiplient chez elles les axiomes qui

flétrissent l’activité, la mobilité et l’inconsistance de la

forme monarchique. Comment oublierait-on le mépris de la Grèce pour les despotes de l’Asie et son éternelle apothéose de l’individu, qu’il soit le héros d’une patrie ou un citoyen du monde? Mais pas n’est besoin de feuilleter Thucydide ou Salluste pour trouver l’orgueil des peuples libres en présence des multitudes asservies. On le voit chez lesGoths, les Ostrogoths, les Vandales et les barbares qui envahissaient les provinces de l’empire romain. Les fils de Uomulus avaient beau être civilisés, lettrés, habiles, splendides; les peuples libres ne les croyaient pas moins dégradés, perfides, vantards, esclaves, incapables de leur résister. I)e même, peu importe que les Chinois soient polis, industrieux, savants, initiés dans tous les secrets du luxe, et riches en inventions ingénieuses et surprenantes,

le sale Tartare qui place sa misérable lente sur un chariot, où toute sa famille dort pèle-mèle dans une abominable puanteur, se déclare infiniment supérieur., « Fier de son « indépendance, nulle affaire, dit-il, ne l’inquiète, il change « de demeure, selon les saisons; s’il manque de vivres, il « va à la chasse; méprisant le changement, il épouse sa « belle-fille, sa belle-mère, sa belle-sœur, pour perpétuer « sa famille, et, fidèle à ses dynasties, il sourit de pitié en « regardant les Chinois, qui, suivant lui, se massacrent les a uns les autres, se rendent lâchement à celui qui occupe « l’empire, ne montrent que révolutions et confusions, et, « entourés de fortes murailles, ne savent pas se dé- « fendre. »

Croyez-vous que la grandeur de Babvlone impose aux

multitudes nomades et déguenillées des Arabes? Pour les Juifs, les Assyriens étaient des fils de Bèlial, Ninive se troublait à la vue de Jonas, et les chants de la Bible rivalisent encore aujourd’hui avec les pyramides de l’Egygte. Ne nous étonnons donc pas si les traditions populaires des Anglais et des Allemands fourmillent de proverbes contre la Franco, à laquelle ils rendent avec usure ses dédains; il n’y a pas jusqu’au pauvre montagnard de la Suisse quine sache riposter à Paris en lui opposant la Nouvelle Héloïse. L’éducation fait des hommes libres, une race à part, tellement forcés déjuger tout le monde d’après leurs propres idées, qu’ils finissent par se méprendre aussi bien que les royalistes. Ils s’attendent à voir tomber d’un instant à l’autre les États confiés à un seul homme; mais ces Etats ne tombent pas; mais ces despotes gouvernent mieux que si un parlement les avait choisis; mais le servilisme, loin de perdre la monarchie ou de l’affaiblir, lui donne, au con-

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traire, la faculté de renouveler le roi, de refaire l’Etat, de « «

réformer les lois; mais, enfin, ces vices de Thèbcs ou de Babvlone, ces abominations contre lesquelles il est si aisé de se déchaîner, nourrissent le commerce, l’industrie, les arts, la hiérarchie, et constituent la force et la grandeur de la nation. Nous avons vu qu'un Chinois à Sparte se serait étrangement mépris et aurait maudit le bien comme un mal ; un Spartiate évoqué de son tombeau et transporté à Paris ne saurait pas non plus deviner que des hommes livrés aux travaux des ilotes, aux frivolités des Athéniens, aux chicanes des Mégariens, au faste des Corinthiens et à la courtisanerie des Mèdes, puissent être lancés à la frontière sur les ailes d’une chanson et braver le canon, la mitraille, des fortifications babyloniennes, des esclaves innombrables, et, ce qui est plus, les foudres de la religion et les sophismes des savants, pour porter l’égalité à des peu {des inconnus. Quel étonnement, quelle colère, si on lui avait dit qu’une patrouille de zouaves aurait balayé en une heure , ses inaccessibles Thermopyles !

Les peuples deviennent si impénétrables les uns aux autres, que l’un des plus pénibles désagréments de l’ homme dépaysé est de perdre le coup d’œil et de tomber dans une foule d’erreurs sur les étrangers au milieu desquels il se transporte. Il ne sait plus apprécier les individus, autour de lui toutes les passions prennent une nouvelle physionomie, à chaque pas il s’expose à respecter des fripons, à se méfier des honnêtes gens, à être la dupe des charlatans ; des hommes qui, chez lui, ne lui auraient pas imposé une minute, lui imposeront pendant des mois; d’autres, qu’il dédaignera, lui montreront tout à coup des qualités imprévues et le mettront en défaut comme les révolutions

françaises ou les guerres anglaises ont mille fois surpris les prudents citoyens de llrügesou de Gand.

La littérature des républiques et des fédérations se développe libre, franche, variée, acceptant jusqu’à l’apparence du désordre pour protéger l’individualité des poètes et les diverses indépendances des fédérés. Son théâtre accueille d'innombrables personnages, son épopée embrasse des expéditions aux mille chefs, et des aventures aux interminables épisodes comme celles de l 'Odyssée, de Y Iliade , de la Divine Comédie , du Roland furieux. Aucun précepte ne subjugue le drame de Shakspeare, de Schiller, ou de Gœthe; aucune monarchie ne lui impose les convenances mesquines d’une cour unitaire. La langue même des républiques et des fédérations demeure toujours libre de choisir ses mots dans tous ses dialectes jusqu’à permettre aux écrivains d’inventer les phrases et môme les paroles pourmieux rendre leur pensée. L’Allemand et le Grec laissent aux langues conquérantes de Rome, Paris et Madrid, la simplicité, la rapidité et la dignité des rois, impitoyables aux provinces, sans miséricorde pour les patois, sans respect pour les formes indépendantes. Enfin, le grand privilège des peuples libres est celui d'immortaliser leur propre histoire ; seuls ils créent des hommes capables de transmettre à la* postérité des narrations éternelles. Que le patient Chinois entasse les faits sur les faits dans ses interminables annales, personne ne le lit ; les grands historiens naissent en Grèce, en Italie, en Angleterre ; même Tacite est républicain, et, si la France elle-même s’étonne avec Voltaire et Chateaubriand de trouver sa tradition nationale entre des mains inférieures à ses gloires, elle en accuse le pouvoir étouffant des rois.

CATASTROPHES NATIONALES

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