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CHAPITRE V

Alexandre chef de la démocratie hellénique. — Ses funérailles résolvent sa révolution. — Les Romains propagent leur propre sagesse les armes à la main. — Ce sont !es architectes du destin. — Conquêtes corrélatives des Parthes, — de Chi-hoang-ti qui réunit tous les peuples de la Chine, — * et du Prince de s guerriers qui surgit au Japon en dehors du Mikado.

Au quatrième siècle avant notre ère, c’est le fait des

conquêtes démocratiques qui marque une date nouvelle

et contemporaine chez tous les peuples, et la guerre dirigée par la philosophie et la morale propage partout ces institutions que l’ère antérieure avait réservées comme le privilège de quelques centres exceptionnels. C’est ainsi qu’en Grèce, à la révolution de Périclès, nous voyons succéder les conquêtes d’Alexandre.

Qui n’a pas admiré cette apparition, la dernière et la plus splendide de ce peuple? Quel homme parcourut depuis ce sillon lumineux dans l’histoire? Les modernes ne sont-ils pas près d’imiter ses contemporains qui voulaient l’adorer? Cependant sa gloire sort de toutes les catégories habituelles des jugements et semble s’évanouir au creuset de la critique. Conquérant, il n’a pas fondé un empire; roi, il n’a régné nulle part; législateur, il n’a pas laissé de lois; capitaine, il trouve des émules à Babylone, en Tartarie, à Rome; d’autres poussent plus loin leurs armées, d’autres découvrent de plus vastes régions, d’autres encore laissent des traces plus durables.

En quoi donc consiste la grandeur de cet homme dont la vie ne dure que treize ans passés dans les camps? En cela qu’il est l’apôtre armé de la démocratie hellénique, le chef de la Grèce contre l’aristocratie asiatique, le libérateur de tous les peuples écrasés par le nouvel empire des Perses et à moitié insurgés en Egypte, en Phénicie, dans l’Asie Mineure; à Chypre, sans pouvoir achever eux- mêmes leur propre révolution. C’est lui donc qui l’achève, qui la propage, qui la réveille là où elle sommeille, qui l’explique aux plus aveugles et qui redouble l’antique révolution contre les horreurs de Babylone. La hideuse misère qui s’attache aux pas des armées s’évanouit à l’approche de la sienne qui fait refuser le tribut aux barbares. La Phrygie le voit arriver sans que ses impôts s’augmentent; dans l’Ionie, dans PÉolide, à Magnésie, à Tralles les impôts diminuent; à Éphèse le temple de Diane se relève et l’ancienne aristocratie amie des invasions succombe; à Sardes les antiques lois reparaissent, et l’Égypte obéit enfin à des satrapes indigènes. Envahit-il les contrées inconnues des Gymnosophisles, où un autre Homère avait chanté une autre Iliade? 11 y rétablit plus puissant que jamais le roi même qu’il détrône. Ses coups rares et terribles comme ceux de la foudre ne frappent que pour laisser des bienfaits éternels. Il anéantit Thèbes, mais pour que la Grèce lui permette ses victoires; il rase Tyr, mais pour donner Alexandrie à l’Égypte; il ravage Persépolis, mais pour relever Puisagade, centre fédéral de l’ancienne liberté des Perses; il immole des capitaines, mais qui gémit plus que lui sur la nécessité d’écraser les séditions d’une aimée sur des terres lointaines? Révolutionnaire universel, condottiere d’unie liberté cosmopolite, il se fait chérir des en-

nemis qu’il dépossède : la famille de Darius le regarde comme son libérateur, les Persans s’attachent à son char, dix mille mariages scellent l’union de son armée avec les filles de la terre, un brahmane se fait brûler au milieu de cette joie qui se répand dans tous les temples depuis Jérusalem jusqu’à Memphis, et, quand il pénètre à Babylone, il y reçoit les ambassades de l’Élrurie, de l’Ibérie, de Carthage, de cent peuples inconnus qui le demandent pour juge et qui voient la ville de Bélus renaître entourée de splendeurs plus humaines.

On douterait du.role de l’élève d’Aristote, que son armée dissiperait toute incertitude. C’est une armée d’aventuriers au service de la liberté universelle; elle ne reconnaît son chef qu’au signe visible de la victoire, elle garde au milieu des barbares toute la supériorité des philosophes en respectant les dieux comme des égaux et les esclaves comme des choses; et, quand elle arrive sur le bord de l’Hyphase, elle refuse d’aller plus loin. En vain Alexandre lui promet encore des trésors et des terres, en vain offre-t-il de surpasser ses espérances et de la reconduire lui-même dans ses foyers en naturalisant partout ceux qui voudraient oublier la patrie : ces promesses d’un capitaine tartare ne touchent plus des hommes fatigués de combattre les maladies de l’erreur. Enfin, le conquérant s’éteint dans les parages de Babylone, et la sédition qui éclate à ses funérailles, les trois cents insurgés que Perdiccas fait fouler aux pieds des éléphants dans une revue par surprise, les trente-quatre capitaines qui se partagent les dépouilles de l’empire improvisé, les nouvelles dynasties qu’ils fondent, les révolutions indigènes qui les adoptent, la Macédoine qui les perd, la Grèce qui les oublie; tout annonce qu’ils

ont combattu à leur tour comme les chefs d’une démocratie universelle. Que la famille de Darius îdeure sur la grande tombe, que les héritiers du demi-dieu s’attristent sur la vaste dissolution ; que les fils d’Hellen, momentanément flattés de continuer >’inus ou Xerxôs, assistent avec un douloureux étonnement à la disparition d’un empire dont ils avaient pris les perspectives scéniques pour une réalité assyrienne : rien n’est plus naturel ; mais à Athènes, à Sparte, même à Alexandrie, partout où l’on vénère les souvenirs du fils de Philippe, on respire ; son retour aurait fait le deuil de la Grèce, et son absence éternelle, semblable aux dernières guerres qui, dans Père antérieure, avaient détruit l’unité de Périclès, se montre comme la conclusion légitime et fédérale de cettc*période où le monde hellénique avait doublé d'étendue; car Alexandrie suppléait au déclin d’Athènes de même qu’Athènes et Sparte avaient auparavant compensé la décadence de Delphes et Dodone.

La démocratie conquérante se révèle sous une forme encore plus imposante à la suite des légions qui partent du Capitole. Le jour même où Philippe de Macédoine choisit les maîtres d’Alexandre, en 345, elles portent le défi à tous les peuples de l’Italie désormais persuadés que leur dernière heure approche et qu’aucune sagesse ne peut plus les défendre. Bientôt Pyrrhus se retire, l’Espagne succombe, Carthage se voit incendiée, tous les anciens peuples cèdent, et l’on arrive au règne de la ville de Romulus sur toutes les nations, à la conquête du inonde, à cette unité sans exemple pour la force comme pour la civilisation, et où les souvenirs d’Athènes, de Sparte, l’indépendance de Capoue, la gloire même d’A-

lexandre se perdent semblables à des ébauches insuffisantes, à des épisodes inutiles ou à des préludes oubliés. Que de démolitions î que de massacres ! que de latifundia et de solitudes devant les aigles de Home! Mais la voix des Caton, des Scipions, des Gracchus, des Marius, des Sylla, domine constamment le tumulte des batailles et les cris des mourants; et ces héros, se succédant sans laisser un jour vide, défendent à toute la postérité de confondre leurs guerres avec des combats vulgaires. C’étaient les véritables successeurs des Scévola, des Manlius, des Spurius, des héros qui avaient représenté la sagesse pratique dans l’ère antérieure, et leurs conquêtes propagent leur philosophie aussi directement qu’Alexandre avait été le disciple d’Aristote. Chefs d’une aristocratie sans exemple ou d’une plèbe sans égales, ils n’ordonnent tant de dévastations que pour découvrir une même humanité au fond de tant de villes opposées; ils ne détruisent l’antiquité que comme des ingénieurs condamnés à déblayer le terrain pour bâtir les ports, les centres, les capitales des modernes. Jamais ils ne sont libres d’épargner une capitale, une ville, uri village. Le point de la gravitation universelle se déplaçant, le commerce ne permet plus un rôle prépondérant à la Grèce, à l’Égypte ou à l’Asie ; toutes les communications nouvelles, en se croisant dans la Méditerranée, demandent Home pour entrepôt; et, puisque Home combat des ennemis organisés fédéralement, comment n’a lirait-elle pas, plus tard, en combattant encore la fédération de tous les peuples, porté l’unité à son plus haut degré de violence et de perfection ! Elle extermine donc les ligues, déracine leurs centres multiples, écrase toutes les vipères des terres fractionnées, s’appuie sur d’autres

villes rayonnantes à son imitation, marche en ligne droite dans toutes les directions, sur ses routes milliaires, et c’est ainsi que son irradiation ferme et constante efface les centres marécageux des Étrusques, les cités trop nombreuses de la Grèce, les comptoirs excentriques de Carthage, les villes hors de route de l’Égypte et les capitales trop lointaines de l’Asie. Ses hommes furent les véritables architectes - du destin, et même aujourd’hui, lorsqu’on rencontre la moindre de leurs traces, on reconnaît la force étonnante avec laquelle ils ont discipliné le génie de la Grèce pour le forcer à régner sur toutes les richesses de la terre.

Ce qui fait surtout de la conquête romaine une loi de l’époque et nullement un accident italien, c’est qu’elle surprend les Carthaginois au moment môme où ils voudraient envahir l’univers à leur tour, c’est qu’elle attaque Antiochus, Mithridate et une foule de rois à l’instant de leur plus haute expansion ; tous auraient voulu la devancer, l’imiter, la surpasser, et à peine la distance amortitelle le rayon du Tibre, que nous voyons aussitôt un autre empire propageant en Orient une démocratie analogue à celle du Latium. En 256 avant J. C., les Parthes ne se révoltent-ils pas contre les Perses et ne fondent- ils pas la dynastie des Arsacides? Cette dynastie ne s’étend-elle pas avec la rapidité de la foudre? Tumultueuse, violente et tragique au début, vers l’ère vulgaire ses règnes longs et paisibles attestent qu’après avoir joué le rôle d’Alexandre et reproduit ses funérailles elle contre-balance la fortune du Capitole et accomplit la mission môme des Romains. Mais le spectacle le plus surprenant nous est donné par le Céleste Empire, depuis mille ans si horriblement fractionné, et tout à coup, vers 220, rétabli par

l’empereur Chi-hoang-ti, qui résume à lui seul tous les héros du Latium. Les divisions supprimées, la terre embellie, les factions désarmées, d’immenses routes établies autour de la capitale pour porter la vie et le mouvement aux dernières extrémités de l’empire, et la statistique, pour la première fois inventée, pour que l’État se reconnût et que son chef put diriger et manier trois cents millions d’habitants, telle fut sa colossale entreprise, que de grandes victoires remportées sur les Tartares sanctionnèrent, et que l’œuvre romaine de la grande muraille de six cents lieues perpétue encore à présent contre les ennemis de la Chine. N’était-ce pas l’application soudaine de la philosophie antérieure? N’était-ce pas la création de l’unité morale que Confucius avait annoncée? Et comment se réalisait-elle, sinon par une effroyable conquête qui détruisait des États, rasait des villes, transplantait des peuples et causait un bouleversement universel ? Bien plus, les résistances furent si générales et si terribles, que, pour achever d’abattre tous les obstacles matériels, l’empereur dut briser l’obstacle moral des lettrés, désormais transformés en démagogues par une anarchie de mille ans, quoiqu’ils fussent discip’es de Confucius et adorateurs de l’unité impériale. Mais ils discutaient, ils luttaient, ils emprisonnaient la révolution dans une forme républicaine, et, s’opposant au pouvoir discrétionnaire de l’unité, leur parole semait une sédition qui tuait leur pensée. Hoang-ti les bafoua, les proscrivit, les broya, et, en remontant jusqu’au principe même de leurs intarissables bavardages, il fit brûler tous les livres. Les historiens parlent avec une sorte de terreur de l’incendie qui emportait tant de trésors; les lettrés maudissent à l’unanimité l’incendiaire qui fit périr tout le

passé ; des écrivains vont jusqu’à dire qu’il a créé un moyen âge chinois. Cependant, qu’on demande compte aux Romains des civilisations antérieures, des livres étrusques, de la sagesse gauloise, des traditions ibériennes, on les verra la torche à la main, tuant Archimède ou détruisant en une seule fois soixante -dix villes de l’Épire. Que si on leur pardonne parce qu’ils ont propagé l’unique langue du latin et le bienfait inappréciable d’une littérature uniforme, on les trouvera surpassés par l’incendiaire chinois, qui inventait l’écriture actuelle en supprimant soixante écritures locales, et par son général qui substituait le papier et le pinceau au bois et au stylet, en sorte qu’on pût tenir désormais dans la main des ouvrages qu’auparavant de vastes appartements contenaient à peine. Ainsi l’écriture nouvelle allégea soixante fois le poids de la mémoire, le papier et le pinceau facilitèrent au moins mille fois la transmission des idées, et quand, en laissant les œuvres inutiles dans le néant où elles étaient retombées, on demanda aux souvenirs d’un vieillard et à quelques tables pourries l’antique sagesse de l’empire, Confucius, ressuscité pour ainsi dire un million de fois, s’élança sur toutes les routes, pénétra dans tous les recoins, parla à tout le monde le langage muet d’une même écriture, et fit plus de bons sujets que jamais Cicéron ou Démosthènes ne firent de dignes citoyens. Que dirai-je davantage? Sa doctrine prospéra tellement, qu’elle devint la seconde nature des Chinois, qu’ils la déclarent aussi nécessaire à l’empire que l’eau aux poissons, et qu’elle fait encore aujourd’hui parler, penser, agir leur céleste bureaucratie, dont les paperasses opèrent des prodiges, et dont les merveilles peuvent toujours se chiffrer.

En passant de la Chine au Japon, nous assistons à une scène opposée, quoique encore guerrière. Le mikado, chef suprême de l’État, cesse de conduire lui-même ses peuples à la guerre, le système constitutionnel banni de la Chine s’empare du Japon, et les chaînes d’une lourde légalité retiennent désormais le chef de l’État dans son palais, où il vit suspect et adoré. Qui le remplace donc sur le champ de bataille? le siagoun, le prince des guerriers, institué trente ans avant J. C., et ce maire asiatique répond ainsi, au point de vue libéral, à l'avènement d’un seul chef à Nien-yang, des Arsacides chez les Parthes, cl des Romains en Occident.

1 ES UE DEM ME l : K S.

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