CHAPITRE YI
LES RÉDEMPTEURS
Origine de Jésus-Christ. — Les deux christianismes, impérial de Byzance et pontifical de Rome. — Rédemption des Perses. — Miséricorde de Chrichna. — Foé rachète les Chinois, — à leur tour scindés par la double rédemption impériale deTao-tsé, — et pontificale des bouddhistes. — Bouleversement universel dû aux rédempteurs. — Respect qu’ils méritent pour avoir aboli le droit de mentir.
Aux conquérants succèdent les rédempteurs, également contemporains indigènes et instantanés sur tous les points. Mais, suivant nous, Jésus-Christ n’est pas né à Bethléem ni sous le règne de Tibère; il n’a pas vécu trente-trois ans, et, si le soleil s’est attristé de sa mort, son obscurcissement n’a pas été aperçu à trente lieues de distance. Nous considérons la rédemption comme l’action longue, lente, sourde, qui réhabilite l'homme, abstraction faite du citoyen, en rendant enfin vulgaire la philosophie, auparavant solitaire chez les sages ou voilée chez les conquérants. Le rédempteur de l’Occident naît donc quand César passe le Rubicon, quand il attaque le sénat, quand il renverse la république, qui paraissait éternelle comme la justice; alors la loi suprême de Rome change de nouveau et la paix du monde, assurée pour la première fois, fait tressaillir le ciel et la terre. Voilà les masses italiennes affranchies, les naturalisations prodiguées aux autres peuples, le titre si exceptionnel de citoyen accordé à tout le monde, et l’ancienne conquête, avec ses lois de guerre et de sang, désormais
considérée comme une folie barbare. Bientôt l'adolescence du Christ se montre dans cette-plèbe romaine à qui Caligula etNéron apprennent à mépriser tous les dieux de l’antiquité, puis, dans les provinces qui enlèvent à Borne le privilège de nommer les césars et, plus tard, la clémence de Titus, la vertu d’Aurôle, l’humanité des Antonins, révèlent à la terre que tous les peuples de l’empire se considèrent comme des frères. Sous Commode, les légions ouvrent leurs rangs aux barbares, pendant que Tertullien, Origène, les premiers pères, annoncent aux nations que devant le nouveau Dieu il n’y a plus de frontières. Sous Dioclétien, Rome perd jusqu’au rôle de capitale, et avec Constantin la nouvelle religion proclame un Dieu, à qui la légende donne la bonté angélique des" anciens philosophes, la conversation incendiaire des sophistes, le martyre volontaire de Socrate refusant la fuite pour respecter la loi, et la vertu lumineuse de Platon, qui ne redoute plus aucune puissance, parce qu’elle voit sa patrie dans le ciel. Les douze grandes divinités de la mythologie disparaissent avec le cortège de leurs joies guerrières et les douze apôtres transportent enfin la philosophie dans un ciel, où la vie n’est plus cause de la vie ni le mouvement du mouvement ou le fini du fini.
De 325 à 500, le christianisme s’organise, s’empare de tous les temples, abat toutes les idoles et développe la grande république de son Église, d’après la double tradition de Byzance et de Rome. Byzance, héritière de la suprématie impériale, adore un Rédempteur obéissant à César, tolérant pour tous les cultes ; content d’être admis à la cour, il respecte les traditions profanes et les philosophies antérieures. Ses patriarches, Arius, Nestorius, Entichés, Aca-
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cius, sont des ministres de la couronne, des officiers de morale et, en 500, ils renoncent à régner comme chefs spirituels et leur église est appelée acéphale. Son maître, César, la force à suivre les progrès mobiles de la raison, en sorte qu’en cinq cent trente-deux ans ses soixante patriarches subissent dix-neuf exils, deux exécutions, quatre martyreset quarante mutations religieuses. Home, au contraire, détrônée par Byzanceet chef de toutes les rébellions fédérales contre l’empire, prêche la divinité de Jésus-Christ et proclame ainsi un Rédempteur terrible, supérieur à toutes les puissances de la terre, entouré d’un clergé qu’il divinise, et représenté par un pontife qui se déclare, en 500, supérieur, non-seulement à tous les évêques, mais à l’empereur lui-même. Pendant les cinq cent vingt-deux ans des variations byzantines, les soixante-douze pontifes romains ne subirent que cinq persécutions, deux exécutions, tout en combattant sans cesse l’hérésie impériale et toujours fermes dans un dogme invariable; c’est à peine si on peut dire qu’ils donnèrent prise à l’hérésie par deux éclipses momentanées.
Dès que l’empire romain eut subi une pareille transfor-" mation, celui des Parthes ne pouvait rester immobile, et, en 2*25, exactement à l’époque de Tertullien et d'Origène, il succombe à la rébellion des Perses. Le feu des mages se rallume dans les temples, Zoroastre réparait pour venger sa nation, et, si le nouvel empire des Sassanides reste plongé dans le nuage des traditions païennes qui en enveloppent la base, son front serein porte le défi aux foudres de Jupiter. Cosroës, couvert du sang des chrétiens et des manichéens, dont il écrase la fausse rédemption, accueille chez lui les philosophes fugitifs de la Grèce, qui lui appren-
nent à tromper les mythes inhumains. Plus loin, clans l’Inde, le sévère Chrichna change de physionomie et, tendre comme un frère, sensible comme la poésie nouvelle de Calidasa, le chantre de Sacontala, il ouvre miséricordieusement les bras aux Croyants. Encore plus loin enfin Jésus- Christ naît une seconde fois, et il est impossible de le méconnaître dans le nouvel élan du bouddhisme inauguré à la Chine, où, la soixante cinquième année de notre ère, on . dresse la première statue de Foé. Dès lors les couvents se propagent, la nouvelle église forme une sorte de république platonicienne, sans mariages, sans propriétés, sans lois positives, et toute confiée à la sagesse des conciles et à la discrétion des bonzes, elle porte à l’unité chinoise la grande atteinte du pouvoir spirituel. La Chine a ses >’éron, ses Dioclétien, ses Césars proscript eurs ; en 575, un ministre perd la tète sur l’échafaud pour avoir été surpris lisant les livres des Tao-tsée. Mais c’est le sang des martyrs qui fait triompher la foi, et, en 400, les ministres de la rédemption encombrent tout l’empire; trente-cinq ans plus tard, il n’y a pas de ville, pas de village, pas d’endroit si reculé qui n’ait élevé ses temples et ses tours à Bouddha, et, quoique les persécutions recommencent en 404, elles laissent déborder le torrent à tel point, qu’un empereur abdique pour se livrer à la pieuse solitude des bouddhistes, et que tout le monde se prosterne devant Foé ou demande aux disciples de Tao leurs breuvages de l’immortalité. Enfin, à cette époque, Bouddhiarma, exilé de l’Inde, arrive en Chine, la multitude l’entoure, l’exalte, l’adore; il guérit les malades, il rend la vue aux aveugles, il ressuscite les morts, il convertit le monde à la douceur de la fraternité universelle, à la suprême félicité du néant, et, quand il meurt, vers 495,
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il emporte avec lui la persuasion d’avoir sauvé le genre humain.
Pour que rien ne manque à l’exacte ressemblance de rOccident avec l’extrême Orient, la rédemption du Céleste Empire se montre double, comme celle de Home ou de Byzance. Jalouse, orgueilleuse et indomptable chez les
bouddhistes, elle représente l’hostilité de l’Eglise romaine contre l’empereur et contre les philosophes, et elle ne se préoccupe que de son abnégation, de sa sainteté, de son inviolable hiérarchie, de sa suprématie divine, qui rend ses rapports avec le chef de l’État toujours durs et difficiles. Au contraire, dans la secte de Tao, qui s’étend rapidement en imitant le bouddhisme, la rédemption chinoise devient césarienne, savante, mondaine; à peine songe-t-elle à organiser son Église, et elle rappelle un à un tous les traits caractéristiques de l’Église byzantine jusqu’à son origine. m D’où vient, en effet, la première lutte de Constantinople contre Rome? D’Arius, qui avait vu jeter les fondations de la nouvelle capitale, et si nous remontons au delà, nous trouvons les néoplatoniciens, les maîtres siégeant à Alexandrie et n’ayant d’autre but que d’écraser les chrétiens en opposant les féeries vitales de la magie et de l’extase aux sombres mystères de l’ascétisme et de la mort. Et quel était le sage, le rédempteur, le christ des néoplatoniciens ? Ils l’empruntaient à un temps antérieur aux philosophes ; ils divinisaient Pythagore aux idées sacerdotales, lui donnaient le don des miracles, une mystérieuse ubiquité, des disciples qui répétaient ses prodiges, et c’est ainsi qu’Alexandrie préludait à Byzance, et qu’Apollonius de Thiane devançait Arius. Tels étaient aussi les commencements des Tao-tsé ; ils rappelaient le Pythagore de la Chine,
Lao, que Confucius avait fait oublier ; ils le divinisaient au milieu de la foule qui en avait fait un devin, et en 207, un demi-siècle avant la fondation de Byzance, les sept sages de la forêt de Bambou annoncèrent la bonne nouvelle que Dieu s’était incarné dans la personne de leur maître, à qui désormais l’on pouvait tout demander. Plus de pénitences, plus d’inutile componction ; persuadés de la sainteté du plaisir, ils prêchèrent contre la loi et les cérémonies, placèrent le bonheur suprême dans les extases de l’oisiveté et de l’ivresse, et poussèrent l’insouciance des choses d’icibas jusqu’à continuer leurs parties d’échecs lorsqu’ils recevaient la nouvelle de la mort de leurs mères, jusqu’à passer l’éponge d’un délire bachique sur chacune de leurs misères.
On jugera aisément des grands effets produits par les rédemptions en voyant les bouleversements contemporains qu’elles ont causés chez tous les peuples de la terre. Au jour de la naissance de Jésus-Christ, les Quades attaquent déjà l’empire romain ; au troisième siècle, les invasions s’étendent; et, à la fin du cinquième siècle, elles régnent, en 470, sur l’Italie par Odoacre ; l’année suivante, sur l’Angleterre par les Anglo-Saxons ; en 481, sur la Gaule
par Clovis ; en même temps, l’Espagne obéit aux Golhs, Carthage aux Vandales, et, dans la Germanie, les Visigoths, les Bourguignons, lesFranks, les Huns, les Gépides, fondent cette multiple fédération de races et de royaumes hétérogènes, d’où vient l’Allemagne des modernes et les ennemis qui la harcèlent. Et quel est le rôle de toutes ces invasions? Paul Orose, Grégoire de Tours, les Donatistes de l’Afrique, les Bretons de l’Angleterre, déclarent unanimes qu’elles viennent délivrer le genre humain du fléau
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de la conquête romaine ; en sorte qu'elles sont à César comme l’Église à Jupiter. Le monde était littéralement sens dessus dessous ; les pauvres d’esprit triomphaient ; les patres, les paysans, les ignorants que l’Évangile avait fait arriver devant la crèche de Bethléem, les mages qui visitaient l’Enfant divin dans l’étable sans reconnaître Hérode, triomphaient enfin des maîtres du monde et de leur injustice splendide. Les premiers étaient devenus les derniers, et les derniers les premiers.
Mais d’ou sortaient ces pâtres armés, ces rustiques pasteurs de peuples qui semaient en même temps l’épouvante et la liberté dans le monde, romain? ils venaient de la Scandinavie, du pays des Slaves, des plaines de l’Asie, d’où la victoire les avait tirés pour leur confier le char de la fortune. Si donc l’Europe s’affranchissait de Borne, et Home de Byzance, tous les peuples, sans nom pour Tite Live, recevaient à leur tour le contre-coup de la libération universelle. Non contente d’avoir donné Jésus-Christ aux Romains, l’Arabie se remue dans ses profondeurs nuageuses et fédérales, d’où jadis était sorti le législateur du Sinaï ; elle rompt, en l’an 100, la digue de Mareb. Elle montre pour la première fois à l’œil étonné de l’histoire ses plus lointaines peuplades, et, en 445, Cossay prend la Mecque, la reconstruit, et engage l’aristocratie à bâtir ses maisons autour du temple où l’on adorait le Dieu d’Abraham, et qui contenait en puissance une nouvelle rédemption. L'Afrique partage l’agitation générale avec ses Abyssins. Nous avons déjà dit que la Perse chassait les Parthes en 225, la Tartarie obéissait, en 277, à Sieou-yaen-hai, versé dans tous les mystères de la science chinoise, et la Chine elle-même, en régénérant l’antique unité, entrait
dans 1 ere d'une scission qui lui donnait, en 220, trois dynasties contemporaines, et, en 420, la grande division des deux empires du Sud et du A’ord.
Comment ne pas admirer les illustres hallucinés qui opéraient tant de prodiges! Leur délire contagieux faisait plus que la science d’Aristote et la raison de Platon; plus que les calculs de Kapila ou la morale de Confucius ; leurs visions nous bercent, nous emportent encore; l’enfant qui naît reçoit les eaux de leur baptême, la femme qui s’unit à son époux invoque Christ, Foc ou Chrichna, l’homme qui meurt fait acte de foi dans leurs paroles fatidiques; et si l’hypocrisie dissimule mieux les instincts sanguinaires de notre race, si les gladiateurs se reposent ou cherchent un autre cirque, si la débauche se cache ou s’évapore en futilités inoffensives, si les massacres et les colonisations ne reparaissent plus qu’à de rares intervalles et avec la folle apparence de justes châtiments, de nécessaires défenses, d’utiles sacrifices; si, en un mot, nous nous trompons mieux et nous nous abusons avec plus d’industrie, c’est au dévouement des saints pères de l’Église, des sept sages de la forêt de Bambou, aux saintes extases qui sanctifiaient les premiers hommes régénérés, que nous le devons. Ils apprenaient aux simples d’esprit comment les rédempteurs étaient nés, ils donnaient force de loi à leurs rêves; ils pillaient et détruisaient si bien toute philosophie antérieure, que les écoles disparaissaient et que leurs dogmes, arrachés à la forme épineuse de l’argumentation, devenaient les dogmes d’innombrables croyants. Le monde changeait de place, grâce au levier de l’absurde; et par un nouveau prodige l’effacement de toutes les différences accidentelles de race, de culte, de patrie.
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de richesse ou de talent; l’abolition de la famille, de la propriété, de la nationalité dans le monde impossible de la justice, ce nouveau rêve ajouté à tant de rêves conduisait à cette grande régénération de supprimer le mensonge. Auparavant on mentait par principes; l’imposture régnait, le front levé, avec ses majestueuses supercheries; dans les écoles elle dictait deux doctrines, dans le temple elle faisait parler les statues, dans les palais des rois elle s’étonnait qu’on parlât de vérité. Mais depuis 1ère des rédempteurs la vérité triomphe, on croit à la force de la raison ; on l’oppose seule aux clameurs de la multitude, au bruit des armes, aux menaces des tyrans, aux artifices d’une misérable prudence, et nous-même qui écrivons ces pages dans la sincérité de notre cœur sans nous préoccuper des conséquences, et contempteurs des espérances ou des désespérances qu’elles peuvent créer, nous nous sentons doué de la force miraculeuse que les rédempteurs
donnaient à ce précepte : Tu diras la vérité quoi qu’il arrive; tu ne te mettras jamais à la place de Dieu, dépositaire de secrets inviolables ; ou si ta raison se confond avec celle de l’Etre suprême, tu resteras toujours homme, toujours soumis à la justice des hommes et volontairement exposé à leurs persécutions.
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