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CHAPITRE YII

LES PONTIFES

Les pontifes de Home d’abord suppliants, — ensuite serviteurs, — plus tard propagateurs, — et enlîn restaurateurs de l’empire. — Les sages de la Mecque commencent à leur tour à gémir sous le joug des Abyssins. — Mahomet est serviteur à la Mecque comme S. Grégoire à Rome, — ses successeurs propagent la foi en même temps que les missionnaires du saint-siège, et 1 avènement des Abassidcs répend enfin à l’empire restauré de Charlemagne. Mêmes phases à Byzance sous Justinien, — sous Héraclius, — sous l’hérésie des monothéliles, — et sous le schisme de Photius. — Les pontifes dans 1 Inde, et à la Chine, — où trois religions font une bonne religion.

Après 1 avènement des rédempteurs, le premier synchronisme qui se fait remarquer dans tous les États détermine 1 élévation des pontifes. En r>00, l’Église romaine foulée aux pieds des Goths se pose ce problème : Comment la république des hommes désarmés pourrait-elle

tenir tète à toutes les puissances guerrières dont elle fait profession de respecter les lois? En d’autres termes, de quelle manière, par la force seule de l’esprit, exercerait-elle le tribunat de la fraternité universelle au milieu des nations qui la nient? Grâce à l’un de ces mouvements qu'aueun homme n’invente, qu’aucun chef ne décide et que les sociétés ne doivent qu'à la logique des idées, l’Église d’Occident marcha à la conquête du pouvoir à force d’humiliation, et elle s’éleva en s’abaissant de propos délibéré. L’impuissance temporelle était sa propre donnée. Elle commença donc par faire appel à César pour qu’il voulût

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la délivrer non pas d une domination temporelle, mais d’une hérésie armée qui troublait les fidèles. Pouvait-on concevoir une attitude plus innocente? Vélait-ee pas un martyr que ce pape Eugène, que Théodoric renfermait dans une prison perpétuelle pour avoir interprété les vœux des catholiques italiens auprès de César? Mais la guerre qui dévorait les Goths donnait déjà le résultat de placer le pontife à la tôle des évêques et les évêques à la tête des peuples contre la barbarie couronnée des rois. La religion s’emparait des affaires; saint Benoit fondait son ordre voué à la lecture, au travail, à une charité indépendante des vaines formalités de l’habit et de la règle.

Aussi le pontife poursuit-il son œuvre d’après le principe de son orgueilleuse humilité. Et, en 5G8, il se fait de suppliant serviteur de César contre l’impiété du nouveau roi d’Italie que les Lombards couronnent à Pavie. Personne n’égale le dévouement de saint Grégoire : il solde des armées; il secourt les Exarques, partout il protège les vaincus. Ici il correspond avec les évêques du royaume ennemi, là avec une reine orthodoxe qui adoucit la colère d’un époux arien ; plus loin il suscite des alliés à Byzance ; ses émissaires arrivent dans les plus lointaines régions, où ils raniment les souvenirs de l’empire. A ne regarder que les apparences, on serait tenté de féliciter les successeurs de Constantin d’avoir trouvé un évêque dont le zèle déconcerte les forces des barbares. Cependant observez de près cetle sublime comédie du pontife serviteur î Tandis qu’elle laisse César tributaire de P3vie, étranger à l’Occident, sous le coup de déroutes multipliées et d’une invasion progressive, elle fait de l’évêque de Rome une sorte de César spirituel, un véritable Démiurge des multih^des

catholiques. Saint Grégoire applique les principes de saint Benoît à l’Église tout entière ; il devient le père des pauvres, le pasteur des peuples, le capitaine des opprimés, la divinité secourabîe qui remplace par un travail intelligent et militant les insipides prodigalités de l’époque antérieure. Administrateur exact, réparateur des temples, reconstructeur des villes, sous lui les arts proscrits du monde renaissent au sein de l’Église, la liberté exilée du forum reparaît dans les élections des évêques; le tribunal annulé dans l’empire ressuscite à Borne, d’où partent toutes les plaintes qui obligent César tantôt à révoquer, tantôt à punir ses officiers; et l’imagination populaire accueille si avidement la nouvelle transformation de l’Église, que les légendes commencent à diviniser saint Benoît, les pontifes et les évêques, et qu’on voit la vie de Jésus-Christ avec ses miracles, sa prédication, ses obsédés, ses démons, ses anges, ses ressuscités, reproduite en entier dans la vie des saints qui combattent les barbares ou qui les subjuguent par la victoire encore plus heureuse de la foi. L’Angleterre convertie, en 597, par saint Augustin, et l’Espagne ralliée au saint-siège par Bechared, en 601, étendent le pouvoir pontifical; et même en France, où saint Grégoire de Tours répète le rôle de son homonyme de Borne, la catholique Frédégonde ne triomphe-t-elle pas, en 612, de l’inique Brunehaut originairement arienne!

Aux pontifes serviteurs de César succèdent, en 612, ceux qui exagèrent leur propre servitude en propageant, avec la foi catholique, les lois de l’empire. Voilà les lois romaines qui gagnent les Lombards convertis. Le bon Dagobert règne sur la France en Salomon rustique. En Espagne, les prélats, réunis dans les conciles fanatisés

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de Tolède, surpassent les royalistes en faveur du roi. Les saints se multiplient presque «en môme temps sur tous les points, et nous voyons Isidore à Séville, Hellade à Tolède, Fructueux en Bretagne, Claude à Besançon, Déodat à Nevers et Théodore en Angleterre, où la liberté de Theptarchie se développe jusqu’à supprimer le Bretvalda, son chef. Marculfe publie ses formules, et les monastères se propagent partout en Belgique. Mais dirons-nous que cette effervescence romaine profite à l’antique empereur siégeant à Byzance? afiirmerons-nous que les lois de Borne, obscurément rappelées par la religion contre les institutions barbares, opèrent un retour en faveur de l’empire? Loin de là, on n’apprend qu’à mieux lui substituer le saintsiège dont le chef s’appelle souverain pontife en 642 et donne au monde la première salutation apostolique en 672.

Après avoir été suppliant, serviteur et missionnaire de l’empire à partir de 712, le pontife, s’en déclarant le soutien, prétend que les Lombards le respectent, que les peuples insurgés dans l’Exarchat le vénèrent, que les Franks leuis alliés le défendent; et qu’arrive-t-il en moins de cent ans? Qu'on voit le chef de l’Église, en Italie à la tète de la révolution populaire contre Byzance, en France, maître des rois par le sacre que saint Boniface substitue à la proclamation militaire, et qu’en s’appropriant les victoires de Charles Martel, de Pépin et de Charlemagne contre les ennemis de la foi, il régénère effectivement l’empire; mais en le transportant en Occident, en couronnant Charlemagne, en consommant la plus subtile rébellion qu’on eût pu concevoir et en créant enfin un empire, non plus maître de tout et vassal immédiat du dieu métaphysique,

c’est-à-dire du néant, mais soumis au pape son maître souverain, son Dieu vivant, vicaire de Jésus-Christ venu au monde pour couper court à l’aride et inique domination de Jéhovah. C’est ainsi que la fédération européenne qu’on appela depuis chrétienté et qui eut pour base primitive le pacte de Charlemagne avec l'Église, supplanta complètement l’unité byzantine, grâce à la révolution du pontife devenu souverain dans le centre de l’Italie, et partout chef d’une foule d’évêques jouissant de la dime, de la double exemption civile et criminelle, et de vastes territoires, nouvellement accrus par une foule de donations, qui reproduisaient et surpassaient celle faite au saint-siège.

Transportons-nous bien loin dans le Midi, sur la terre brûlante de l’Arabie, où une liberté presque nomade, comme aux temps d’ Abraham, semble sans rapport avec , Rome. Nous voyons encore les quatre époques des pontifes suppliants, serviteurs, propagateurs et restaurateurs de l’empire. La première se dessine en 529, sous les Abyssins, qui s’emparent de la Péninsule, où ils régnent quarante deux ans, semblables aux Goths de Ravenne. Autant les* catholiques italiens frémissaient sous le joug de l’arianisme gothique, autant les Arabes, voués à une autre religion, gémissent sous le poids du catholicisme abyssin.

Bientét quand les Italiens triomphent des Goths et que les pontifes se déclarent, en 571, serviteurs de Byzance contre la nouvelle barbarie des Lombards, les coreïschites de la Mecque exterminent soixante-dix mille Abyssins, et le temple qu’ils entourent de leurs maisons brille soudain d’une lumière inattendue. La piété de saint Grégoire s’y reproduit par quatre sages attristés de voir que l’idolâtrie voile de ses images le Dieu d’ Abraham; en 595, leur pieuse

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’ douleur suscite une sourde effervescence et les premier convertis jurent dans un banquet d’accorder leur protection à tous les opprimés. Enfin, en 01 4, quand la parole de saint Grégoire fait enfin disparaître l’arianisme de l’Espagne et Brunehaut de la France, l’Arabie entend pour la première, fois la voix de Mahomet.

Dans la troisième époque, où les pontifes propagent la foi, la propagande musulmane éclate avec la fureur des conquêtes. Jérusalem, Alexandrie, la Perse, Carthage, l’Égypte, l’Espagne, l’Inde, tombent sous l’épée du Prophète; pour chaque monastère fondé en Europe, c’est un royaume élevé en Asie, à chaque saint de l’Occident répond un capitaine musulman, autant le pape entame l’autorité morale du César byzantin, autant les chefs de l’Arabie supplantent son autorité politique.

P»ien n’est donc plus naturel que la quatrième époque des pontifes restaurateurs, où les catastrophes des Grecs en Italie, des Longobards à Pavie, des rois chevelus en France et des Saxons en Allemagne, se répètent dans l’épouvantable chute des Ommiades fustigés à mort et foulés aux pieds par les Abassides, qui étendent des tapis sur leurs corps, et fêtent ainsi dans un banquet leur propre avènement et l’ ère nouvelle de l’islamisme. En Occident, une démocratie religieuse surpassait partout les demi-conversions de l’ère antérieure. Chez les Arabes, la démocratie abasside détrône l’aristocratie coreïschite, et les grands règnes d’Aroun al-Raschil et de Mamoun contemporains de Charlemagne, la protection accordée aux hôpitaux, aux collèges, aux universités, aux savants, la fondation du divan, l’institution du vizirat, le nouveau partage des provinces, tout atteste l’intime corrélation entre les kalifes

(le 800 et les papes élevés par la donation de Charlemagne. On ne remarque entre eux que les contrastes nécessaires de l’insurrection idolâtre à Rome, abstraite en Orient, là spirituelle, ici temporelle, là centralisée dans la ville qui commence à mériter son titre d’éternelle, ici tellement fédérale, que le kalife, borné aux fonctions de capitaine, se déplace à chaque époque, en se transportant de la Mecque à Médine, de Médine à Damas et de Damas à Bagdad.

On ne s’expliquerait jamais cette étonnante corrélation entre les papes et les kalifes, si on oubliait que les révolutions de la Mecque et de Rome se développent également contre Byzance qui sert de roue à leur engrenage. Les quatre phases des deux religions insurgées se répètent donc dans la capitale des Césars forcée de les imiter pour déten dre, non-seulement sa prospérité, mais son existence. Quand les pontifes suppliants font entendre leur voix, ne lui enlèvent-ils pas déjà l’égide de l’hérésie? ne l’cngagent-ils pas dans le catholicisme trompeur de Justin, dans la décrépite renaissance de Justiniçn, dans la fausse gloire de Bélisaire et dans les stériles conquêtes de Narsès? Elle refuse donc cette grandeur éphémère qui la soumet à Rome, et, après s’être insurgée une fois avec la fureur des Verts et une seconde fois aux derniers jours de Justinien, elle ne s’apaise qu’en voyant l’hétérodoxie réintégrée dans la chaire des patriarches, bientôt occupée par le célèbre Jean le Jeûneur.

Plus tard, lorsque saint Grégoire se déclare serviteur de César, l’orthodoxie s’abat encore sur l’empire comme une contagion mortelle, et il faut que Pliocas tue Maurice et qu’IIéraclius sacrifie Pliocas pour fonder la dynastie, dont

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la force répond au triomphe catholique de Frédégonde et à la première prédication de Mahomet.

A la troisième phase de la propagande pontificale et des conquêtes musulmanes, Byzance se sent tellement dépossédée, qu’Héraclius voudrait s’enfuir à Carthage; un autre empereur songe à se fixer à Rome; huit Césars succombent, les uns massacrés, les autres mutilés. C’est l’ère des ondulations sanglantes, du délire populaire : mais l’hérésie monothélite veille sur Sainte-Sophie; elle résiste à l'islamisme par la double nature du Christ, et au catholicisme par l’unique volonté du Rédempteur; et les terribles ouragans soulevés par Rome et la Mecque ne peuvent pas prévaloir contre la capitale de Constantin.

Quelle sera donc, en définitive, la religion de Byzance dans la quatrième époque, en présence des kalifes fixés à Bagdad et des papes devenus maîtres de Rome? Six fois l'empire oscilla entre l’hérésie et l’orthodoxie comme s’il avait voulu opposer les Franks à Mahomet et les Arabes aux Franks; longtemps il essaya de s’arrêter à l’idée d’un christianisme iconoclaste comme l’islamisme ou d’un islamisme usurpateur du Verbe chrétien. Enfin, en 877, Photius donna la grande solution en retranchant le Saint- Esprit du Père et du Fils, c’est-à-dire en faisant taire pour toujours les conciles et les papes. Il admit donc contre Mahomet toute la tradition du Dieu incarné, mais en tournant celte tradition contre le pape; il lui donna la • fixité protestante du Coran et l’éternelle immobilité du judaïsme. Auparavant, ce n’étaient à Constantinople que discussions théologiques, subtilités religieuses, révolutions de palais, mêlées d’intrigues cléricales et de bassesses ecclésiastiques. A partir de Photius les puérilités s’envo-

lent, le patriarche s'élève impassible et majestueux entre le croissant et la tiare, le prêtre byzantin se marie sans renoncer à aucun sacrement, et l’Église d’Orient n’offre v plus que les vicissitudes inséparables des choses d’ici-bas.

Et voyez la force que lui donne sa révolution résolument accomplie contre Home et Bagdad. Soudain elle gagne les Russes à sa foi, et les Rourik deviennent ses amis éternels. Aussitôt les irruptions débordent contre l’empire des Franks menacé par l’invasion des Normands, par les tentatives des Danois, par la subite grandeur des Anglais, et en quelques années on le voit paralysé, réduit au néant, étouffé par les miasmes de l’Orient. Rome devient quasi byzantine avec des papes qui imitent les doges de l’Orient, et des dogaressbs qui soumettent la tiare au harem. Ces rois de Pavie que l’Église avait détruits semblent briser la pierre de leur tombeau pour l’accabler de nouveau sous le poids d’un royaume impie. Gui, Lambert, les Bérangers répètent l’histoire lombarde d’Alboin, de Grimoald, de Ratchis. Partout ce sont des profanations, des actes de barbarie, des chaires épiscopales accordées à des enfants de dix, de six ans; et le saint-siège, après le massacre de .six papes, occupé par un jeune élégant, semble promettre une renaissance païenne. Subissant la meme influence, l’Orient montre, en 900, la furieuse hérésie des Carmathes, démocrates en délire qui arrivent sous Bagdad et donnent une telle secousse au kalifat, qu’il ne peut plus en revenir. Dès 908, il perd l’Égypte, puis l’Espagne; la rébellion se propage en Perse, dans le Mossoul, dans le Coracan, dans le Kerman ; la Mésopotamie tombe sous Byzance, et, en 946, les kalifes succombent sous la tyrannie foudroyante des émirs qui les détrônent, les' aveu-

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glent et les méprisent jusqu’à les laisser mendier, au nombre de trois, dans les rues de Bagdad.

Plus obscure et plus nébuleuse, la période des pontifes se laisse encore entrevoir dans l’Inde, où les brahmanes achèvent le travail philosophique qui expulse l’hérésie du bouddhisme, et où une sorte d’exégèse alexandrine s’empare des Yédas pour étouffer, à force de liberté, la démocratie pontificale de la religion ennemie. Et à qui profite ce travail si ce n’est à la caste des prêtres, à l’autorité des pontifes? Mais laissons là l’Inde à moitié envahie par les musulmans, les musulmans bouleversés par les émirs. Ne nous occupons pas non plus du travail révulsif par lequel l’Europe et d'autres nations se dégagent des miasmes byzantins et rétablissent avec un nouvel éclat leurs propres traditions. Au lieu de suivre l’Allemagne sous Othon 1 er , la France sous Hugues Capct, la Russie sous Vladimir ou la Perse illustrée par Ferdousi, transportons-nous en Chine, nous y reconnaîtrons encore 1ère des pontifes sous une forme bizarre, mais avec une précision si étonnante, que c’est à n’en pas croire nos yeux.

Quelles sont, en effet, les données religieuses et sociales du Céleste Empire? Sa première base réside dans la doctrine des lettrés, qui joue, parmi les Chinois, le rôle de la tradition classique parmi nous. Quelles que soient nos dissidences, nos sectes, nos partis, nos débats, ne sommesnous pas tous d’accord et unanimes à admirer les Grecs et les Romains et à les considérer comme nos légitimes précurseurs? Nous leur devons la langue sacrée, les chefsd’œuvre de l’art, les modèles de style, de poésie, d’éloquence, la partie la plus vitale de nos codes, et ce qui est plus encore, je ne sais quelle révélation morale destinée

à survivre à toutes les révolutions. L'éducation classique établit enfin parmi nous une telle uniformité d’idées, une si grande fraternité dans les mœurs, que ce titre seul de lettré, d’homme instruit, de citoyen ayant fait ce qu'on appelle ses classes, nous fera toujours concorder sur une foule de matières avec des hommes nés dans les climats les plus lointains, dans les conditions les plus opposées, pourvu qu’à leur tour ils aient reçu le baptême du latin. Telle est aussi la doctrine chinoise des lettrés, ancienne comme l’empire, fixée par Confucius, consacrée par le culte des ancêtres, échappée seule à l’incendie de tous les livres, toujours rajeunie à chaque révolution, elle se résume dans ce dogme supérieur que Limité sera toujours le besoin premier de l’empire ; que scindé en deux grandes circonscriptions ou en cent cinquante-six États, sa loi le rappellera sans cesse à ne former qu’un seul tout un et indivisible, et que l’empereur doit veiller au salut universel en chef responsable de tout ce qui arrive sur la terre, y compris les disetles, les inondations et toutes les calamités exclusivement physiques; car la prévoyance d’un homme maître de 300,000,000 d’habitants doit toujours tout embrasser et dominer la nature, foncièrement bienfaisante et protectrice du genre humain.

Mais la doctrine de Confucius demeurait aussi étrangère à la rédemption que nos auteurs classiques, et cette seconde donnée de la moralité respectée, vénérée, divinisée jusqu’à déclarer Dieu l’homme qui en montrait la perfection exemplaire dans sa vie, appartenait aux deux sectes de Foô et de Tao ayant chacune leur rédempteur, l’un ascétique, l’autre matérialiste, mais toutes deux unanimes contre la sourde loi de l’unité impériale. Or que

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voyons-nous, de 500 à 570, dans l’époque où les gémissements de Rorjic donnent le vertige à Byzance? En 516, les bonzes circonviennent tellement l’empereur Houclii, qu’il veut faire de la secte de Tao ,1a religion dominante. En 575, les efforts d’un autre empereur pour réconcilier les deux sectes de la rédemption révélent encore la puissance de l'idée nouvelle sur le point de détrôner Confucius. Les deux époques successives de saint Grégoire et de la propagande pontificale nous montrent, en 620, les bonzes au nombre de cent mille, et, .en 706, les lamas avec le titre de maîtres et princes spirituels île la loi. Débordés sür tous les points, les lettrés s’indignent de voir adoré « un homme, sans respect pour la loi, « disent-ils, sans amour filial, dont la prétention de ré- « compenser à lui seul toutes les vertus ôte aux empe- « reurs leur plus belle prérogative et dont les doctrines « promettent aux sujets un bonheur chimérique contraire « à leurs devoirs. » À les entendre, l’empire est à deux doigts de sa ruine. Mais dans la quatrième époque de Charlemagne, de Mamoun et de Photius, le mouvement chinois se résout d’après la loi suprême du Céleste Empire. Car, en 713, on défend aux lettrés de suivre les deux rédempteurs des Tao-tsée et des bouddhistes ; on rétablit, on rassure ainsi définitivement l’unité traditionnelle, l’autorité de l’empereur, le culte des ancêtres et la morale de Confucius; mais, tandis que toute la bureaucratie impériale se dérobe aux pontifes, la loi même qui les proscrit permet à la multitude de les suivre dans l’idée que, livrée à ses superstitions, elle ne sera que plus docile et pour ainsi dire plus inférieure à ses chefs. Conformément à ce principe on diminue le nombre des cou-

venls; on limite, en 741, les dépenses excessives des Tao-tsée; deux nouvelles réformes, de 779 et de 845, * humilient encore davantage les croyances populaires. On abat quarante-quatre mille temples; on renvoie dans leurs foyers jusqu’à deux cent soixante mille bonzes, et, en 955, on détruit encore trente mille temples, en ne laissant subsister que les églises et les bonzes absolument

indispensables à la passion des multitudes pour l’erreur. Cependant si l’amour de la vérité dicte les proscriptions, si le mépris pour le peuple conseille les concessions, il faut reconnaître que l’empire se moralise, que son unité subit l'influencé des idées nouvelles, cl que la cour et les mandarins s’aperçoivent qu’il y a dans le monde quelque chose de plus grand que Confucius, de glus mystérieux que la philosophie, de plus fort que l’empereur. A l’instant môme des proscriptions, un empereur livré aux Tao-tsée meurt empoisonné en cherchant par des breuvages l’immortalité de la rédemption. Au lendemain de chaque - persécution on retrouve les temples plus riches et les bonzes plus nombreux qu’auparavant; en 997, c’est comine en Europe, le moment des miracles, des apparitions, de l’efTervescence monacale; et ces erreurs, si dédaignées dans les multitudes, montrent à tout l’empire la justice si grande, la morale si supérieure à notre faiblesse incurable, que l’homme véritablement vertueux dans toute sa perfection au milieu de nos tracasseries, de nos misères, de nos impatiences, mérite d’ôtre considéré comme une sorte de dieu supérieur à tous les rois. Ces principes, enfin admis, ont établi une sorte de compromis entre les trois cultes de Confucius, de Lao et de Bouddha amenés à s’estimer mutuellement, et au-

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jourd’hui encore on dit à la Chine que trois religions font une bonne religion. Voilà donc l’explosion des pontifes depuis Londres jusqu’à la Mecque, depuis Byzance jusqu’à Canton^ le Japon môme pe lui reste pas étranger, et de 593 à G29, dans l’époque de saint Grégoire, de Mahomet et des premiers cent mille bonzes chinois, on y trouve les plus grands progrès du bouddhisme inauguré

avec quarante-six temples, huit cent seize prêtres et cinq cent soixante-neuf religieuses.

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