CHAPITRE PREMIER
Tout progrès enfante une conquête. — Toute conquête conduit à la monarchie universelle. — Exemples anciens. — Exemples modernes.
Rien ne répugne à la nature comme de faire les hommes libres et égaux. Elle prodigue la vie sans règle ni mesure; elle se plaît à la lutte, aux contrastes; la distorde est son élément, la guerre semble son but dernier; partout nous trouvons le règne de la force. Prenez la fa-
mille : l’homme commande à la femme, le père à l’enfant, le maître au domestique qu'il ravale au rang du bœuf et de l’ane : considérez l’État; il est la proie du plus fort qui donne le nom de rebelles aux vaincus : regardez l’humanité; le blanc condamne le nègre à l’esclavage, toutes les races se disputent le sol les armes à la main; nulle part on ne voit deux peuples, deux climats, deux terres, deux situations qui s’équilibrent spontanément comme deux quantités mathématiques. Les lots du globe seraient artificiellement distribués par un génie bienfaisant à des tribus égaies en nombre, en force et en dispositions que les reflets seuls du soleil ou les caprices des nuages sèmeraient encore d’un côté la misère, de l’autre la richesse, partout cette amère différence qui nous rend ennemis, guerriers et conquérants.
Un bouclier plus facile à manier, une épée mieux forgée, une pique plus longue ou plus légère, une invention nouvelle, un dernier perfectionnement; bref, le moindre avantage, suffit pour donner aux uns la victoire et aux autres la défaite, de même qu’à la course un pouce de distance décide du triomphe. Or, une première conquête étant accomplie, l’inégalité grandit: deux fois plus nombreux, plus aguerri, mieux armé, le peuple victorieux fait main basse sur ses faibles voisins, il devient le noyau d’une avalanche, il augmente ses forces en marchant et il entraîne tous les peuples dans son tourbillon dévastateur, pour ne plus se reposer que dans la monarchie universelle. >’ous sommes sur la terre comme des gladiateurs dans le cirque et comme si la couronne du monde était offerte au plus fort sortant de la mêlée universelle.
En effet, les premières légendes des anciens parlent de
Fou-hi, de Sésostris, de Ninus, de Sémiramis, qui subjuguent en quelques jours la moitié du genre humain. Les premières pages de l’histoire montrent d’abord les Perses de Cyrus soudain maîtres de toutes les régions depuis l’Égypte jusqu’à l’inde, et bientôt les Grecs d’Alexandre dont l’expédition féerique dompte la moitié de la terre habitée. Plus tard les Parthes deviennent en peu de temps si puissants, que les Césars les redoutent et que Rome copie * leurs chasses et leurs modes. Les Huns d’Attila, que personne ne connaissait en 250, s’étendent en deux siècles depuis la grande muraille de la Chine jusqu’aux remparts de Paris. Cent ans suffisent à l’islamisme pour régner depuis les Pyrénées jusqu a l’Oxus, et, en moins de cent ans, les Mongols de Gcngiskhan improvisent un empire qui enveloppe, dans son extravagante étendue, d'un côté la Chine, la Perse, la Tartarie, et une foule de royaumes intermédiaires; de l’autre la Russie, la Hongrie et la Pologne, encore aujourd’hui attardées, grâce à cette épouvantable invasion.
Les conquêtes d’une rapidité moins convulsive montrent encore mieux la tendance de toute nation à s’emparer de l’univers. Ainsi, pourquoi Rome dévore-t-elle, les uns après les autres, les Latins, les Étrusques, les Grecs, les Gaulois, tous les peuples du monde connu? Par cela seul qu’une fortune, une vertu, ou un hasard primitif lui ont accordé un avantage préalable, un temps d’avance sur tous les États des alentours. Elle subjugue les Samnites, parce qu’elle a vaincu les Latins; elle dompte Carthage, à cause qu’elle avait broyé les Samnites; elle entraîne tous les peuples dans son orbite, car, à chaque conquête elle a augmenté son poids, dont la gravitation
rompt enfin l’équilibre de la terre. La même cause donna à la Chine une population de trois cents millions d’hommes, depuis cinq mille ans soumise à un même chef, à un même gouvernement, aux mêmes lois, et si compacte dans sa fusion intérieure, qu’elle absorbe désormais jus- qu’aux invasions étrangères en renversant ainsi jusqu’aux lois de la conquête. Que si nous tournons nos regards vers les régions solitaires de la jeune Amérique, nous voyons encore la civilisation s’y manifester par les deux empires de Mexico et du Pérou, c’est-à-dire >par deux grandes invasions organisées , par deux conquêtes expansives, par deux États destinés à envahir les deux parties de ce continent, en imitant les Romains, les Chinois ou les Mongols.
LES CAPITALES