CHAPITRE II
LES CAPITALES
Qu'est-ce qu’une capitale? — Babylone. — Rome. — Paris. — Immortalité des capitales. — Leurs ruses. — Leurs haines. — Leurs amours.
Toute ville est une œuvre de guerre et le premier fruit d’une conquête expansive. Entourée de remparts, protégée par des tours, isolée par des fossés, on la bâtit afin qu’elle règne sur le sol en dominant les fleuves, les gorges, les plaines, les côtes, tous les endroits par où l’ennemi peut la surprendre. Sans doute les arts, les plaisirs, les joies de la paix s’y donnent rendez-vous, et ses habitants semblent ne se réunir que pour mieux fraterniser entre eux ; mais à qui dérobent-ils leur bonheur? à des voisins; sur quoi se fonde leur fraternité? sur la nécessité de combattre dans les mêmes rangs, et leurs fêtes seraient de courte durée, si les sentinelles cessaient de veiller.
En se multipliant, les villes forment l’État; et c’est encore l’art militaire qui les engendre, les rallie entre elles, les hiérarchise et les subordonne à une capitale régnante, comme le quartier général d’une armée, ou comme le navire amiral d’une flotte. Toute capitale représente le mouvement d’une conquête. Elle dirige les combattants, distribue les rôles à des cités subalternes, les anime, les façonne, les transforme en relais pour arriver à la frontière, et fait de l’État un être organisé avec un rayonnement d’entrepôts, de bazars, de fabriques et de forts cor-
relatifs à l’irradiation des forteresses, des arsenaux et des forces guerrières. C’est ainsi que la superbe Babylone s’élève sur le sol enchanté qu’arrosent les quatre fleuves de l’Éden, dans ces lieux où la terre se confond avec le ciel. Un immense emplacement sert tout ensemble de repaire aux armées et (P abri aux rapines. Des rois conquérants y vivent au milieu de festins merveilleux, faisant construire des édifices titaniques par des myriades de captifs et entourant la ville de bastions si formidables, que leur vue seule arrête l’ennemi. Ses victoires s’étendent par l’extermination des royaumes, et, vaste comme une province, remplie de terres vagues qui nourrissent ses habitants, elle agit comme un inépuisable volcan dont les éruptions ensevelissent les régions inférieures pré? destinées à l’esclavage. Dès son origine, le grand empire de la Chine tourne également autour d’une capitale gigantesque, et quand, après une longue crise de près de mille ans, un empereur rétablit l’unité primitive, Nien-Yong surgit au milieu d’épouvantables dévastations, où les villes disparaissent par centaines et les hommes par millions. Nous ignorons l’origine de Thèbes aux cent portes et de ses monuments granitiques, mais nous la voyons sortir d’une . guerre aux nomades, qui s’enfuient refoulés dans les profondeurs de l’Arabie, et nous entendons encore leur cri dans la Bible qui attribue la fondation des villes à Caïn, meurtrier de son frère. Rome, à son tour, ne se développet-elle pas par une longue série de fratricides héroïques qui commencent avec l’assassinat de Rémus, s’étendent avec la ruine de toutes les cités du Latium, du Samnium, de l’Étrurie, se multiplient parle ravage de l’Afrique, de l’Espagne, de la Gaule, de l’Allemagne, de la Grèce, de l’Asie,
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et se terminent à la réorganisation complète de la terre, en remplaçant d’innombrables capitales par un seul centre de six millions d’habitants, ravitaillé par des routes éternelles et appuyé en sous-ordre par de grandes succursales, telles que Milan, Aquilée, Trêves, Cologne et Antioche? Quelques-unes parmi ces villes reçurent le nom de seconde Rome, et toutes, modelées sur la capitale, régnèrent sur de vastes contrées, où, servant d’entrepôt, elles s'offraient aussi comme étapes aux légions qu’elles lançaient aux confins.
Pour être moins dévastateurs et moins sanguinaires, les centres fondés depuis l’ère chrétienne ne sont pas moins implacables contre les obstacles qu’ils rencontrent. l>a plus parfaite parmi les capitales modernes, Paris, semble naître avec la France; au milieu d’une grande plaine, sur un fleuve docile, dans des terres fertiles, presque toujours habitée par ses rois, on la dirait dispensée de la funeste nécessité de ravager les alentours ; la nature paraît seule en avoir fait le point de ralliement des Français. Cependant son existence tient à une longue série de dévastations quasi romaines, et son heureuse position ne sert qu’à la destiner aux conquêtes. Elle vit en combattant la Bretagne, la Gascogne, la Provence, la Lorraine; sa centralisation ne s’étend qu’en refoulant la triple invasion de l'Allemagne, de l’Angleterre et de l’Espagne; sa prospérité sème la désolation dans les cités détrônées. Que de victimes autour de la nouvelle Lutèce ! Arles, Toulouse, Rouen, Rennes, Aix, ont été des capitales riches, florissantes, redoutables ; Provins* Abbeville ont compté parmi les plus grandes villes du moyen âge, et aujourd’hui elles égalent à peine la Rochelle et Soissons ; et leurs municipalités ne
peuvent ni couper un bois, ni contracter une dette, ni faire grâce d'un jour de prison sans la permission de leur ancienne ennemie. — On pourrait croire que Milan, jadis plus heureuse que Lulèce et déjà siège des empereurs, n’avait qu’à survivre pour continuer à être le centre de la Gaule cisalpine; mais dans la géographie politique, survivre, régner, combattre sont synonymes, et pour garder sa place au milieu de la Lombardie, il fallut que la ville de Bellovèse recommençât sa carrière, imitât Paris et subjuguât plusieurs fois l’une après l’autre toutes les localités voisines, depuis les plus misérables bicoques de la 3Iartesana et de Seprio jusqu’à l’ambitieuse Pavie, qui voulait lui opposer un royaume. Que dis-je ? L’élégante Florence, la petite Rome, comme l’appellent ses chroniqueurs, cette fée qui se nourrit d’art et de poésie, cette nouvelle Athènes vouée au culte de la liberté sous toutes les formes, ne s’empare de la Toscane qu’à force de luttes et de batailles, rasant Simifonti, assiégeant Prato, s’avançant à pas de fourmi, recommençant sans cesse d’effroyables combats contre Pise, Pistoie, Sienne, Arezzo qui lui résistent jusqu’aux derniers jours de la renaissance italienne, toujours prêtes, même à travers les révolutions postérieures, à renouveler leurs anciennes levées de boucliers.
. Fondés par des conquêtes séculaires, où le travail de l’homme explique celui de la nature, les grands centres acquièrent une sorte de vitalité organique qui les rend infiniment supérieurs aux vues des individus, aux desseins des conquérants, à nos volontés, à nos partis pris, à nos colères d’un jour. Démantelées plusieurs fois, leurs murs se relèvent comme s’ils repoussaient seuls ; dévastées, saccagées, elles réparent leurs désastres, et quelques an-
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nées suffisent à reproduire leur splendeur; détruites, elles ressuscitent de leurs cendres comme Babylone, qui renaît à Ctésiphon, à Séleucie, à Bagdad, ou comme Borne qui remplace la perte d’une domination universelle par la conquête ,d une suprématie spirituelle. C’est que les routes y ramènent le commerce, les choses y reconduisent les hommes; les villes, jadis subalternisées, y cherchent encore leur point de croisement; des forteresses de relais y réclament leur base stratégique, l’expérience du passé sert de leçon à l’avenir, et à défaut de réflexion la superstition des habitudes replace la civilisation dans l'enceinte qui lui a servi de berceau. Ainsi Jérusalem détruite par les Assyriens se lève de nouveau à la voix de ses prophètes qui n’avaient cessé d’attendre Cyrus ; Milan se joue de la colère de Frédéric Barberousse qui a semé le sel sur ses ruines; et il faut que le monde moral tourne sur son axe pendant mille ans pour qu’un grand centre laisse ses débris dans le sable du désert ou dans les marécages d’un port obstrué. Enfin, lorsqu’une capitale tombe, ne fùt-cc que pour un jour, on peut dire sans exagération que sa chute retentit dans le monde entier. Elle suppose de nouvelles invasions, de terribles déplacements, une espèce de tremblement de terre, l’apparition de Sésostris, d’Attila, de Gengiskhan, de Charlemagne , de ces météores qui se montrent à de rares intervalles pour éblouir et attrister le genre humain.
Semblable à l’araignée au centre de sa toile, toute ville régnante possède un instinct qui l’éclaire, une adresse qui * se confond avec ses besoins ; elle a des tendances persévérantes, des ruses naturelles, des desseins invariables ; elle parle un langage qui emprunte ses signes à la géographie politique et qu’on entend toujours, même dans le silence de
HISTOIRE DE LA RAISON D’ÉTAT, l’histoire, môme dans le tumulte des révolutions. Partez de cette incontestable donnée que chaque capitale veut s’étendre, quelle ne souffre aucune rivale, qu’avide à l’infini, elle exploite toutes les forces, profite de toutes les occasions, ne s’oublie devant aucun événement, ne recule devant aucun sacrilège, et vous comprendrez pourquoi Madrid défend constamment la monarchie, l’inquisition et le roi, lorsque Saragosse ou Cadix, Séville ou Tolède proclament les juntes et se déclarent insurgées. Ce sont des centres détrônés dont la capitale espagnole combat les prétentions sous toutes les formes. Pour la môme raison, Paris combat les ligues, les accuse de rébellion, et la populeuse Lyon lui paraît républicaine pendant tout le moyen âge, quoique aux jours de la république elle la mitraille, l’accusant de royalisme. Les capitales italiennes, toutes consacrées par une victoire sur une ville inférieure et jadis indépendante, se montrent sans cesse guelfes quand la rivale subjuguée suit les gibelins ou réciproquement gibeline quand elle suit les guelfes. Otez cette manœuvre de la haine et Milan ne saurait régner sur Pavie, ni Parme sur Plaisance, ni Florence sur Pise, ni Rome sur Bologne, ni Naples sur Palermc. On conçoit donc que Londres reste fidèle aux anglicans, puisque Edimbourg suit toujours les puritains, que Byzance s’engage chaque jour davantage dans l’arianisme en présence de Rome vouéeà la trinité catholique et que dans des temps plus reculés Rome elle-même regrette les infamies de Néron, de Tibère, de Caligula, en présence des césars vertueux qui arrivent des provinces, à la suite de Galba, lui apporter l’insurrection de ses sujets et le joug de l’étranger. Enfin d’où vient le plus splendide des dualismes, l’hérésie manichéenne, cette poétique apothéose de la lumière et des ténèbres, de la
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vertu et du crime, de la communauté et de la propriété, de tous les contrastes de la politique, de la morale et du culte? Elle vient de Persépolis opprimée par Gundischapor, de l’ancien centre asiatique supplanté par la capitale sassanide ; seul il se prétend voué au culte d’Oromaze, de même que Home seule prétend connaître la véritable nature du Christ, et Cosroë ne sauve l’empire persan et son siège renouvelé qu’en égorgeant cent mille manichéens. Enfin, quel que soit l’État où vous êtes né, passez la frontière, vous vous sentirez hors de la protection du sol organisé, vous vous trouverez chez l’étranger et alors vous comprendrez mieux votre patrie, votre nationalité qui vous aura armé d’antipathies, de préjugés, de proverbes, de dérisions contre les autres peuples, et vous arriverez à cet axiome fondamental que, dressé pour le combat, avide par nécessité, par éducation, par tradition, partout vous regardez vos voisins comme vos ennemis. Qu’est-ce qu’être Français? C’est haïr l’Allemagne, jalouser l’Angleterre, railler l’Italie, se moquer de l’Espagne et rêver les conquêtes des croisés, de Louis XIV ou de Napoléon. Et d’où vient ce froid glacial qui nous pénètre par tous les pores à l’approche d’un Anglais ? de son égoïsme chiffré, de la. seconde nature du commerce qui lui fait transporter l’inimitable flegme du comptoir dans toutes ses actions, en présence de tous lés peuples, > dans les situations les plus héroïques ou les plus tragiques de la vie.
Les amours des capitales et leurs sympathies ne sont pas moins intéressées que leurs haines. Voyez la docilité de Constantinople sous les Turcs qu elle avait combattus à outrance avant 1455! Cette soumission s’explique par cela seul qu’avant cette époque les mulsumans lui avaient enlevé
l’Asie Mineure, tandis qu’en s’établissant eux-mémes dans la ville de Constantin ils lui assurent l’obéissance, nonseulement de l’Asie Mineure, leur siège provisoire, mais de presque toutes les provinces révoltées ou perdues. Londres semble endormie ou insouciante de ses intérêts quand elle accepte pour roi le fils de Marie Stuart, son ennemie. La grande cité voudrait-elle recevoir des ordres d’Édimbourg? Au contraire, en se donnant à Jacques, elle prend l’Ecosse qui le suit et que, cette fois enfin, elle décapite moralement. IS’est-elle pas merveilleuse la tendresse des czars pour les populations schismatiques opprimées par l’islamisme ? C’est qu’ils convoitent l’empire de Byzance ; c’est qu’ils commencent par protéger des croyants dont ils veulent s’emparer ; c’est que partout les protecteurs sont des maîtres dans l’attente, soit qu’ils promettent la liberté, soit qu’ils se disent des frères, soit qu’ils arborent la croix, soit qu’ils glissent mystérieusement dans nos mains le symbole démocratique du triangle.
Par une dernière bizarrerie, ces capitales, ces nations si Jalouses des voisins, si habiles à saisir leur faible, si impitoyables contre les étrangers, prodiguent les témoignages d’amitié aux nations les plus lointaines. La France multiplie sans cesse les avances à' l’Ecosse, au Portugal, à la Pologne : d’une sensibilité maladive, elle fraternise continuellement avec les Italiens insurgés ; les catholiques d’Irlande l’attendrissent; les Turcs de Byzance lui inspirent un grand intérêt ; les républicains de l’Amérique méri tent son appui, et, tandis que ses armées marchent sur Bruxelles, sur Madrid, sur Vienne, ses élans fraternels cherchent les extrémités de la terre. C’est ainsi qu’elle se sert de ses alliés lointains pour frapper les voisins ses enne-
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mis : lorsque l’Anglais, l’Allemand et l’Espagnol se liguent contre Paris, ils se voient menacés sur les derrières par Edimbourg, Lisbonne, Varsovie ou Byzance, et partout on obéit sans exception à ce principe que les ennemis de nos ennemis sont nos amis.
On conçoit donc que les anciens aient parlé du secours magique que la Terre donnait à Antée, et on conçoit aussi qu’ils l’aient représentée' par le symbole du serpent. Elle en a l’astuce, les forces invisibles, les pièges mortels, les secours inespérés ; c’est elle qui égaré par de faux guides l’armée de Frédéric Barberousse; qui fait échouer les Avares sous Byzance instruite mystérieusement de toutes leurs manœuvres; qui fait naufrager les Arabes dans le Pont, où le feu grégeois les dévore ; qui évente les attaques, déjoue les surprises, et poste des paysans sur toutes les routes, dans chaque taillis des tirailleurs, à chaque avenue des barricades, et, parfois, à Béthulie, sous Sagonte, à Pise, à ltimini, à Saint-Marin (car il n’y a pas de si petit espace qui ne puisse singer un empire), de ces ressources soudaines, inespérées, héroïques et capricieuses, qui mettent au néant les entreprises les mieux concertées.