DIEU COM P II OMI S
jusqu'aux seigneurs, aux magistrats, aux guerriers; si chacun avait joué son rôle de bonne foi, comme Jésus-Christ l’exige, l'Ilalie eût élé miraculeusement guérie. Môme comme tribun, il conservait la politique de Pétrarque, et, tout en accordant le premier rang à la foi me monarchique comme au point de vue impérial ou pontifical, il prêchait la forme républicaine dans l’intérêt de Florence, destinée à ébranler Home et l’Italie par ses impulsions fédérales. Indifférent entre la monarchie et la république, entre Brutus et César, entre les vertus les plus contraires enveloppées dans les nuages d’une perfide magniloqucnce, son unique souhait se réduisait à remplacer par d'honnêtes gens les Médicis de Florence, les Borgia de Home, les Aragonais de Naples, les Sforza de Milan. Sans se douter que tout le mal tenait aux institutions où les positions à double, à quadruple entente se multipliaient sans cesse, il tombait dans l’infernale méprise de s’en prendre aux hommes et de se jeter dans un labyrinthe inextricable de questions personnelles.
De là ses sermons si naïvement violents, si niaisement austères. Il ne se lasse pas de flétrir les vices individuels, le-libertinage, la sodomie, la médisance des Florentins, la corruption des prêtres, les débauches des femmes, les abominations des enfants; à l’entendre, toutes les calamités viennent de la colère divine provoquée par les débordements de ses ennemis politiques; c’était Dieu qui avait conduit Charles VIH en Italie pour les chasser de Naples et de Florence; Dieu devait encore renouveler les invasions de la France pour humilier le pape et les prélats, tous voués au culte du diable, et la nation devait subir le fléau de la plus cruelle conquête, si à force de pénitence, de
jeûnes cl île macération, les Italiens ne parvenaient pas à expier au plus vite leurs péchés. O Home! ô Florence! ô Italie ! s’écriait-il sans cesse, convertissez -vous, si vous voulez éviter le sort de Jérusalem; mais, comme toutes les villes étaient parfaitement catholiques, apostoliques et romaines, personne ne pouvait savoir à qui il en voulait; il ne le savait pas au juste lui-même, il en était à surenchérir sur les catholiques, sur les prêtres, sur les moines; à doubler, à décupler l’ascétisme; il ordonnait un carnaval d’abstinence, des processions fantastiques ; il faisait brûler les objets de luxe, les instruments de musique, les parures des femmes ; il organisait sa corporation des enfants inquisiteurs pour espionner les familles; en propageant sa morale, il faisait du fds le délateur de sa mère.
Sa catastrophe fut donc celle d’une mofale trop vague pour éviter les innombrables pièges de la vieille Italie. Quand il attaquait ses ennemis les accusant d’impiété, d’autres moines les déclaraient des saints; s’en prenait-il à la corruption de l’Église, le pape lui imposait silence ; il ne pouvait soutenir sa thèse sans devenir rebelle, corrompu ; s’engageait-il à maintenir son dire en dépit des foudres de Rome et de l’assertion du pontife, il ne lui restait qu’à faire appel aux miracles, à demander l’épreuve du feu; et un matin, sur un ordre de la seigneurie, il fut pris, torturé, dévoré par les flammes mêmes dont il avait invoqué le témoignage. En résumé, Savonarole, au lieu' de renouveler la nation, renouvela les fiuelfes, recula jusqu’à Pierre de feu, devint le chef d’une faction frénétique, et pendant sa dictature, Florence fut la risée de l’Italie.
DIEU DÉTRÔNE