CHAPITRE II
REVANCHE DES ÉCOLES LIBRES ET FÉDÉRALES
l.eurj progrès avec les jésuites qui réfutent Machiavel. — avec Bozio d'Agobhio qui réhabilite l'Ég isc, — avec Seipione Ammirato qui révèle les forces de la nation, — avec Tasfoui et Boccalini qui se moquent de l'Espagne,— avec le Génois Costa qui redoute l’avenir unitaire du Piémont, — avec l’anonyme de Saint-Marin qui déclare que l’Italie est le jouet de l’Espagne et de la France.
Quelques années après l’apparition du livre de la raison d’État, une discussion sur la raison d’être de l’Italie dérobe peu à peu la nation au despotisme réhabilité de Machiavel, pour la rendre à sa liberté traditionnelle. Ainsi le jésuite Rellarmin, loin d’abandonner sa patrie à l’Espagne, invoque et fait revivre le pacte pontifical et impérial, cette franchise suprême qui donne à l’Italie la direction du monde, celle charte exceptionnelle qui détruit d’avance jusqu’à la possibilité d’une tyrannie ou d’une conquête. Le jésuite Possevin,qui réfute le secrétaire de Florence, évoque à son tour la tradition de Charlemagne, l’antique constitution de la terre; son incurable bêtise , ses miracles inventés en honneur des papes et même de Charlcs-Quint ne tendent qu’à subordonner le roi catholique lui même à la domination nationale de l’Église. Bozio d’Agobbio, qui combat également Machiavel, étend ses prétentions encore plus loin. l)c prime abord, quand i! place l'Ilalie de son temps au-dessus de l’Italie de Léon X, des seigneurs, des républiques, des rois, des Césars et même des Romains, on dirait qu’il rcn-
50 G HISTOIRE DE LJl RAISON D’ÉTÀT.
verse toutes les idées reçues, que les objets fuient devant lui arbitrairement rapetisses, et qu’un impitoyable génie l’emporte vers le passé, comme si les sphères du ciel revenaient sur elles-mêmes, à la merci d’un ressort rétrograde subitement détaché des rouages qui l’obligeaient à marcher d’ac- cord avec l’ordre des temps. Des pensées de tranquillité, de conservation, de dévotion, jettent une couleur terne et antipathique sur les événements : on voit passer avec un doiiloureux étonnement les aigles de Rome, la pique lombarde, les mille drapeaux des villes libres, les armoiries parlantcs.des seigneurs, tout, en un mot, soumis à la mitre, à la crosse des évêques, des archevêques et des abbés, qui se félicitent naïvement d’avoir vaincu Dante, Machiavel et Luther. Suivant le politique d’Agobbio, hors de la domination du pape, seigneur et maître de l’univers, on ne voit que désolations et ruines. Tel est le sujet de sa méditation de ruinis gentium . Cependant ses livres offrent je ne sais quoi de poétique et de décidé qui impose ; on ne saurait s’arrêter à la première impression qu’ils laissent et qui est au-dessous même de leurs titres, et bientôt on découvre que leur forme paradoxale et odieuse ressemble à l’apparence gauche et informe d’un marbre à moitié entamé par les ciseaux du sculpteur. Achevez le travail, obéissez à ces lignes bizarres qui vous guident d’après un dessin préconçu, et vous verrez la statue : de même dégagez les traités du politique d’Agobbio de leurs formes pedantesques et des malédictions d’usage prononcées contre lui. par tous les admirateurs de Machiavel, et ils vous révéleront un plan et des idées supérieurs, non-seulement à Bottero et aux écrivains de son temps, mais aux politiques les plus avancés de l’école vénitienne. A” est-ce pas proclamer le progrès dans sa forme la
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plus nette et la plus philosophique que d’affirmer la suprématie de l’époque réformatrice de Sixte-Quint sur celle de Léon X, qui plonge dans la perfidie des seigneurs? El Léon X ne surpasse-t-il pas l’ère des coups d’État, des massacres, des expulsions, et toute l’anarchie des seigneurs, des tyrans, des Guelfes et des Gibelins? Qui oserait regretter contre Bozio les rois goths, hérules, franks et lombards, unanimement maudits par les républiques italiennes, nées toutes de la guerre contre Pavie? Comment contester qu’au départ de Constantin les arts n'aient déserté l’Italie, et qu’auparavant les Césars ne l’eussent déchirée; tandis qu’ùntérieurement encore, Marius, Sylla et les dictateurs de Home l’avaient mise à feu et à sang ! Ne soyez pas dupes des mots, laissez là le ton acerbe et ligueur du polémiste ; traduisez scs dires dans votre langue, et vous trouverez dans sa rétrogradation apparente tous les signes du progrès : son guide, Dieu; sa mesure, la religion; son mouvement, les révolutions et ses époques, qui commencent avec la barbarie sanglante des Romains, se perfectionnent avec les Césars, se renouvellent avec les papes, se développent avec les républiques, se raffinent avec les seigneurs et triomphent enfin avec l’ordre et la morale des modernes.
^Scipione Ammirato explique encore mieux la raison d’être de l’Italie, en l’arrachant à la réaction qui enlaidissait les ouvrages de Bozio. Le premier, depuis Machiavel, il parle delle speranze d’Italia , le premier, il demande une armée nationale, un homme, un Cola de Rienzi, un Christophe Colomb, qui transforme la nation, ou mieux, qui expulse les Espagnols; et, précisément parce qu’il aspire à une plus grande liberté, il s’élève non-seule-
ment contre l’unité ‘espagnole, ennemie de tous les peuples, mais contre celle d’un royaume, imité des Lombards ou des Goths et qui dévasterait tant de centres, ruinerait tant d’ États florissants et aboutirait à la création d une fausse monarchie, exposée à périr sous les coups du premier conquérant capable de s'emparer de sa capitale. Pour lui, l’unité serait la mort de la nation, qu’il voit vivante et heureuse, grâce aux beautés de sa fédération, à la force' de ses villes, aux ressources de ses princes, à la variété de ses peuples qui la font ressembler à la Grèce et à ses divisions multiples, qui lui permettent d’opposer, non pas un, mais trente chefs au roi catholiquc\
C’est à tort, dit-il, qu’on accuse le pape d’avoir divisé la nation et perdu ce royaume de malheur, que tant de républiques se vantent d’avoir mis en poussière. Avant les Lombards, le chef de l’Église n’avait aucun pouvoir; en appelant les Franks, il n’a fait que seconder Naples, la Pouille, les Calabres, la Sicile et Venise furieuses contre Byzance et les Lombards : les trois plus grands duchés du royaume, Spoleti, Bônévent et le Frïoul s’associèrent eux-mêmes à la guerre contre Pavie. Quand les Franks donnèrent Home aux pontifes, l’Italie n’en fut pas plus divisée qu’auj)aravant; partout les circonscriptions territoriales demeurèrent les mêmes. Est-ce la papauté qui appela ensuite les Normands? N’accepta-t-elle pas l’unification de toute la basse Italie, transformée en un rovaume ? Au contraire, qui s’opposa dans la haute Italie à l’ambition unitaire de Mastino délia Scala ? Qui arrêta les troupes de Galéas Visconti, désormais sur le point de subjuguer Home? Qui dispersa celles de Ladislas de Naples, déjà campées à Pérouse? Qui depuis humilia les Vénitiens, dont le drapeau flottait