CHAPITRE II
REVANCHE DES SOLITAIRES INDÉPENDANTS
Ils commentent Tacite pour flétrir l’Espagne. — Commentateurs honnêtes : Ammirato, Boccalini, etc. — Commentateurs équivoques : Castro, Cavriana, etc. — Commentateurs inédits : — Orafli, — Marretti, — le Cauteleux,
nouveau genre de littérature consistant à expliquer, d’après Tacite, les calamités inséparables de la monarchie universelle fondée par Charles-Quint. Aucun historienne se rencontrait, en effet, plus à propos que Tacite pour révéler les secrets de la perversité couronnée, personne n’enseignait mieux à dominer les Césars par cette sublimité tragique du stoïcisme qui n’a besoin d’aucun triomphe sur la terre ou dans le ciel pour’ croire à soimême. La profonde tristesse de ce Romain, son style dédaigneusement laconique, ses sentences solennellement lugubres et toujours confirmées par des exemples dont la grandeur n’admet pas de réplique; le temps qu’il donne à la méditation par une sorte de refus d’explication où les paroles limiteraient la portée de *sa pensée ou l’obligeraient à faire route ensemble avec des lecteurs vulgaires, toutes ses qualités et même ses défauts en faisaient le censeur de l’époque, l’ami de tous les hommes indépendants, en un mot, l'ennemi de Machiavel dont la rouerie s’était développée en exploitant l’innocence républicaine de Tite Live.
— le Fourbe, — l’Indépenduni.
haine contre la domination espagnole créa un
Dès 1589, Annibal Scotti le commenta dans un livre, fruit d une longue méditation et d’un travail assidu, et si son œuvre ne nous transmet pas les satisfactions solitaires qu’elle a données à son auteur, homme d’étude et de cour, elle mérite néanmoins d être citée comme la première qui signale une nouvelle voie. Bientôt Scipione Ammirato fixa son attention sur les scènes diverses de Tibère, de Séjan, de Livie, de >*éron, du sénat avili, des légions insurgées, des favoris disgraciés, des prétendants sacrifiés et de tous les souvenirs historiques détruits en quelques années par la toute-puissance des empereurs, aussi funeste à l’ancienne Italie que l’Espagne à la moderne^ Comprenant le prix de ces tableaux accusateurs, une foule d’écrivains se précipitèrent sur les traces du politique napolitain, et Boccalini lui-mème suivit cette impulsion dans un ouvrage dont la verve et les traits contrastent d’une manière piquante avec la forme doctorale du commentaire. Pagliari s’efforce d’imiter Boccalini, Pucci extrait les maximes de l’historien latin, Pi rogalli recueille les reflets politiques , dit-il. du soleil de Tacite ; Aldobrandini lui donne une physionomie républicaine et un accent d’insurrection. Malvezzi s’engage sur le terrain des allusions jusqu’à comparer Salomon à Tibère et Jésus-Christ à Germanicus dont il a partagé le sort pour avoir trop compté sur la mobile populace de la Judée. Il prêche d’ailleurs ce qu'il appelle une concordante discordia, bienfait dont on ne jouitrque sous une sage et franche constitution. Les couleurs voyantes et le style emphatique de Gucci qui appelle ses livres des bassesses dédiées à son altesse le grand-duc de Toscane, ne doivent pas non plus nous empêcher de reconnaître la manière fine et imprévue avec laquelle il allie parfois le sentiment de la moralité
avec une clairvoyance satirique sur les triomphes du vice et les déroutes de la vertu.
Les idées, les goûts, les caprices littéraires cl politiques des commentateurs varient tellement, qu’il est impossible de les rencontrer tous dans la même voie. Tandis qu'Ammirato, Boccalini, Tassoni, Malvezzi, (iucci, se servent de Tacite pour flageller le maître étranger de l’Italie, d’autres, au contraire, semblables à ces animaux qui se nourrissent de chairs corrompues, se plaisent au despotisme des Césars, admirent l’imposture de Tibère, savourent ses féroces pei - Hdies et le proposent comme modèle aux princes, aux rois, aux papes, aux empereurs. Un homme domine cependant celle catégorie des admirateurs du crime, c’est Scipione Castro, écrivain exceptionnel, «à la parole ferme, concise, sévère, et auteur d’un fragment qu’on ne peut oublier. Disciple du grand historien, il y recueille les moyens de régner. les instrumenta regni, et il donne une telle idée de sa pénétration, qu après l’avoir lu on cherche involontairement quelle peut être cette sombre personne dont les réflexions nous accablent d’une manière si solennelle. Mais j’ai inutilement demandé sa vie aux dictionnaires et aux biographies, et je n’ai pu trouver à la bibliothèque Magliabecchi que ces mots ajoutés à son manuscrit inachevé, le reste a été perdu pendant ma carcération qui dura trois ans et sept mois. Qui l’emprisonna? où subit-il sa détention? quel crime, quel mérite lui valut ce malheur? Pourquoi a-t-il combiné le stoïcisme antique avec le machiavélisme moderne ? nulle réponse ; sa prison a gardé son secret . Plus sinistre, mais absolument médiocre, Cavriana admire Catherine des Médicis, et, présent à la Saint-Barthélemy, il enseigne, Tacite à la main, que le peuple d’un royaume
ne se gouverne pas comme les innocents d’un village : Alife êTorpia non erano il ra/no di Francia. Le Génois Canonieri, que nous avons déjà mentionné parmi les écrivains de la raison d’Êtat, revient ici avec sa verbeuse scolastique pour forcer l’historien latin à célébrer la monarchie universelle du pape et $e l’empereur. D’autres, trop insignifiants, se dérobent à toute appréciation ; je ne saurais citer ni Collodio, apologiste de l'imposture, ni Frczza, trop curieux de savoir jusqu’à quel point on peut assassiner, voler et tromper, ni Muzio, ennuyeux admirateur des répressions romaines et espagnoles. Le banal Moscheni, le trop médiocre Paganini, et Brugnoli Sales de Gênes qui publie Tacito abburattato (vanné), ne doivent pas non plus nous arrêter.
(Cependant cette littérature aux réflexions excentriques a produit des manuscrits importants qu’on conserve encore aujourd’hui dans les bibliothèques de Paris et de Florence et qui flottent entre la satire de l’Espagne et l’admiration de la force victorieuse. Tel est, par exemple, le manuscrit d’Oraffi, qui oppose Germanicus à Tibère pour faire ressortir la bonne contre la mauvaise politique. Mais son héros es^ forcé de feindre, de mentir, de tergiverser, de fabriquer de fausses lettres de Tibère, afin d’apaiser une sédition militaire, que, pour surcroît de duplicité, il trompe davantage encore en affectant de vouloir lui cacher ces lettres inventées. En quoi diffère donc la bonne de la mauvaise politique? En cela qu elle retourne les artifices des princes contre les princes. Un autre anonyme de 1 Gtr> montre toute la supériorité du premier Brutus sur le second et nous l’appelons le Prudent, parce qu’il témoigne tout son mépris pour la multitude qui mérite les Néron, bien qu’il respecte la raison
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des Césars. Lelio Marrelti de Sienne nous lègue silencieusement sa sagesse en cinq cents Ricordi qu on dirait écrits par un malade à qui toute action mâle et guerrière répugne comme le bruit de la rue ou la forte nourriture. Le quieto vivere semble sa passion dominante, à cela près que, si on lui demande les observations tines et ingénieuses d’un spectateur qui ne s’engage à rien, il étonne par l’audace de ses rapprochements. Du fond de son fauteuil il se plaît à comparer sans cesse les papes de son temps avec les Césars et les rois des Romains; ce spectacle le fascine; la cruauté, la luxure, la fourberie lui semblent éternelles sur le Tibre ; Tibère et Pie IV, Auguste ou Sixte- Quint, temporel ou spirituel, le pouvoir demeure criminel pour le bonheur et la honte du genre humain à qui notre malade ne souhaite d’autre guérison que celle qu’il peut obtenir en remplaçant les fades galanteries de l’opéra par les coups de poing de Sienne, les coups de canne de Venise, les coups de lance des vieux tournois et les plus vigoureuses gounnades des fêtes du moyen âge.
Après Marretti arrive un anonyme cauteleux qui rappelle confusément la délicatesse et la peur de Guicciardini. Il se plaît à étudier la jalousie, l'ambition, la ruse et tous les cas de la forfanterie humaine et, quoique Vénitien de parti, nous l’appelons Cauteleux, parce qu'il ne tarit pas en conseils de timidité et de prudence. Ne vous promenez pas, dit-il, devant la maison de votre ennemi; gardezvous de déplaire aux grands, de vous fier aux séditions; n'ayez aucun zèle dans vos fonctions ^congédiez les domestiques que vous avez insultés; il voit une arquebuse à toute fenêtre, la pointe d’une épée à tout coin de rue, le stylet partout, et à force de précautions il rend la vie
aussi pénible que celle d’un soldat sur le champ de bataille.
La revue des commentateurs inédits se complète par deux anonymes qui, sans présenter la forme scolastique du commentaire, se rallient directement à l’école de Tacite. Le premier, que j’appellerai le Fourbe esthétique, parait sous la date approximative de 1585 et se plaît à manier
- les préceptes de Machiavel avec la volupté d'un pianiste qui répète et combine des variations. C’est l’amour de l’art qui le pousse à soulever l’une après l’autre les questions les plus
- cruelles: l’envie de s’exercer le fait passer d’un piège à l’autre, et le besoin de la précision le détermine à adopter les
solutions monarchiques qui concordent le mieux avec l’intérêt personnel. Rien ne lui répugne plus que la confiance daps son prochain ; son prince accueille avidement toutes les dénonciations, son ministre se livre aux plus extravagantes subtilités pour éviter le danger de déplaire à son maître. On se fait une idée des singulières questions qu’il soulève en lisant son quatorzième discours sur la conduite à tenir par un chef de cabinet à qui l’ennemi proposerait de trahir son devoir. 11 ne se borne pas à lui conseiller la fidélité, chose trop simple, ou la trahison, qui a du moins le mérite de se présenter nettement à l’esprit ; il tourne autour du problème avec une inquiétude fiévreuse, avec des témérités et des paniques inexplicables, 'et, poussé à la perfidie par le besoin d’ètre ingénieux, il parle même de laisser des lettres et des arcs de triomphe dans une chambre fermée à clef et d’aller chez l’ennemi pour l’assassiner, car même en succombant, fait-il observer, ce ministre mourra* sûr que sa famille sera comblée de bienfaits par le prince* levuta a celo il al principe.
Le second manuscrit paraît sous la date de 1648, et
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nous l'attribuons à un homme indépendant qui écrit aux derniers jours de la paix de Westphalie et de l’école de Tacite. 11 y tient plutôt par les formes traditionnelles que par les idées, et s’emporte brusquement contre le pape qui l'irrite et contre les Espagnols qu’il veut expulser. 11 penche vers une monarchie élective, à l’imitation de celles de Home et de Pologne, et s’il pille Castro ou d’autres écrivains moins avancés, loin d’admirer les turpitudes des Césars, il s’indigne franchement et déclare que l’Ame avide des Romains a passé dans le corps des Espagnols. « Ce sont les mômes hommes, dit-il, les mêmes maximes, « les mêmes oppressions, les mêmes vols; et, chez les Fla- « mands aussi ce sont également les ligues, les insurrec- « tions, les séditions, les succès, qui donnaient la victoire « aux Bataves, sur les légions du Tibre. Rien n’a changé, ni « en France ni en Allemagne; chaque nation conserve ses « instincts, nil novi sub sole ; vous lisez les avertisse - « rnents de Guichardin dans les livres de Salomon. » Les pages de cet anonyme fourmillent d’anecdotes sur les cours contemporaines, son style bouillonne comme la plèbe de Masaniello, et les idées françaises le gagnent tellement, qu’il quitte sort ouvrage sans y donner la dernière main, comme s’il se. reprochait de l’avoir commencé trop tard.
Tous les écrivains que nous venons de nommer mettent leur sagesse en tableaux; chacun de leurs préceptes se développe par un fait; leurs traits sont aussi vifs et aussi rapides que les scènes de Lopez de Vcga. Ceccarello s’inquiète de savoir si Remus n’eût pas fait un meilleur prince que Romulus, et si Tatius n’eût pu être utile à la ville naissante. D'autres traitent longuement la discussion connue sur le sort d’Alexandre, s’il avait porté ses armes en
Occident; pas de minutie, pas d'extravagance qui ne soitlonguement analysée, mais tous ces écrivains se divisent dans les deux classes des apologistes de la vertu et du vice : les premiers, ingénieux, parfois brillants, se trompent et méritent d’ôtre lus, parce qu’ils nous transmettent leur haine contre Madrid ; les seconds, raisonnables et mille fois plus près de la vérité, sont complètement illisibles, parce qu’ils se bornent à mettre en prose le fait déjà trop prosaïque de la monarchie espagnole. ,
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