CHAPITRE IV
Combat satanique de Ira Paolo Sarpi contre le despotisme espagnol. — Lutte fédérale de l'arula contre l’Espagne et la France. — Apologistes de la liberté vénitienne, — son développement chez Nores, qui l'embellit par les idées de Platon, — chez Sgualdo, qui la rend démocratique et romaine, — chez Jean Bonifazio, qui s’en fcrt pour tracer un plan d'égalité imaginaire, — chez Zuccoli, qui oppose la franchise de Saint-Marin et le bonheur d’une île fantastique aux servitudes de l’ Italie, — et enfin chez les péri pat éticiens, qui confirment par l’exemple de Venise la théorie de la classe moyenne
La réaction catholique qui avait fait taire momentanément tous les écrivains du seizième siècle ne manqua pas de menacer la politique vénitienne et de lui faire subir les sinistres impressions du despotisme de Machiavel, adopté par Bottero et devenu conservateur des pouvoirs italiens. Un instant les politiques des lagunes cessèrent de diriger l’opposition nationale ; au lieu de lui offrir leur modèle dédaigné, ils durent songer à se défendre, et frà Paolo Sarpi engagea le combat contre le nouveau monstre de la raison d’État en retournant la partie républicaine de Machiavel contre le machiavélisme monarchique adopté par l’Église romaine et par la cour de Madrid. Et pourquoi donc Venise n’aurait-elle pas eu sa raison d’Ètat, ses criminels utiles, ses infamies bienfaisantes 1 Voilà donc le moine servite qui montre le conseil des Dix comme le palladium de Venise, le salut de la patrie. 11 veut en augmenter les pouvoirs, lui sacrifier le grand conseil, les quaranties, les franchises ré-
publicaines, les fonctions tribunitiennes, qu'il conseille de déconsidérer en les confiant à des hommes tarés, incapables ou ridicules.
Tous les instrumenta regni, tous les arcana imperii , toutes les abominations du machiavélisme, il les met au service de l’inquisition politique avec une- perlidie dont l’effronterie calme et réfléchie donne le frisson. Nulle part je n’ai vu un écrivain plus intimement persuadé de la nécessité de l’imposture. Il exige qu’on l’enseigne aux enfants en même temps que la doctrine chrétienne; qu’on établisse deux justices, l’une pour les nobles, l'autre pour le peuple; qu’on divise les multitudes en entretenant des fêtes guerrières pour célébrer les discordes traditionnelles des Castellani et des Nicolotti, et qu’on tourne môme une province contre l’autre en nourrissant les haines de Brescia contre Bergame, de Vérone contre Padoue, des Guelfes contre les Gibelins. Aucune mesure n’est oubliée, ni celle de supprimer les chefs avec quelques gouttes de laudanum, ni celle d’enrichir les amis de la capitale par des mariages avantageux, ni l’iniquité d’appauvrir les villes suspectes en augmentant leur misère par la défense de vendre les immeubles à des étrangers. Mais ces idées d’enfer, exposées dans un style lucide, avec une assurance que ne donnerait jamais une perversité individuelle, forment ce qu’on doit appeler la raison d’ôtre de Venise, ainsi rappelée à cette prudence qui se méfiait si justement de son peuple léger et des rébellions de ses villes, trop ouvertes à l’inlluence italienne, aux foudres de l’Église et à des ennemis maîtres du monde.
La littérature italienne, récemment émue de l’impiété de fra Paolo Sarpi, a voulu contester l’authenticité de
son livre; niais on ne saurait jamais en contester ni l’existence, ni les qualités littéraires qui en font un chef-d’œuvre. Et d'ailleurs, qui défendit Venise contre Rome? qui en revendiqua, à n’importe quel prix, l’autonomie religieuse contre la réaction générale dirigée par des jésuites? Qui sut tenir tête à ces influences, prêtes à renouveler les séditions du patriarche Jean, contemporain de Charlemagne, ou des Caloprini, contemporains d’Othon 1 er , ou de Bajainonte ïiepoli, dont l’audace avait provoqué, par contre-coup, l’institution même des Dix? C’est ce même Sarpi qui expia sa liberté prématurée par une immoralité non moins exceptionnelle, mais désormais vertueuse dans une république, où tout avait toujours été soumis au principe exclusif de l’indépendance politique, d’après ce mot célèbre : Soyons d’abord Vénitiens et ensuite chrétiens.
S’il restait des doutes sur la pensée de Sarpi, Parula les dissipe en comparant Venise à Sparte et à Carthage, pour intervertir toutes les théories de Machiavel pour combattre toute unité universelle ou nationale, espagnole ou italienne, et pour sauver l’existence fédérale et la liberté républicaine des lagunes, supérieure, suivant lui, à la grandeur cruelle de Rome, aux plus glorieux empires, à leurs plus fastueuses capitales. Sa patrie dédaigne leurs exploits sanguinaires, leurs foudres de guerre, leurs plus brillantes conquêtes. « Ce n'est pas elle qui doit imiter les autres nations, c’est le monde qui doit imiter sa sagesse, sa paix, son commerce, ses prodiges politiques, sa merveilleuse neutralité, ses atermoiements enfin qui ont mis en défaut Byzance et Ravie, les sultans et les papes, les Espagnols et les Français; et l’Italie, qui prétend donner des lois à la terre, obtiendra à peine de prolonger sa
misérable existence, si, au lieu d’aspirer à la tûclie impossible de conquérir son indépendance par des armes étrangères, elle se borne à contenir Tune par l’autre l’Espagne qui l'opprime, et Paris qui la trompe. Qu’elle apprenne de Venise l’art de tergiverser, de trouver l’équilibre, de se méfier de tout le monde; qu’elle sache enfin que ses projets politiques, de chasser une nation par l’autre, la font tourner dans un cercle vicieux, que ses vic toires ne lui appartiennent pas, que ses luttes sont celles des invasions qui se disputent sa possession et qu’en provoquant ainsi des fléaux de gaieté de cœur, en jouant sans cesse avec le feu des conquêtes, elle bâtera sa dernière ruine, que le sénat combattra de toutes ses forces, sans jamais se départir du principe de la neutralité et de l’hostilité systématique contre toutes les nations, unique garantie de tout peuple né viable. »
Sur les lagunes, personne ne commente Tacite : à quoi bon la liberté des solitaires, quand on possède un sénat ? Aldo Manuzio, le seul qui imite les commentateurs du continent, s’attache à Tite Live, et encore c’est pour opposer la république à l’empire. Embusqué à Carthage, il se passionne pour Annibal, il fait cause commune avec Capoue, avec tous les ennemis des Scipion, des Marius, des Quirites; la colère faillit presque lui donner du talent quand il reproche à Sagonte de s’ètre obstinée à la suite des ïîomains, de ne pas avoir cédé avec souplesse : une bonne capitulation eût sauvé ses murs, de sages concessions eussent avancé les affaires de l’Afrique.
D’après ces idées, les apologistes exaltent Venise, la divinisent, la proclament la ville des villes, le paradis de ntalie. Paruta lui-même compose un ouvrage où il démon-
tre que la perfection de la vie politique consiste à être sage et la perfection de la sagesse à être Vénitien. Quelques années plus tard, Gozzi feuillette Aristote et Platon pour en déduire que « Venise est l’exemple d’un gouvernement « saint et divin. »
Pièrre-Marie Contarini, au contraire, feuillette Machiavel, mais c’est toujours pour arriver à la conséquence voulue que la république est le meilleur des gouvernements, et Venise la meilleure des républiques. Vingt-cinq ans après Contarini, Caimo parcourt enfin tous les historiens anciens et modernes, et, r enchérissant sur tous ses devanciers, il place sa patrie au-dessus de Sparte, qui avait deux rois, d’Athènes, sujette aux erreurs des multitudes, et de Home, livrée à de perpétuelles séditions. Suivant lui, la république des lagunes, semblable à la statue de Vénus, réunit toutes les beautés, et si d’autres villes chez les modernes se fondent comme elle sur la classe moyenne, préférée par Aristote, son antiquité, sa loyauté, sa sagesse, les secours qu’elle donne à Narsès contre le royaume d’Italie, ses combats rontre les empereurs d’Allemagne, les tyrans de Padoue et les musulmans de Byzance lui assurent un tel rang, qu’à bon droit ses sénateurs s’appellent les plus grands des seigneurs.
Je n’insisterai pas sur les autres panégyriques du fanatique Crasso, de l’humaniste Bonifazio et du trop nul Manzini, je dirai seulement, que dans cette époque encore, la reine de l’Adriatique donne son drapeau à l'opposition italienne. Les Génois la suivent jusqu’à lui sacrifier complètement et Foglietta et la démocratie qui les excède, et leur propre sénat qu’ils voudraient voir fortifié par la Serrata, les Dix et les Trois des lagunes. Canonieri, dont nous
avons déjà parlé à propos de la raison d’Élal et des commentateurs de Tacite, se déclare ouvertement aristocratique et vénitien. Non moins hostile aux anarchistes de sa patrie, Honfadio dédie son livre au doge de Venise et le finit par l’éloge de l’aristocratie des lagunes, ce qui concourut peutêtre à le faire condamner au bûcher. Pour Ferrante Pallavicino, exécuté à Avignon par ordre du pape, la république de Saint-Marc est comme le soleil au milieu des planètes , et Ceba qui traite ex professa des vertus du parfait citoyen, non content de décrocher du vieux type du prince toutes les qualités superlatives pour en affubler son modèle républicain, non content de le Taire comme lui sage, tempéré, libéral, magnifique, constant, juste, clément et môine héroïque, exige en outre qu’il soit riche, noble, puissant, honoré comme un membre du sénat de Venise. Un Caton pauvre, faible, manant, n’est destiné qu'à cha-
griner ses amis.
La république de Venise fraternise enfin avec la démocratie nationale dans des théories supérieures, où l’on peid également de vue et les îles de la lagune, et les villes du continent, et l’aristocratie régnante à Saint-Marc, et les nobles opposants de Saint-Georges. Telles sont les théories de Nores qui lance sa ville natale dans les hautes sphères du platonisme. Soudain ses sénateurs, scs sbires, sesavogadors se transforment en sages, en guerriers, en magistrats classiques ; des pontifes règlent les accouplements, soignent les grossesses et recueillent les enfants dans des gymnases poétiques où les jeux gymniques s’unissent à la peinture, à la musique, à la littérature, et il en sort une Italie régénérée à l’image de la ville féerique placée « dans la tête de la péninsule, dans le cœur de l’Europe,